Les grands débats – L'a b c du discours public

Il y a des signes de mutation dans la manière de débattre, apparus autour des débats concernant les accommodements raisonnables et le gaz de schiste, soutient Marc Angenot, titulaire de la Chaire d’étude du discours social à l’Université McGill.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Il y a des signes de mutation dans la manière de débattre, apparus autour des débats concernant les accommodements raisonnables et le gaz de schiste, soutient Marc Angenot, titulaire de la Chaire d’étude du discours social à l’Université McGill.

Comment la société québécoise maîtrise-t-elle l'art de nouer et de dénouer la conversation publique? Quels sont les principaux sujets porteurs? Où sont passés les intellectuels? Et puis, les nouvelles technologies favorisent-elles une suralimentation du débat, jusqu'à la morbide obésité des points de vue?

Voilà ce qui arrive quand on laisse un intellectuel jouer avec les allumettes. Mercredi dernier, Le Devoir publiait en une le résultat d'une entrevue avec Gérard Bouchard. L'historien et sociologue émérite déclarait, en gros, comme le résumait le titre de l'article, que «tourner le dos à l'anglais serait "criminel"». Pour lui, le bilinguisme devient une nécessité évidente sur le continent et dans le monde. L'ex-coprésident de la Commission sur les accommodements raisonnables en profitait pour refaire la promotion de l'interculturalisme comme mécanique sociale d'intégration à la québécoise.

Il n'en fallait pas plus pour mettre le feu aux passions rhétoriques. Le premier commentaire a été versé sur le site du Devoir à 2h20, une petite heure après la mise en ligne de la manchette. Avant 7h, une dizaine d'internautes avaient déjà réagi. Avant midi, la boîte débordait, ou tout comme, et Twitter en rajoutait quelques cuillérées.

Il y en avait évidemment pour tous les goûts et dégoûts, jusqu'aux arguments démagogiques. Vers 9h, un populaire animateur de radio twittait le lien vers un article annonçant l'assassinat du ministre des Minorités religieuses le jour même, à Islamabad, avec cette demande: «Faire suivre à Gérard Bouchard». Avant 11h, un lecteur sortait son Franz Fanon pour traiter M. Bouchard d'«intellectuel post-colonisé».

Aucun n'avait encore sorti l'artillerie lourde des insultes hitlériennes à la John Galliano. De toute manière, les modérateurs du site auraient filtré de telles bêtises.

Une progression exponentielle

Plus le média est gros, plus cette nouvelle manière de débattre prend de l'ampleur. Radio-Canada a ouvert au public les vannes des tribunes de commentaires en mai 2009, il y a donc près de deux ans. La progression exponentielle fait en sorte que maintenant, le site radio-canada.ca draine 1700 commentaires par jour.

«Les gens participent massivement et veulent entretenir une conversation avec le diffuseur, mais aussi avec les autres utilisateurs», observe la journaliste Geneviève Rossier, devenue directrice générale d'Internet et des services numériques. «Avec le web 2.0, les gens ne veulent plus être passifs: ils veulent réagir. Nos tribunes leur donnent donc la parole. Elles veulent même aider à élever le débat citoyen, pas à le rabaisser. Ce sont des outils démocratiques.»

Churchill disait que le meilleur argument contre la démocratie, le «moins pire» des régimes, c'était cinq minutes avec l'électeur moyen. De même, faudrait-il dire que la lecture de cinq commentaires moyens, anonymes, offre le meilleur argument contre la démocratisation des échanges dématérialisés?

Pour Pierre Champoux, directeur de l'information d'Internet et des services numériques à Radio-Canada, ce serait extrêmement méprisant et réducteur. Il y a des grosses nouvelles qui peuvent susciter jusqu'à mille commentaires, note-t-il, certains très profonds, d'autres proposant des pistes pour continuer le travail journalistique. Une politique de modération très bien balisée permet d'éviter les dérapages du débat postmoderne.

