Les fous du prince

Le prince William et Kate Middleton<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Le prince William et Kate Middleton

Toute roturière fût-elle, elle semblait baigner dans son élément après un petit moment de nervosité, la mariée, souriant le plus clair du temps, visiblement et sincèrement heureuse d'être là, décontrac' au milieu d'un océan de protocole gourmé. Quelques instants plus tôt, elle était descendue de la Rolls-Royce propriété de l'État, révélant enfin, à une humanité qui ne se pouvait juste plus de conjecturer sur cet enjeu de société, que sa robe avait la couleur de l'ivoire, avec un motif d'écailles en guirlandes montantes et petites fleurs en boutons. La future duchesse de Cambridge et baronne de Carrickfergus allait mettre trois minutes, montre en main, pour remonter l'allée nuptiale et aller rejoindre son promis, de rouge paré, qu'elle s'est engagée à aimer, réconforter, respecter et entourer tout en demeurant sagement, il faut savoir se montrer moderne un peu, en deçà du vœu d'obéissance.

C'est qu'on en apprend des choses à l'occasion de royales épousailles, même si on lutte contre les brumes du sommeil avant même que les aurores ne se fassent jour. Le guide de conduite remis aux invités compte 22 pages et précise qu'il faut tenir sa coupe de mousseux par la tige avec trois doigts et pas un de plus. Cent soixante cavaliers cuirassés escortaient le cortège depuis l'abbaye de Westminster jusqu'au palais de Buckingham. La traîne de Kate? Deux mètres soixante-dix. Dix mille canapés servis au vin d'honneur, parmi lesquels crabe des Cornouailles sur blinis citronnés, terrine de canard au chutney, roulade de fromage de chèvre aux noix caramélisées, langoustines d'Écosse, chipolatas miel et moutarde, tartelettes au cresson et à l'asperge, asperges pochées et nappées de sauce hollandaise et d'oeufs de caille au sel de céleri, et ainsi de suite jusqu'à l'accession au trône du prince Charles (lors du mariage d'Élisabeth, en 1947, il y avait eu au menu de la casserole de perdrix, qui n'était pas une viande rationnée). La reine était coiffée de jaune, la couleur qui avait été donnée favorite par les preneurs aux livres.

Et puis, 550 employés de la BBC ont été affectés à l'événement, afin d'assurer une couverture aux allures de drap contour. Deux milliards de téléspectateurs à travers le monde, selon «une estimation du gouvernement britannique», qui possède de toute évidence des méthodes de calcul, comment dire, révolutionnaires, d'autant plus que l'estimation avait été faite des jours avant le mariage. Et 327 millions de photos prises pendant la cérémonie, quoique la dame de la CBC qui venait juste de mentionner cela a aussitôt ajouté: «Je n'ai aucune idée d'où vient ce nombre.» Mais hé, quand l'ambiance est à la fête, il est malvenu de chipoter sur des statistiques...

La fête? Mettons-en, aucun doute là-dessus. Si on se fie aux télévisions, tout est splendide, tout est magnifique, tout est formidable, bonté qu'on est donc en face du boutte de toute, bien que tout soit donc simple et sobre et sans artifice. «L'engouement de la jeunesse planétaire pour ce couple mythique.» «Tout ce que ce couple signifie pour le peuple et pour le reste du monde.» «La planète a bien besoin de telles histoires.» «Même les cyniques vont être inspirés par ce qu'ils voient.» «Un espoir pour l'avenir [sic].» «Des gens ont pleuré en voyant la robe de mariée.» Dans la foule, une caméra repère une femme qui brandit une petite pancarte: «Les contes de fées se réalisent.» Il en va de la royauté comme de la papauté: quand elles se célèbrent elles-mêmes, la réserve critique montre une phénoménale tendance à prendre le large. Les agnostiques de la monarchie ne sont pas souvent invités sur les plateaux; ça gâcherait le show. Parce que c'en est bien un, n'est-ce pas.

Mais bon, le monde aime ça. Peut-être sont-ce les trucs qu'il ne pourra jamais se payer, les diadèmes, les carrosses en or massif, les gâteaux si gros qu'ils doivent être commandés deux mois d'avance, les dictateurs invités (quoique, a dit le célébrant, «chaque mariage est un mariage princier sous l'oeil d'un Dieu généreux», ce qui donne à laisser sous-entendre à demi-mots à peine couverts que nous pouvons tous nous produire devant le tiers de la planète et aller finir ça au palais avec 650 convives nourris sur le bras, pour peu qu'on accepte de se passer la corde autour du cou. Peut-être est-ce que nous rêvons secrètement de devenir prince ou princesse et de passer notre vie à faire des tatas, à fuir les paparazzis et à avoir le potentiel de figurer un jour au dos du huard. De nos jours, chacun veut être une vedette, sachons ne point l'oublier.

Ou peut-être que nous aimons simplement les histoires d'amour qui commencent bien parce que, on le saura, elles finissent mal en général et nous ne voulons trop y penser. Au réseau NBC, un chronomètre placé dans un coin de l'écran indiquait le temps qu'il restait à faire avant que William et Kate ne s'embrassent. Quand le moment est arrivé, le bécot fut bref et les commentateurs ont paru déçus. Puis il y en eut un deuxième, un peu plus appuyé. L'analyste s'en est trouvé tout excité et a demandé tout haut s'il y en aurait un troisième. Il est resté sur son appétit, surtout qu'il n'avait pas l'air d'avoir de la galette d'aiglefin fumé avec guacamole aux petits pois à sa disposition.

