Se refaire une beauté

Heureuse, Maria scrute sa nouvelle tête, lors de la 10e édition de l’événement Coiffer pour changer le monde.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Heureuse, Maria scrute sa nouvelle tête, lors de la 10e édition de l’événement Coiffer pour changer le monde.

Dans la glace, Maria relève doucement la tête. Un sourire se dessine sur ses lèvres roses.

Autour, ça sent le shampooing et la crème moussante. Nous sommes au Salon 817, rue Laurier, qui accueillait hier la 10e édition de l'événement Coiffer pour changer le monde. On y reçoit chaque année, pour se faire coiffer, des femmes qui fréquentent l'organisme montréalais La rue des femmes, qui vient en aide à des femmes en difficulté. Cette année, Diane Trépanière, qui donne des ateliers de photographie à ces femmes, leur a aussi demandé de participer à la rédaction d'un livre.

Sylvie B. a perdu 150 livres depuis cinq ans. Une démarche qu'elle a entreprise à La rue des femmes. Lorsque Diane lui a demandé d'écrire un texte sur la beauté pour le livre, elle n'en a pas été capable. Elle a préféré parler de l'impossibilité de la laideur.

«Quand tu n'es pas beau, ou quand tu n'es pas bien mis, tu as moins de services partout, même au restaurant, même dans les hôpitaux», dit-elle. Pour cette femme de 47 ans, la vie a d'abord été une longue série de placements, de centres d'accueil et de foyers de groupe, avant la naissance de ses trois enfants qui ont à leur tour été placés. Alors la beauté, dans tout ça? «Je m'en fichais complètement», dit-elle. Mais, voilà que, passé 40 ans, elle reprend confiance en elle, entre autres avec l'aide de Jocelyne, psychothérapeute à La rue des femmes. Elle qui a été longtemps chanteuse western dans les bars y dirige aujourd'hui un karaoké. Parce que chanter, cela fait aussi partie de la beauté.

Coiffeurs et psychologues

Dans l'ambiance festive du salon de coiffure, les femmes ont tendance à oublier les circonstances, souvent très douloureuses, qui les ont menées à La rue des femmes. Sévices, violence conjugale, consommation de drogues, prostitution, viols, itinérance, hospitalisations à répétition, dépression: un cycle qui se poursuit souvent durant des années. Se regarder, être touchée, doucement, par des mains désintéressées et sans mauvaise intention, est un luxe qu'elles ne peuvent pas toujours s'offrir.

Pour sa part, c'est alors qu'elle venait d'effectuer une métamorphose magnifique sur une cliente de son ancien salon de coiffure que Nathalie Saint-Germain a eu l'idée de cet événement, il y a plus de dix ans. Dans la rue, il y avait une femme de son âge, accompagnée d'un garçon qui aurait pu être le sien, l'air défavorisé. «Elle a dit "Wow! c'est beau!".» Nathalie n'a pas osé lui courir après pour lui offrir une coupe gratuite, mais, quelque temps plus tard, elle se mettait en équipe avec son amie et cliente Diane Trépanière pour monter la première édition de l'événement.

On le sait, les coiffeurs sont souvent aussi des psychologues. Nathalie Saint-Germain croit d'ailleurs, sans rire, que la coiffure devrait être incluse dans l'assurance maladie pour contrer la dépression. Le goût de devenir coiffeuse lui est venu enfant, en jouant dans les cheveux de sa mère, qui avait une famille nombreuse. «Elle me disait: "ça me fait du bien"!», se souvient-elle.

Mais se faire coiffer ne règle pas tout, loin de là, et les femmes ne sont pas à l'abri des rechutes. Hier, Fathia disait ne pas avoir dormi au cours des sept derniers jours, qu'elle a passés à se prostituer et à consommer du crack. Il faut dire que les lits d'urgence du refuge pour femmes sont souvent complets. Isabelle, qui a vécu de 17 à 28 ans dans la rue et dans les parcs, a cessé de consommer depuis 2007. Mais sa mère a tout de même dû aller la chercher au pavillon des femmes de la Old Mission Brewery l'hiver dernier, après qu'Isabelle eut perdu son appartement. Depuis, elle s'est retrouvé un logement stable, et travaille dans un centre de toilettage pour chiens.

À La rue des femmes, les intervenantes sont très impliquées, constate-t-elle. «Dans un autre centre, tu ne peux pas avoir une heure de rencontre avec une intervenante. Des fois, j'appelle Jocelyne, ma psychothérapeute, et je lui parle une heure et demie au téléphone!» L'approche de La rue des femmes mise aussi beaucoup sur l'expression artistique.

Alors qu'elle rédigeait son livre, il est arrivé à Diane Trépanière de douter de son concept. «Je trouvais indécent de vous demander de parler de beauté quand toi, exaspérée, tu ne savais pas où tu allais dormir ce soir-là! Et toi, assise, défaite, au coin de la table me répétant vouloir en finir, épuisée de vivre dans la terreur!», écrit-elle en avant-propos du livre.

Elle avait tort. Il est vrai que la beauté est partout, même s'il faut parfois bien la chercher. Et elle est aussi, indéniablement, un formidable moteur de vie.
2 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 17 mai 2011 08 h 43

    Apprivoiser la femme qui pleure

    Il y des politiques de lutte à la pauvreté ou de réinsertion sociale etc.etc. dont on doute de l'efficacité, leurs ambitions sont peut-être trop grandes (ou trop abstraites) mais de ce simple geste de coiffer une femme qui pleure, de la toucher sans arrière-pensée...on ne doute pas.
    Entrer avec douceur dans l'intimité de la femme qui pleure, fallait y penser, fallait aimer.
    Le métier de coiffeuse a toujours été plutôt déprécié sinon ridiculisé, un insignifiant métier de femme...On peut ici en saisir la complexité, la beauté.
    Rien de plus solide que chaque petite pierre posée avec sensibilité.

  • Claudia M. Arias - Inscrit 17 mai 2011 10 h 33

    Félicitations à Léonie, Diane, Nathalie et ses "équipes" *****

    Objet: Des personnes avec douceur et compassion pour autrui

    Bonjour.
    Je veux remercier infiniment pour l'excellent travail que la Rue
    de Femmes et sa fondation fait chaque jour de l'année, ainsi pour cet pluie de roses que Léonie Couture et son " Équipe d'amour universel" étalent dans la vie des femmes vulnérables.
    Léonie Couture fait la dansethérapie très souriante et pacifique avec son hula hoop, je sais qu'elle a le pouvoir de faire danser des milliers des gens isolés, tristes...
    Les livres de Diane Trépanier artiste multidisciplinaire montrent sa
    grande sensibilité humaine, le dernier est rempli de photos très créatives, des poèmes. Il me fait penser à transmuter nos chagrins en joie. Bon livre à ouvrir les jours grises.
    Nathalie St-Germain et son équipe offrent une accueil chalereuse, toutes les femmes que j'ai vue sortir de son salon de beauté étaient rajeunies et des étincelles d'espoir sortaient de ses yeux.
    Un salon de beauté qui a une allure "international".
    Merci pour les excellentes "valeurs humains" de toutes ces personnes.
    Sincèrement
    C. M. Arias Ramos