L'entrevue - Prendre sa place, sur scène comme dans la vie

Dave Richer en compagnie de sa conjointe, Annabelle Lefebvre, et de leur fille de trois mois, Marie-Soleil.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Dave Richer en compagnie de sa conjointe, Annabelle Lefebvre, et de leur fille de trois mois, Marie-Soleil.

Enfant, Dave Richer souhaitait être le premier comédien et humoriste handicapé du Québec, et il l'est devenu. Maintenant, il rêve d'être un jour député. La semaine dernière, il prenait position en faveur du maintien au Québec de la jeune Rachel Barlagne, alors menacée d'expulsion à cause de sa paralysie cérébrale, jugée «fardeau excessif» par Immigration Canada. Si les Barlagne ont obtenu le droit de rester ici, les problèmes d'intégration des handicapés à la société sont loin d'être résolus. Rencontre avec un homme hors de l'ordinaire.

C'est arrivé à la naissance. Alors que Dave Richer se présentait par les pieds, le médecin a tiré sur ses pieds au lieu de faire une césarienne. Résultat: l'enfant a manqué d'oxygène au cerveau et est atteint de paralysie cérébrale depuis. Comme Rachel Barlagne, Dave Richer a cependant toute sa tête. Et il s'en sert abondamment.

«Quand on est handicapé, il faut être un peu plus brillant que les autres», dit-il en entrevue à son domicile de Sainte-Julie, où il habite avec sa conjointe, Annabelle Lefebvre, et avec sa petite fille de trois mois, Marie-Soleil Richer, qui gazouille à ses côtés. Peu après sa naissance, d'autres médecins ont recommandé à ses parents de le placer en famille d'accueil ou en adoption. «Ils ont dit qu'il n'y avait rien à faire avec moi, que je ne marcherais et ne parlerais jamais», explique-t-il.

Dave Richer ne s'est pas contenté d'apprendre à parler. Il est allé s'inscrire au Cégep de Saint-Laurent en art dramatique. L'établissement l'avait accepté sur la base de ses notes et, quand il est arrivé, en fauteuil roulant et avec ses problèmes de coordination, les professeurs et la direction du cégep ont tenu une réunion d'urgence pour savoir ce qu'ils allaient faire de lui!

Depuis, Dave Richer est le plus connu de sa promotion. En plus d'avoir eu des rôles dans plusieurs téléséries, il monte régulièrement sur scène pour faire des one man shows. «L'humour me permet de faire passer des messages», dit-il. Le jour de notre entretien, il passait une audition avec le festival Juste pour rire pour présenter un spectacle sur son rôle de nouveau père. Dans un de ses sketchs, il dit au public de se tenir tranquille parce qu'il vient de passer trois heures à endormir sa fille, quatre heures à lui donner son bain et 50 minutes à changer sa couche...

Rire avec lui

Sur scène comme dans la vie, Dave Richer est en effet prompt à se moquer de lui-même, ce qui facilite ses rapports avec les autres, qui ne demandent pas mieux que de rire avec lui. Le titre de son premier one man show lui est venu alors qu'il se produisait dans un bar et que des filles du public parlaient tellement fort qu'elles l'enterraient. Il leur a lancé: «Attendez pas que je me lève!» C'est le nom qu'il a donné à son premier spectacle.

Mais tout n'est pas gagné pour Dave Richer, loin de là. Lorsqu'il a eu son premier rôle dans la télésérie Jasmine, le scénariste, Jean-Claude Lord, ne lui avait écrit aucun texte. «Il m'a dit: "tu peux dire ce que tu veux".» Aussi, en général, lorsqu'il passe des auditions pour des spectacles, on lui dit souvent que le public ne l'écoutera pas plus d'une vingtaine de minutes. Or, au contraire, il peut tenir un public en haleine pendant une heure et demie. Et si on lui donne des rôles «formidables» à la télévision et au cinéma (il a notamment joué dans Elvis Gratton), on hésite à le convoquer pour une entrevue dans les médias.

Pourtant, Dave Richer donne aussi régulièrement des conférences à la clientèle la plus difficile qui soit à captiver: la population scolaire de niveau secondaire. Et l'effet est remarquable: les participants peuvent rester deux heures sans prononcer un mot.

«Je leur dis que si, moi, j'ai réussi, eux aussi peuvent réussir, qu'il ne faut pas renoncer à ses rêves.» Parce qu'apprendre à parler ou à marcher, pour un paralytique cérébral, c'est un travail d'athlète. Il faut recommencer, jour après jour, les mêmes mouvements, avec son corps récalcitrant.

Écouter Dave Richer n'est d'ailleurs pas si compliqué. Il suffit de se faire à son rythme, «un peu comme quand on écoute de la musique». Et il faudrait peut-être s'y habituer en écoutant plus souvent des paralytiques cérébraux... D'ailleurs, Dave Richer connaît de nombreux immigrants dans la même situation que les Barlagne, qui sont forcés de quitter le pays parce qu'ils ont un enfant handicapé. «On n'en parle pas, mais il y en a d'autres. Et je crains que, parce que le cas des Barlagne est réglé, on cesse d'en parler», dit-il.