On entendait hier l'expression «mariage du siècle». Il semble bien jeune, le siècle, pour qu'on règle son cas aussi tôt. Il y aura d'autres cérémonies fastueuses, tant que la désuétude d'une institution sera moins importante à nos yeux que notre désir d'être collectivement, en un sens et même deux, (des) fous du prince.
10 commentaires
  • Loraine King - Inscrite 30 avril 2011 06 h 54

    Ce que les Britanniques ne se paient pas

    Aux anglophobes qui se plaindront inévitablement du du coût de la monarchie :

    Les publicité télévisées par les partis politiques sont interdits en Grande-Bretagne. Alors si vous êtes au bord de la crise d'apoplexie ce matin en voyant les images du mariage royal, payez-vous une heure ininterrompue de messages du bloc, du parti conservateur, du plc, et du npd. Vous ne payez pas pour le mariage royal, mais vous payez cent pour cent pour ces publicites politiques. Chacun son goût.

  • Ivan Jobin - Inscrit 30 avril 2011 08 h 06

    Le rêve de Cendrillon

    Deux milliards de personnes ont visionné le mariage du duc de Cambridge et sa duchesse. Waouh! Je savais pas qu'il y avait tant de monde en manque de rêves.

    Waouh! Deux milliards de personnes qui vivent sous le seuil de la pauvreté et n'ont pas pu voir le duc de Cambridge et sa duchesse se pavaner dans l'orgie de richesses, vêtu de costumes bigarrés, couverts de médailles sans mérites et de ceinturons sans gloire. Waouh! Que le monde est stupide de tolérer pareilles comédies et grandes détresses de pauvreté.

  • Jean Desjardins - Abonné 30 avril 2011 09 h 06

    Compétition roturière de fort calibre...

    Avec une roturière aussi belle, aussi charmante, aussi fraîche et aussi digne qu'est manifestement cette Kate Middleton, toutes les princesses qui se distinguent des autres êtres humains par leur 'sang de lignée royale' ont dû tomber en bas de leur cheval, à l'occasion de ce mariage qui consacre la modernisation de la royauté britannique...

    Une grave question existentielle (ou protocolaire) subsiste cependant au terme de ce fort joli conte de fées: Les rejetons qui émaneront de ce nouveau couple royal seront-ils des princes ou des princesses au sang mêlé ou dilué ? Déjà que le prince William a hérité du sang impur de cette autre roturière qu'était Diana, sa mère !

    Sang mêlé ou pas, je parierais un 10$ que ça devrait faire de bien beaux enfants. Enfin un rayon de soleil dans cette grisaille printanière ...toute électorale !

    Jean Desjardins
    Laval (...)

  • vieux cafe - Inscrit 30 avril 2011 10 h 21

    @Jean Desjardins

    Diana s'appelait Lady Diana Spencer, fille du Comte de Spencer. Les Spencer sont une des plus vieilles familles d'Angleterre, rattachee a tout ce qu'il y a de bleu en Europe, sur le meme pied que les Mountbatten. Cette famille voyait presque comme une mesalliance un mariage avec Charles, arriere-arriere-petit-fils de Victoria, une vulagaire Hanover, d'un sang hobereau d'Allemagne. Moins roturiere que la Reine elle-meme donc. Mais quelle difference? Purquoi en parlez-vous?

  • Jean Desjardins - Abonné 30 avril 2011 12 h 50

    @ Monsieur ou madame Vieux Café

    Je vous remercie de votre mise au point on ne peut plus éclairante. Je reconnais que je me suis mis un pied dans la bouche. Exit donc, le lien avec Lady Diana Spencer...

    Vous me demandez pourquoi j'en parle. En fait, je réagis fortement au fait que l'on oppose le sang noble des rois et des reines au sang de ce que l'on appelle avec arrogance les 'roturiers'. Pour être plus précis, j'exècre cette manière de hiérarchiser les êtres humains en fonction d'une volonté presque divine de classer tel individu du bon ou du mauvais bord, selon un lien de sang ...usurpé ou non. Ce qui a permis et permet encore à des rois, des empereurs, des dictateurs, des possédants de grandes fortunes, des chefs d'entreprise, des politiciens véreux, des obsédés du pouvoir, etc. de commettre les pires ignominies au nom de cette hiérarchisation de la valeur des êtres humains.

    Bref, vous comprendrez que je ne suis aucunement un adepte du tapis rouge et que cela me fait parfois sortir de mes gonds au risque de me fourvoyer sur les exemples qui me viennent à l'esprit. Merci, encore une fois, pour vos précisions éclairantes qui ne changent cependant pas la donne en regard de la distinction ignoble que s'abaissent à faire certaines personnes entre les élus au 'sang pur' et les soi-disant 'roturiers' qui ne font pas partie de la lignée des élus d'un dieu quelconque !!!

    Jean Desjardins
    Laval (...)