«En information, toutes les tribunes sont ouvertes, explique-t-il. Il faut être prudent et parfois, nous bloquons l'accès pour prévenir les dérapages. Nous raffinons notre pratique de la modération de mois en mois. Le débat est et doit demeurer civilisé.»

Les moyens changent, la fin reste. Et puis, d'abord, qu'est-ce que débattre? Cette question obsède le professeur Marc Angenot depuis des décennies. Au fil d'innombrables articles, livres et conférences, il a notamment épluché et analysé tout, mais alors tout ce qui a été publié en France, en 1889, pour composer un panorama englobant du génie et de la bêtise de ce lieu, un siècle après la Révolution.

«Je suis un obsédé du discours, dit le titulaire de la Chaire d'étude du discours social à l'Université McGill. Je me suis trouvé des étiquettes: historien des idées, la plus banale, analyste du discours, théoricien de l'argumentation. C'est toujours ça, c'est vrai.»

«Ça», c'est-à-dire «un ensemble de manières de dire, de figures et d'arguments» qui taraude l'humanité depuis très longtemps, surtout quand il s'agit de débattre pour persuader. «La rhétorique depuis 2500 ans est l'art de convaincre. Seulement, les humains se persuadent assez rarement, assez difficilement», dit encore le professeur qui vient de consacrer au sujet une synthèse éclairante, un livre judicieusement intitulé Dialogue de sourds. Traité de rhétorique antilogique (Éditions Mille et une nuits). «Et puis, d'abord, on argumente pour un tas de raisons autres que l'idée de persuader.»

Il donne alors l'exemple de la souveraineté. «Naïvement, on pourrait dire que depuis un demi-siècle, le but des péquistes est de convaincre les non-convertis à la cause, dit l'historien des idées. Dans les faits, il s'agit aussi de communier avec les siens, de se positionner face aux autres, de soutenir un siège qui peut durer une génération. D'ailleurs, ce qui est frappant dans les grands débats que j'ai observés en Europe francophone, c'est que généralement ils s'éteignent avec la génération qui en a tant débattu. Les nouveaux passent à autre chose.»

Marc Angenot observe aussi l'entêtement de certains à ne pas bouger d'un iota, particulièrement les philosophes et certaines autres catégories plus ou moins intellectuelles capables de camper sur une position assurée pendant toute une vie. «À la taverne, il faut bien conclure une discussion. À l'université, on peut débattre pendant toute une carrière sans jamais changer.»

Pour le reste, dans la population, il note surtout une lenteur de mutation tout aussi fascinante. Les appuis à la souveraineté pure et dure stagnent, en gros, au tiers de la population sur le long terme et les arguments en sa faveur se renouvellent à peine.

«Il y a une rareté des sentiments, dit encore le professeur. Quand je lis sur cette cause ou sur le gaz de schiste, au fond, je trouve une demi-douzaine de bons arguments fondamentaux. À la base, il n'y a jamais d'idées que collectives et c'est bien pourquoi ça n'évolue pas vite, comme la précession des équinoxes. La plupart des idées que nous avons dans la tête, moi compris, sont répandues.»

Faire sortir le lièvre du trou

Le professeur suggère l'exercice consistant à prendre du recul pour bien mesurer l'ampleur de ce magistère surpuissant. Cette semaine, Le Devoir rappelait aussi le séjour à Montréal, en 1946, du joueur de baseball Jackie Robinson qui allait briser la stricte ségrégation des ligues majeures à une époque où le racisme allait de soi, comme la misogynie ou l'antisémitisme.

«En lisant un journal de l'époque d'Adélard Godbout, vous découvrez un tas d'arguments qui ne vous convainquent pas du tout, ajoute le théoricien de l'argumentation. Vous sentez aussi très vite que ça tourne en rond, parce que les idées se trouvent en nombre limité, poursuit Marc Angenot. Évidemment, maintenant, les arbres cachent la forêt et nous ne voyons pas que nous subissons aussi des contraintes invisibles.»

