Un lieu, un nom - Ahuntsic, une double identité

La statue d’Ahuntsic sur le terrain de l’église de la Visitation.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La statue d’Ahuntsic sur le terrain de l’église de la Visitation.

On passe devant, on roule dessus, on s'y rend tous les jours: ces places, ces rues, ces villages ont des noms parfois charmants qui cachent une histoire souvent insoupçonnée. Tout l'été, nous partons à la découverte non pas des lieux, mais de leur toponyme.

Petit, vif et frétillant. Voilà ce que signifie le surnom «Auhaitsique» ou Ahuntsic, donné par les Hurons à un jeune Français qui, en 1625, s'est noyé dans les eaux de la rivière des Prairies en même temps que le missionnaire récollet Nicolas Viel. Un quartier de Montréal porte maintenant son nom, mais la réelle identité du jeune homme et les circonstances de son décès demeurent toujours obscures.

En 1749, le naturaliste suédois Peter Kalm visite Sault-au-Récollet, baptisé ainsi en souvenir du frère Viel. Dans le récit de son voyage au Canada, il raconte l'incident qui, plus d'un siècle plus tôt, a marqué l'endroit: «Il [Nicolas Viel] descendait dans un bateau avec un sauvage converti et quelques autres sauvages de la nation des Hurons, dans le but de se rendre à Québec; mais comme il passait à cet endroit de la rivière, le canot chavira et il se noya ainsi que son néophyte.»

Le «néophyte» en question — ou Huron christianisé —, c'est Ahuntsic. Car pendant longtemps, le jeune homme fut identifié comme un Huron, «instruit et baptisé» par le frère Viel. Comme Sault-au-Récollet avait été nommé à la mémoire du frère Viel, on juge bon, en 1897, de donner au village de Back River, situé près de la rivière des Prairies, le nom de son compagnon d'infortune, Ahuntsic.

En 1942, Ahuntsic perdra son titre d'Indien lorsque le père Archange Godbout, père franciscain et historien, fera la démonstration qu'il s'agit bel et bien d'un Français et non d'un Huron comme on l'avait longtemps prétendu. On croit qu'Ahuntsic, dont on ignore le nom exact, serait arrivé au pays en 1619 et qu'il aurait passé les deux hivers de 1620 et 1621 à Québec avant d'accompagner le frère Viel chez les Hurons en 1623 et 1624. C'est cette thèse qui sera finalement retenue et qui sera inscrite dans le dictionnaire de la Commission de toponymie.

Meurtre ou accident?

L'identité d'Ahuntsic n'est pas le seul élément litigieux dans cet épisode historique. Les circonstances de la mort des deux hommes ont aussi donné lieu à différentes interprétations.

Contemporain du frère Viel, le frère Gabriel Sagard attribue la responsabilité de la mort de son collègue à des Hurons: «Dans la troupe des Indiens avec lesquels le père Viel faisait le voyage se trouvaient des ennemis de la religion faisant semblant de respecter le bon père. Un gros temps écarta les canots les uns des autres et malheureusement, le père Viel se trouva dans le sien à la merci de trois sauvages scélérats qui le précipitèrent dans la rivière avec son petit disciple Ahuntsic.»

Dans l'ouvrage Les Noms géographiques de la province de Québec, publié en 1906, la description de l'incident est encore plus brutale et on fait même porter aux Iroquois l'odieux du crime. «Tous deux furent surpris par les Iroquois qui s'emparèrent du père Viel et, après l'avoir martyrisé, le jetèrent à l'eau dans les rapides. Ils firent ensuite souffrir d'affreux tourments au jeune Ahuntsic avant de lui faire partager le même sort que le père Viel», peut-on lire dans le document.

Avec le temps, la théorie du meurtre s'est fissurée. L'historien Marcel Trudel, décédé en janvier dernier, a plutôt adhéré à la thèse selon laquelle la mort des deux hommes avait été accidentelle, car, selon lui, rien ne prouvait que les Amérindiens avaient eu quelque chose à se reprocher dans cette affaire.

Certains croient que la rumeur accusant les Hurons aurait pu être faussement répandue par une autre tribu qui voulait s'emparer de leur commerce.

Histoire et métissage

Pour l'historien Jean-Pierre Sawaya, qui s'est spécialisé dans l'histoire politique des Amérindiens, l'incertitude entourant l'identité d'Ahuntsic est révélatrice des rapports étroits qu'entretenaient les Français et les Amérindiens au début de la colonie.

«C'est significatif. Ça révèle que le métissage est assez prononcé. Ahuntsic pourrait très bien être un Français huronisé ou un Huron francisé», dit-il. Les différentes interprétations sur les circonstances de la mort d'Ahuntsic ne l'étonnent pas non plus.

«L'histoire des relations entre les Indiens et les Français est ancienne et elle n'est pas toute écrite. Il y a beaucoup de ouï-dire et ça fait partie de notre patrimoine. Même s'il n'y a pas de certitude, ce n'est pas grave, ça nourrit l'imaginaire. Elle est faite de ça, l'histoire du Québec», explique-t-il.

Le village d'Ahuntsic, annexé à Montréal en 1910, fait maintenant partie de l'arrondissement d'Ahuntsic-Cartierville.

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