Forum des architectes - Le Québec a mal à sa culture architecturale

Vue de Montréal et du gratte-ciel sans personnalité de l’édifice de Radio-Canada. En avant-plan, la rue Notre-Dame, dont on planifie la transformation en autoroute, alors que plusieurs grands centres urbains tentent d’éliminer leurs voies rapides.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Vue de Montréal et du gratte-ciel sans personnalité de l’édifice de Radio-Canada. En avant-plan, la rue Notre-Dame, dont on planifie la transformation en autoroute, alors que plusieurs grands centres urbains tentent d’éliminer leurs voies rapides.

Lorsque des ponts sont fermés par souci de sécurité, que des chantiers de construction transforment Montréal en un parcours d'obstacles bordé de cônes orange, que même les pistes cyclables souffrent de congestion, il est difficile de s'intéresser à la qualité architecturale de la ville. Quand l'infrastructure s'écroule, les préoccupations pour l'esthétique, l'élégance et l'héritage en prennent un coup dans l'échelle des priorités. Pourtant, plusieurs architectes reconnus sonnent l'alarme: pendant que l'on s'emploie à remplir les fondrières, on néglige ce qu'on pourrait appeler une «culture permanente».

«Le Québec a-t-il mal à son architecture?» était d'ailleurs le thème d'une table ronde au Forum des architectes tenu la semaine dernière à Montréal. La réponse à cette question fut un «oui» presque unanime.

Le problème, à Montréal notamment, c'est l'abandon de toute ambition à prendre une place sur la scène internationale, selon Jean-Claude Marsan, professeur d'architecture à l'Université de Montréal. L'heure de gloire des années 1960, «quand on pensait qu'on créait une ville d'avenir», est loin derrière. Les «grands projets de société» de cette époque, tels Habitat 67, le métro, la Place des Arts et la Place Ville-Marie, ont été remplacés dans la décennie suivante par «l'urbanisation pour la voiture», dont «l'horrible» autoroute Décarie, et par la disparition de quartiers résidentiels au profit, par exemple, de l'énorme gratte-ciel sans personnalité de l'édifice de Radio-Canada.

«C'est comme si les idées de faire grand, de faire bien, avaient été affaiblies», a poursuivi M. Marsan durant le forum. Aujourd'hui, alors que plusieurs grands centres urbains repensent leurs structures et éliminent des autoroutes, «nous, on va continuer à en faire!», a-t-il déploré, faisant en outre référence au plan de transformation de la rue Notre-Dame en autoroute.

Pour montrer que la ville de Montréal n'est pas encore sortie de cette mentalité, il a aussi donné l'exemple de la conversion du quartier historique de Griffintown en tours résidentielles et commerciales, «un projet qu'on pourrait voir dans n'importe quelle ville».

Une «architecture légale»

Mais tout n'est pas noir. Il y a eu et il y a encore, selon le professeur, beaucoup de «très bons projets» à Montréal: le réaménagement de l'avenue McGill College et du Vieux-Port dans les années 1980 et 1990, puis aujourd'hui la revitalisation du silo à grain no 5 et du canal de Lachine, en plus de plusieurs «projets de formidable recyclage» de vieilles églises. «Mais, au-delà de ça, c'est comme si on errait», a exposé M. Marsan.

Pour Renée Daoust, de la firme Daoust Lestage, le problème principal se résume ainsi: «Au Québec, on n'a pas de vision d'ensemble très cohérente.» À preuve, Jean-Claude Marsan donne l'exemple du mont Royal, «un des paysages culturels les plus importants au Canada», qui relève présentement de quatre arrondissements: «Chacun essaie de l'utiliser à son profit. Certains veulent vendre des couvents pour faire des condos, parce que c'est beaucoup plus payant. Ça n'a aucun sens.»

Et le problème n'est pas un manque de concepteurs au Québec: les nôtres sont «formidables», a martelé Mme Daoust lors de la table ronde. Mais ici, les architectes sont absents à l'étape de la planification. «On réalise des projets institutionnels et culturels pour les prochains 75 ou 80 ans et on parle de tout sauf d'architecture», a-t-elle déploré. Ici, on a une «architecture légale», c'est-à-dire que «les projets sont amorcés par des avocats et repris ensuite par des comptables». Résultat: on choisit d'emblée les plus bas soumissionnaires, souvent au détriment d'autres critères.

«Nous poursuivons tellement des objectifs à court terme, selon Mme Daoust. On est fiers quand on peut dire que ça n'a pas coûté cher, et ainsi, on n'investit pas dans la qualité. Nos budgets sont inadéquats, et cela, on le paie plus tard dans les coûts d'entretien.»

La différence et l'indifférence

Selon certains architectes participant à la table ronde, la racine du problème est culturelle: au Québec, on ne reconnaît pas toujours leur contribution. «On célèbre le cinéma, l'art, le théâtre, la littérature, mais pas l'architecture», a dit Mme Daoust.

«La grande préoccupation patrimoniale, ici, c'est la langue, selon Dinu Bumbaru, d'Héritage Montréal. L'architecture souffre d'indifférence et n'a pas trouvé sa place dans le débat.»

Jean-Claude Marsan a comparé l'attitude des Québécois à celle de nos voisins ontariens, notamment, citant l'exemple des rénovations du Parlement à Ottawa. «Tout le monde a compris que c'était un projet important pour le Canada. Et ils ont dit: "Faites du mieux que vous pouvez." Cette culture, on ne l'a pas encore au Québec.»

Mais comment pourrait-on revenir à l'attitude qui prévalait dans les années 1960 en matière d'architecture? Pour le professeur, il s'agit principalement de mobiliser l'opinion publique, de l'éduquer, de l'orienter: «Quand la population est informée, elle comprend.»

Puis il a souligné qu'au moment de la revitalisation du Vieux-Port de Montréal, alors qu'il y avait plusieurs plans sur la table, «ce sont les citoyens qui ont insisté: "On veut voir le fleuve, on veut se promener." Puis le gouvernement a dit oui. Et c'est le Vieux-Port le mieux réalisé en Amérique du Nord. C'est la promenade des Montréalais. Ça leur appartient.»

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