Le groupe le plus pauvre

Tous les paralytiques cérébraux n'ont d'ailleurs pas l'audace ni les facultés de Dave Richer. «Cela dépend de quelle zone du cerveau a manqué d'air», explique-t-il. Et tous n'ont pas cette volonté de briser les préjugés des différents milieux.

En outre, les handicapés forment le groupe de la population le plus pauvre du Québec, soutient-il, après les autochtones... Et l'une des grandes injustices du système actuel, c'est que les handicapés de naissance n'ont droit à presque aucune indemnité, alors que ceux qui deviennent handicapés après avoir eu un accident ont accès à beaucoup plus de subventions, pour rénover leur maison par exemple, de la Société de l'assurance automobile du Québec et de la Commission de la santé et de la sécurité du travail.

Le groupe le plus pauvre, c'est aussi un groupe qui a des besoins importants. Dans la maison de Dave Richer, il n'y a pas d'ascenseur pour qu'il puisse circuler aisément d'un étage à l'autre. Il descend donc l'escalier sur les fesses...

Mais Dave Richer conduit son propre véhicule. «Une voiture qui n'est même pas adaptée, dit-il. Lors de mon premier cours de conduite pratique, le professeur ne voulait même pas monter avec moi. Je lui ai dit: "Embarque, on n'ira pas vite!".»

Dave Richer n'a pas fini de rêver. Il songe même à devenir un jour député. Il serait alors le premier paralytique cérébral à l'Assemblée nationale du Québec. «Je veux aller plus loin que ça, dit-il. Parce qu'on a une place comme tout le monde. Les gens ne croient pas qu'un handicapé peut performer.»

Cela dit, Dave Richer n'est absolument pas insatisfait de son sort. Nouveau père, comédien reconnu, époux comblé, il a la vie devant lui, pour nous en mettre plein la vue...
3 commentaires
  • Pierre Samuel - Inscrit 26 avril 2011 09 h 42

    L'art de percer l'obscurantisme...

    Admirable exemple de résilience! Ce «battant» de Dave Richer avait même réussi à convaincre le regretté Jean-Pierre Ronfard en octobre 2001 de lui confier le rôle de Richard 111 de Shakespeare présenté à cette occasion à l'auditotium de l'hôpital Ste-Justine!

    Personne, non plus, n'a oublié sa remarquable prestation dans la pièce «15 ssecondes» de François Archambault en compagnie de Normand D'Amour et de Marie-Hélène Thibault à l'espace Go en juin '98, reprise plus tard à la télé.

    A preuve, que dans nos sociétés obsédées par «l'apparence», on risque à qui n'en prend pas la peine d'ignorer ceux qui revendiquent à bon droit «leur(s) différence(s)»: bouffées d'air frais dans un monde uniformisé et conformiste à l'excès!

  • Mario Lortie - Inscrit 26 avril 2011 12 h 56

    L'a-normalité

    Merveilleuse leçon de vie. Ça démontre éloquemment que beaucoup de nos difficultés peuvent être surmonté avec de la détermination, de l'aide, de l'acceptation de la part de l'entourage et... une bonne dose d'humour. Car l'humour, il a dû s'en servir pour faire face à la vie et tracer son chemin dans une société éprise de performance et qui cherche à niveler toutes "différences" au bénéfice de la rentabilité.

    Dave Richer est un exemple de courage. D'avoir pu mener une vie professionnelle publique, associée à la communication et aux arts de la scènes de surcroît, et d'avoir fondé une famille nous prouve que nous avons aussi la responsabilité de "croire" au potentiel des personnes dites handicapées afin de ne pas freiner ou faire obstacle à leurs projets, à leurs rêves. Et s'il se présente comme député dans mon comté, il est certain que je voterai pour lui peu importe le parti politique, car sa contribution personnelle ne pourra qu'être édifiante et constructive pour l'ensemble de la société.

    Merci, Dave Richer, pour le témoignage de vie que tu nous donnes !!

  • France Marcotte - Abonnée 26 avril 2011 20 h 39

    Un grand seigneur

    "Dave Richer donne régulièrement des conférences à la clientèle la plus difficile qui soit à captiver: la population scolaire de niveau secondaire. Et l'effet est remarquable: les participants peuvent rester deux heures sans prononcer un mot."

    «Je leur dis que si, moi, j'ai réussi, eux aussi peuvent réussir, qu'il ne faut pas renoncer à ses rêves.»

    Franchement, comment contredire une démonstration aussi éloquente. Comment dire de cette affirmation qu'elle n'est pas vraie?

    Cet homme ne fait pas que prendre sa place, il nous apprend à vivre. De quel droit peut-on perdre espoir devant cet éblouissant exemple de ténacité et de volonté de vivre?

    Ce n'est pas nous, les gras durs, qui lui faisons de la place, c'est lui qui nous fait l'honneur de sa présence.