Lesquelles? Le professeur souligne des signes de mutation dans la manière de débattre, apparus autour des débats concernant les accommodements raisonnables et le gaz de schiste. «D'une part, pendant un demi-siècle, tous les débats ont été indexés à la polarisation souverainiste-fédéraliste, avec un personnel intellectuel, des partis, toute une infrastructure. Le débat sur les accommodements raisonnables a fait éclater la polarisation. Je connais des péquistes qui sont pour le voile et d'autres, contre. Je connais des fédéralistes qui sont pour la laïcité et d'autres, contre. D'autre part, comme justement les échanges ne sont pas gérés par des institutions fortes, ils ont tendance à se terminer en queue de poisson.»

Bref, le monde a changé. Le Québec a vécu une division manichéenne qui donne de sérieux signes d'effritement.

Et les médias suivent comme ils peuvent. «Aussi curieux que cela puisse paraître, les médias n'ont pas la capacité de clarifier les débats, tranche l'analyste du discours. Dans le meilleur des cas, ils peuvent faire sortir le lièvre du trou, ce qui est déjà bien. Dans le pire, ils savent souffler sur les braises puisque, plus ça s'engueule, plus c'est excitant pour les médias. Seulement, ils n'ont pas le pouvoir de La Pravda pour dire ce qui est bien ou mal, et dans une société démocratique, c'est très bien ainsi.»

Porter certaines vérités


Les intellectuels ont longtemps servi d'oracles dans les débats. Ce rôle très dernier-siècle serait pratiquement disparu avec le repli des universitaires dans leur tour d'ivoire surspécialisée.

Mais est-ce vraiment le cas? «Je crois qu'il faut déboulonner deux idées reçues, répond Dominique Garand, professeur d'études littéraires à l'UQAM. D'abord, l'idée selon laquelle il n'y aurait pas de débats au Québec et qu'on aurait peur de la polémique. Ensuite, l'opinion répandue voulant que les intellectuels n'interviendraient pas sur la place publique.»

Lui aussi se passionne pour les théories de l'argumentation, la rhétorique, les polémiques et le débat en général. Il prépare une anthologie sur la polémique au Québec depuis la Conquête et un essai sur le même sujet dans les années 1990. «Des débats, il n'en manque pas, sur le gaz de schiste, le téléchargement numérique ou la place de l'anglais au festival d'été de Québec, poursuit le professeur Garand. Et pour ces débats, les intellectuels interviennent dans une foule de revues, dans des essais, sur des sites. Par contre, on perçoit chez ces gens une certaine morosité. On est dans le syndrome de la pensée impuissante. Comme si la réflexion n'engendrait pas un mouvement vitalisant.»

Bref, les intellos parlent, mais en vase plus ou moins clos. Ou bien ils s'y prennent mal, ou bien leur parole n'est pas relayée, propose alors le polémologue des idées, qui souligne alors la difficulté de percer les grands médias pour alimenter les débats. En lieu et place s'activent des hypercommentateurs professionnels, souvent sur plusieurs tribunes combinées, une émission de télé ou de radio, un édito, un blogue. Ça se voit.

«On se demande sur quoi repose leur crédibilité, poursuit M. Garand. Ils demeurent dans l'opinion. Ils exposent une pensée qui manque d'organisation et, de ce fait, qui est fuyante. Il est d'ailleurs très difficile de les confronter. Ils se défilent et ils ont une prochaine chronique à écrire. En plus, on accepte mal la contingence ou l'impureté.»

Mais qui peut jeter la pierre? Si le grand intello avait la prétention d'éclairer la société, dans les faits, comme l'a bien montré Michel Winock dans Le Siècle des intellectuels (1997), beaucoup d'engagements de la pensée ont versé dans la confusion, le dogmatisme, pour ne pas dire la bêtise pure et simple. Un hitlérien par ci. Un misogyne par là. Et des communistes partout.

