L'entrevue - L'architecture comme projet de société

L’architecte Pierre Thibault. «Parce qu’on est en ville, on pense à tort qu’on ne peut pas avoir un contact avec la nature».
Photo: Yan Doublet - Le Devoir L’architecte Pierre Thibault. «Parce qu’on est en ville, on pense à tort qu’on ne peut pas avoir un contact avec la nature».

Québec — Après s'être illustré comme concepteur de «maisons nature» qui se fondent dans la forêt, l'architecte de Québec Pierre Thibault s'est trouvé une nouvelle vocation: réinventer l'habitation en ville.

«Imagine si tous les toits devenaient des terrasses avec des coins potagers. Les gens s'enverraient la main d'un toit à l'autre!», lance cet idéaliste de 51 ans.

Partisan d'une architecture épurée, souvent faite de bois et recourant beaucoup à la lumière, Pierre Thibault s'est fait connaître pour ses projets au style très scandinave, voire zen. On lui doit notamment la nouvelle abbaye des moines de Val Notre-Dame qui lui a valu un prix d'excellence en architecture.

Passionné, il a la réputation de s'investir beaucoup dans ses projets. Et tout laisse croire que le nouveau ne dérogera pas à la règle. Le Québec, dit-il, devrait faire en architecture ce qu'il a fait en santé et être «distinct» du reste de l'Amérique du Nord. «J'aimerais qu'on devienne un peu plus danois, les Danois de l'Amérique du Nord», dit-il à propos du pays où, l'hiver, on déneige les pistes cyclables avant les routes...

Gagné depuis longtemps aux vertus du vélo et de la marche, l'architecte est révolté par ce qu'il observe au Québec. «J'espère qu'on va arrêter de se tirer dans le pied. Depuis 50 ans, on favorise des autoroutes. L'avenir est à faire de l'habitat en ville qui demande peu d'énergie, qui est agréable et près des services.»

Des appartements nouveau genre

L'habitation citadine l'a toujours intéressé, mais il n'avait pas de clients. Or voilà que le vent tourne. «J'ai fait plusieurs petites maisons à la japonaise sur le Plateau. Celle de Jean Lemire [l'explorateur], par exemple, fait 20 pieds sur 20 pieds sur trois étages, avec des trous et une terrasse sur le toit. Les gens entrent là-dedans et disent qu'ils trouvent ça grand, alors que c'est tout petit!»

Le sujet l'inspire tellement qu'il a décidé de servir lui-même de cobaye à de nouvelles façons de faire. Avec un groupe d'amis, il a acquis un immeuble dans le quartier Saint-Jean-Baptiste, au centre-ville de Québec, pour y aménager des appartements nouveau genre. «Je veux que ça serve de vitrine pour montrer aux gens que c'est possible, à des prix pas trop élevés.»

Pour gagner de l'espace, les résidants pourront partager une salle de séjour et des chambres d'amis. Un grand escalier «convivial» favorisera les rencontres, une fenestration généreuse au sud permettra des économies d'énergie et on maximisera les espaces verts.

«Parce qu'on est en ville, on pense à tort qu'on ne peut pas avoir un contact avec la nature», déplore-t-il, citant en exemple son expérience d'un appartement en plein coeur de Milan où les résidants partageaient une cour et un grand arbre autour duquel ils se retrouvaient avec bonheur.

Quelque chose de romantique

La vision qu'a Pierre Thibault de la vie en ville a quelque chose de romantique. «On n'est pas la même personne suivant l'endroit où on habite», dit-il en opposant «celui qui vit en banlieue et prend son auto pour aller acheter une pinte de lait», et l'autre, en ville, qui «marche, s'arrête dans un café, croise des collègues et a un vrai échange».

L'architecte dit même cultiver le «fantasme» d'avoir un jour un café, un «lieu d'échanges et de rencontres», avec son agence d'architecture à l'étage. L'habitation de l'avenir, insiste-t-il, n'en sera pas axée sur la solitude. Ce n'est pas pour rien, d'ailleurs, que les instigateurs du premier projet de «cohabitat» au Québec ont fait appel à lui pour concevoir leur projet d'habitation, comme le rapportait Le Devoir mercredi dernier. Ce modèle d'inspiration scandinave cadre parfaitement avec l'idéal qu'il défend.

«Au Japon, ils ont calculé que les gens qui habitent dans des immeubles où il n'y a pas d'ascenseur vivent plus longtemps. Même chose pour ceux qui ont un potager et qui sont socialement intégrés à une communauté», souligne-t-il.

Pour lui, l'architecture, c'est bien plus que du bâti, «c'est le baromètre ultime de l'expression de nos valeurs». Engagé dans toutes sortes de débats, il a notamment siégé au comité créé par l'administration du maire Régis Labeaume pour penser le développement de la ville de Québec pour les vingt prochaines années.

Se disant «chanceux» et «comblé», Pierre Thibault fait partie de la minorité d'architectes québécois qui peuvent se permettre de dire non aux projets qui ne les inspirent pas. Aussi dit-il avoir atteint une étape dans sa carrière où il veut redonner.

Des modèles standardisés

Pour lui, il n'y a plus de doute: les bouchons de circulation qui accablent nos villes sont l'occasion de revoir complètement notre manière de vivre. «L'habitation en ville va regagner en faveur grâce à ça», avance-t-il.

Il trouve néanmoins qu'on ne valorise pas suffisamment la «création» en architecture et qu'on laisse encore les promoteurs nous imposer des modèles standardisés, froids, des projets rentables, mais tous pareils. Dans le manque d'espace en ville, il voit une invitation à l'innovation. «On a trop valorisé l'idée voulant que si tu n'as pas de contrainte tu vas faire de la meilleure architecture», dit-il en citant de nouveau le Japon en exemple.

Avec de «petits espaces», les Japonais arrivent à faire des «lieux chaleureux qui ne sont pas oppressants», observe-t-il. «Ils ont toutes sortes d'astuces en matière de design, ils travaillent beaucoup en verticalité avec de petites mezzanines, des escaliers délicats.»

Il suggère que le gouvernement soutienne «la valeur ajoutée» de la création en architecture par des incitatifs financiers. «On pourrait, par exemple, donner aux gens la possibilité de déduire [de leurs impôts], pendant cinq ans, la moitié des honoraires de leur concepteur.»

Pour lui, la discussion ne fait que commencer. Il a d'ailleurs décidé d'organiser à l'automne des rencontres publiques à Québec (le 20 septembre) et à Montréal (le 20 octobre), dans le but d'«éclairer des gens qui aimeraient contribuer à développer leur propre habitat urbain». Parions que l'on n'a pas fini d'en entendre parler...

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