Hearst, la petite française du Nord ontarien

L’économie de Hearst est aujourd’hui dépendante des géants forestiers.<br />
Photo: Jean-François Nadeau - Le Devoir L’économie de Hearst est aujourd’hui dépendante des géants forestiers.

Petite ville du nord de l'Ontario, Hearst compte tout juste 6000 personnes. Combien de municipalités de cette taille peuvent s'enorgueillir de posséder une université, un collège et un nouveau centre culturel évalué à quelques millions de dollars?

Hearst — De Montréal, il vous faudra 14 heures en auto pour parvenir à Hearst. La route vers le nord, bien droite, bien lisse, court pendant des kilomètres, juste à côté d'une voie ferrée, véritable tranchée au milieu des épinettes noires. Ici et là, des lacs verts, turquoise, bruns, des eaux mortes en somme, ruinées par les exploitations minières du cuivre et de l'or. Au bout de cette longue route: Hearst. Presque tout s'y affiche en anglais. Pourtant, 90 % de la population y parle français.

Ville conquise sur les épinettes et les mouches noires, Hearst rassemble les descendants de ces familles de la Beauce, du Lac-Saint-Jean ou du Bas-du-Fleuve parties du vieux Québec dans l'espoir de connaître une vie nouvelle meilleure, tout en assurant de cette façon à l'Église un appui à la propagation d'une foi très catholique.

En Ontario, le sinistre Règlement XVII interdit à l'époque l'usage du français dans le système scolaire.

Tandis que des travailleurs de la région — entre autres des Suédois et des Finlandais — organisent des syndicats du bois et lancent des mutuelles d'assurance, les Canadiens français tentent de résister, tant bien que mal, au mauvais sort qui est fait à leur nationalité pourtant toute canadienne.

Le clergé québécois encourage cette résistance des Franco-Ontariens. Il envoie des renforts s'établir au milieu des bois et du froid. Cette immigration québécoise sera longtemps soutenue par divers haut-parleur montréalais, y compris par un journal comme Le Devoir. Dans les années 1950, Gérard Filion, le directeur du Devoir, compte même un frère qui vit dans cette lointaine contrée.

Plusieurs mouvements migratoires irriguent le nord de l'Ontario français pendant un demi-siècle. «Nous sommes une cinquantaine de familles, encouragées par les mouvements de jeunesse catholiques, à avoir immigré ici dans les années 1950, explique Lawrence Murray, tout en évoquant ses souvenirs du Lac-Saint-Jean.

Sa femme a raconté l'histoire de ces familles dans Du bleu du lac au vert de la forêt, publié par un éditeur local, les éditions Cantinales. À cette enseigne, établie rue George à Hearst, juste en face d'un petit cinéma qui présente des films d'Hollywood, l'éditeur Omer Cantin publie, bon an mal an, deux ou trois titres chaque année. «Sans l'aide d'aucune subvention», tient-il à préciser.

Barbe hirsute un peu jaunie par l'usage de la cigarette, personnalité très calme, Omer Cantin possède aussi la librairie locale, tout en dirigeant Le Nord, le journal français fondé en 1976. «Tout a bien changé ici.» Il se souvient d'un temps où l'économie locale ne dépendait pas des seuls géants forestiers. «Il y avait des fermes laitières jusqu'aux années 1970. On payait les semences avec le travail des bois, mais on comptait aussi sur la ferme. On exportait même du lait.»

Dans ses loisirs, ce libraire-éditeur se passionne pour le patrimoine. Il collectionne des tracteurs qui ont servi à défricher les bois et à cultiver les terres des environs. «Même la mécanique des tracteurs en dit long sur l'histoire des gens d'ici: j'en ai récupéré un, par exemple, où le filtre à l'huile avait été remplacé depuis longtemps par un simple rouleau de papier-toilette...»

Nouvelles réalités


«La ville a énormément changé», explique Danielle Coulombe, professeure d'histoire à l'Université de Hearst. «Jusqu'aux années 1990, bien qu'entourée de grosses papetières, Hearst comptait sur plusieurs scieries différentes, toutes propriétés d'entrepreneurs canadiens-français locaux. Mais en quelques années, tout cela a disparu. Il ne reste plus que des géants.»

Dans la ville, impossible de ne pas apercevoir les immenses treuils jaunes de la compagnie Tembec. Ces araignées d'acier travaillent jour et nuit à soulever des charges colossales de billots, comme s'il ne s'agissait là que de vulgaires allumettes. Ces troncs d'épinettes noires sont d'abord amoncelés sur des centaines de mètres pour atteindre une hauteur d'environ quatre étages. Des wagons, tirés par des locomotives à la respiration difficile, ainsi que de longs chapelets de camions-remorques attendent patiemment d'être chargés de tout ce bois soustrait aux forêts du Nord.