M. Garand le sait bien et il ajoute que les universitaires n'ont pas le monopole de la parole sensée. Ça pense et ça débat aussi chez les artistes, les scientifiques, les écrivains ou les poètes.

«Il faudrait ajouter les citoyens, avec les nouveaux médias, conclut-il. Je me préoccupe de mon milieu. Mais je souhaite que plus de penseurs s'engagent. Je souhaite aussi qu'il y ait plus d'espace pour débattre. Ce serait bien qu'il y ait plus de journaux au Québec et que les journaux se campent sur des positions plus fermes, à droite et à gauche, notamment, pour là encore stimuler le débat.»
28 commentaires
  • D. Hébert - Inscrite 5 mars 2011 09 h 58

    Les intellectuels ?

    Pour ce qui est d'inviter les intellos dans le débat, si c'est pour entendre ou lire des "penseux" comme Gérard Bouchard, hé bien, non merci!

  • Dominique Garand - Abonné 5 mars 2011 12 h 00

    À Dadine

    Votre intervention sur Bouchard illustre bien l'un des écueils des débats : vous tirez sur le messager sans discuter ses thèses!

    Gérard Bouchard a le mérite d'exposer un point de vue argumenté sur une question délicate à traiter. Vous avez tout à fait le droit de ne pas être d'accord avec lui et plusieurs ses sont opposés à ses thèses avec intelligence. Le combattre, très bien, mais de là à lui refuser le droit de parler, non.

  • richardle - Abonné 5 mars 2011 12 h 08

    Un gros problème: la non signature

    Quand je signe mon vrai nom au complet au bas d'une platitude, d'un commentaire imbécile, d'un texte truffé de fautes d'orthographe, d'une suite d'illogismes ou d'un bla-bla qui tourne en rond, je suis obligé d'assumer pleinement ce qui précède. Quand je signe uniquement d'un pseudonyme, je puis être n'importe qui et défendre n'importe quoi sans avoir à subir l'odieux de la différence de point de vue, d'être minoritaire ou de révéler mon appartenance (avouable ou non) à un groupe d'intérêts (financiers, corporatifs, politiques ou religieux).
    Mon nom dit déjà une part de qui je suis et empêche au moins, un peu si pas assez, les dérapages auxquels on assiste tous les jours sur le NET.
    Richard Lépine

  • Michele - Inscrite 5 mars 2011 12 h 54

    Le discours interépistémologique: des mots et des choses différentes

    Un des problèmes à l'heure actuelle, avec l'arrivée des épistémologies constructivistes, c'est la diversité dans la nature des discours. Deux grandes tendances se dessinent, d'une part plusieurs intervenants orientent encore leur discours à partir de fondements politiques alors que d'autres part certains optent pour un discours à fondements sociaux. Les référents, la conception de la personne, la conception de la vérité, les modalités d'énonciation et les stratégies varient d'un discours à l'autre.

    Faute de cadre d'analyse adéquat, les tenants du discours politique percoivent les tenants du discours social comme des adversaires alors que ce n'est pas nécessairement le cas. À mon avis nous sommes devant deux systèmes de pensée, deux systèmes langagiers que tous auraient intérêt à distinguer.

    M.Poupore

  • Roland Berger - Inscrit 5 mars 2011 15 h 19

    Le rôle de l'école

    Un aspect important de la question n'a pas été traité ici, soit le rôle de l'école dans la connaissance du discours politique, du discours social et du discours socio-politique. Les élèves devraient être initiés dès le primaire à l'analyse critique, notamment en développant une habilité certaine en lecture critique. Mais le sort des programmes d'études sont maintenant entre les mains de la droite au pouvoir, qui souhaite rétablir l'inégalité des chances dans la scolarisation en opposant une contre-réforme à la réforme en cours. On ne peut s'attendre à rien d'autre d'individus nombrils toujours prêts à jeter le bébé avec l'eau du bain.

    Roland Berger