Ces derniers mois, à cause de la crise, l'industrie forestière locale a dû cesser ses activités temporairement. La crise économique a encouragé plusieurs personnes à partir. La population des environs a diminué. La crise, il faut le dire, il y en a toujours une. Plus ou moins. L'usine commence alors par fermer quelques mois. Patients, les travailleurs attendent. Puis, la deuxième ou la troisième fois, ils digèrent moins facilement le chômage. «On trouve beaucoup de maisons abandonnées dans les environs, observe Danielle Coulombe. Et bien des maisons sont à vendre.» Dans la campagne que traverse la route 11 en direction de Hearst, on est frappé en effet par le triste spectacle de maisons abandonnées, éventrées, les vitres cassées.

Montés dans leurs gros véhicules 4x4 — la norme en circulation automobile locale —, les hommes continuent au moins de rêver à la chasse de l'automne. Hearst ne s'est pas autoproclamée capitale de l'orignal pour rien. À l'aréna Claude-Larose, ils sont venus nombreux pour voir, à l'occasion du «Spring Fest», les nouveaux véhicules tout terrain. À l'un des stands, une télévision à écran plat passe en boucle des images du quadrupède, curieux mélange de cheval percheron et de chameau préhistorique: «Regarde comme il est gros! Regarde!»

Nouvelle culture laïque


Hearst change beaucoup, oui. En témoigne aussi l'implantation d'un nouveau centre culturel. En octobre 2010, le Conseil des arts de Hearst s'est porté acquéreur d'un vaste bâtiment qui abritait auparavant les Chevaliers de Colomb. Ces chevaliers de l'ordre catholique, bien moins nombreux qu'auparavant, se contentent désormais de louer un espace dans le nouveau lieu, tout comme leur pendant féminin, les Filles d'Isabelle, qui y tiennent leurs bingos. L'édifice, sa salle de spectacle et sa galerie d'art ont coûté 1,5 million, et sa modernisation a nécessité des investissements de l'ordre de 4,5 millions.

La nouvelle salle de spectacle multifonctionnelle de 465 sièges présente un festival de l'humour qui connaît un important succès. Il y a quelques jours, cet espace était utilisé en partie par le Salon du livre de Hearst, événement culturel qui attire tous les deux ans près de 5000 visiteurs dans la ville. «L'an passé, on a aussi présenté le Big Bazar de Michel Fugain, Martin Deschamps, Damien Robitaille, le théâtre La Catapulte et plusieurs artistes de la relève», explique François Girard, le directeur artistique. Sous peu, on y entendra Pierre Lapointe. «Mais les transports nous tuent. Il faut noliser des vols pour Timmins. Donc, on doit souvent ajouter à des coûts de déplacement déjà élevés de 8000 à 10 000 $. Alors, même avec une salle comble, on fait à peine nos frais.»

À compter de septembre, le grand bâtiment du Conseil des arts accueillera aussi dans ses locaux, bien que temporairement, les élèves d'une nouvelle école laïque. À l'école primaire locale, placée sous le signe du crucifix, les enfants récitent encore la prière et sont soumis à un enseignement religieux. Des parents en ont assez.

La directrice de cette nouvelle école publique, Kim Christianson-Gagnon, estime que les gens des environs devraient avoir depuis longtemps le choix d'envoyer leurs enfants à l'école catholique ou laïque. À Kapuskasing, la ville voisine, une école laïque a aussi été lancée. «Au début, il y avait une quarantaine d'élèves. Ils sont maintenant environ 260. Une école catholique a dû fermer ses portes. Le plus simple serait évidemment de changer le système catholique déjà en place en système laïque...»

Kim Christianson-Gagnon n'a rien d'une pasionaria de la laïcité. Elle dit fréquenter l'église à l'occasion et ses enfants, ajoute-t-elle, ont même été servants de messe. «Je n'ai absolument rien contre les religions, contre aucune religion. Mais pour nous, la religion est une affaire qui ne relève pas de l'école. C'est du parascolaire.»

Qui s'émeut de ces changements? Pas même Jean-Marc Pelletier, un prêtre de 80 ans, originaire de Rimouski, qui continue de porter le col romain. «Tout est changé! Avant, il y avait aussi les Indiens qui venaient ici, à l'école catholique. Tout ça est terminé. Maintenant, les Ojibwa ont aussi leurs propres écoles, mais c'est pas mal salaud... Ils ne savent pas prendre soin de leurs affaires, ces gens-là.» Au pays de l'Ontario français, celui où Louis Hémon trouva la mort, tout a dû changer, mais rien n'est mort pour autant.

***

Jean-François Nadeau s'est rendu à Hearst à l'invitation du salon du livre local.
13 commentaires
  • Roger Lapointe - Abonné 25 mai 2011 06 h 45

    L'Abitibi-Témiscamingue a aussi fourni sa part de migrants.

    L'Abitibi-Témiscamingue la plus proche région francophone de Hearst, a fourni sa large part de compatriotes non seulement à Hearst mais également dans tout le Nord ontarien ce que le journaliste semble avoir complètement oculté dans son reportage.Dans les années 50, moi et ma famille avons travaillé dans le secteur situé entre Hearst et Sault-Ste-Marie (prononcé SOO)sur la ligne ferroviaire de l'Algoma Central Railway.Selon ma connaissance du Nord ontarien, il ne reste pas beaucoup de jeunes issus du monde francophone qui parlent ou qui veulent parler français.Prétendre le contraire relève du mythe comme j'ai pu le constater en 2008 à Ste-Marie des Hurons.

  • France Marcotte - Abonnée 25 mai 2011 06 h 46

    Une histoire vraie

    Les histoires vraies sont toujours étranges.
    Elles se passent comme bon leur semble.
    Le journaliste, heureusement pour nous, n'a pas regardé que ce qu'on s'attendrait à voir là-bas. On est étonné de ce qu'il trouve.
    De l'affichage anglais mur à mur, des entreprises locales avalées par des géants, bien sûr.
    Des travailleurs partis, des maisons abandonnées, évidemment.
    Mais autrefois des fermes laitières, puis un journal en français qui survit, un éditeur et collectionneur à grande barbe jaune dans la capitale de l'orignal? Un centre culturel tout neuf qui accueille un festival de l'humour et la relève francophone en chanson et une petite école où la directrice en a marre de l'enseignement religieux? Étrange...
    Faut dire qu'avec un curé portant toujours le col romain et méprisant les Indiens, on est un peu moins dépaysé.

  • Fredodido - Inscrit 25 mai 2011 07 h 30

    Merci...

    de nous informer sur la réalité francophone d'ailleurs au pays.

  • JAMAIS UN QUeBEC PAYS - Inscrit 25 mai 2011 12 h 38

    Et nos séparatistes diront...

    Le français est interdit dans les autres province, les droits des francophones sont bafoué dans les provinces anglophones.

    Si il y a une province qui bafoue les droits de sa minorité c'est au Québec ou la langue de la minorité n'est pas reconnu et est même interdite. Aucune province au Canada interdit l’usage, l'affichage et l'instruction publique en français.

  • Martin Pelletier - Inscrit 25 mai 2011 16 h 46

    @Jamais un Quebec pays

    Madame, monsieur?

    Je suis les commentaires des lecteurs du Devoir et je remarque que vous manquez rarement une occasion de présenter votre opinion qui est contre toute initiative en faveur d'une francophonie vivace en Amérique dans le Canada ou assumée par l'indépendance de l'État-Nation québécois.

    Cette fois-ci vous avancez que le Québec est la province qui bafoue le plus les droits de sa minorité linguistique. Le Québec fait bien peu contre les Anglais à comparer à ce qu'ils ont fait contre les Français.

    Des réglements antifrancophones, qui affectaient la vie scolaire, économique, culturelle et l'affichage, bien plus drastiques que les lois québécoises à l'endroit des anglophones par le passé et présentement, ont empêché les communautés francophones de se développer à la grandeur du pays pendant les 100 premières années de la Confédération canadienne. En ces années, les francophones représentaient plus du tiers de la population du Dominion. Les Anglais avaient peur des francophones comme de la peste puisque nous avions le taux de natalité le plus élevé de la planète. Il fallait donc nous assimiler et nous empêcher de proliférer dans ce pays que lord Durham leur avait dédié.

    Une fois que le taux de natalité des francophone a diminué, les anglais ont senti que le vent avait tourné, qu'ils pouvaient assouplir leur cadre linguistique de sorte qu'il puissent se targuer d'être juste avec leur minorité francophone.

    Cette nouvelle "magnanimité" des anglophones à l'égard des francophones est hypocrite et essentiellement orientée pour engendrer un sentiment de culpabilité des francophones à l'égard du "mauvais" traitement de leur minorité anglophone.

    Le français a durablement été affecté au Canada par les lois antifrancophones pendant plus de 4 générations. J'enseigne à Ottawa dans des écoles francoontariennes et les élèves utilisent majoritairement l'anglais dans leur journée scolaire, est-ce que l