Fédération des femmes du Québec - «La discrimination est souvent invisible»

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Alexa Conradi, présidente de la Fédération des femmes du Québec<br />
Photo: Photo FFQ Alexa Conradi, présidente de la Fédération des femmes du Québec

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le plan d'action sur l'égalité hommes-femmes mis en place par le gouvernement du Québec en 2006 prend fin cette année. En janvier dernier, une commission parlementaire a entendu différents groupes qui se sont prononcés sur le bilan de ces cinq dernières années et qui ont formulé des recommandations pour les années à venir. Du côté de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), on juge la situation alarmante en raison de plusieurs reculs au regard des conditions de vie des femmes. Entretien avec sa présidente, Alexa Conradi.

Quels sont les reculs que vous observez?

Ils sont liés en partie à la crise économique. Dans pareil cas, au début, on voit surtout des effets sur les emplois masculins et, tranquillement, on les voit sur la perte d'emplois chez les femmes. Ensuite, les gouvernements investissent des sommes assez importantes pour stabiliser le marché du travail. Lorsque l'argent est injecté, il est bien rare qu'on pense au travail des femmes, et l'argent va vers des secteurs où les femmes représentent moins de 20 % des travailleurs, dans la construction par exemple. C'est une inconscience. Le gouvernement ne regarde pas l'économie, et son intervention dans celle-ci, sous l'angle des impacts sur les femmes. D'ailleurs, nous avons demandé qu'une partie du budget aille vers des actions qui, dès le départ, s'intéressent aux conséquences sur la population féminine, pour que, si impacts négatifs il y a, le gouvernement respecte ses engagements internationaux en matière d'égalité.

Les gouvernements favoriseraient les secteurs plutôt masculins?

La discrimination est souvent invisible, c'est pourquoi il faut rester vigilant. Aujourd'hui, lorsqu'on développe les politiques économiques et fiscales, on a tendance à procéder sans trop se poser de questions. Et lorsqu'on ne se pose pas trop de questions sur les femmes, on introduit inéluctablement des discriminations. On ne dit pas que c'est intentionnel. Ç'a pourtant des conséquences graves car, à la longue, ça crée une inégalité dans le traitement gouvernemental. Par exemple, on a consenti des milliards en baisses d'impôt et augmenté les dépenses pour faire face à la récession. Aujourd'hui que nous sommes en période d'après-crise, on veut restructurer les dépenses publiques sans avoir recours à des hausses d'impôt. On introduit donc davantage de tarifs et ça, ç'a un impact discriminatoire à l'encontre des femmes. Ce n'est pas voulu, mais comme celles-ci ont des revenus plus bas que ceux des hommes, elles payent ces charges fixes de manière disproportionnée.

Les reculs seraient donc dus principalement à la crise qui a frappé ces dernières années?

Ce serait trop facile! On cerne d'autres problématiques. Une des idées assez répandues dans la société, c'est que, ça y est, nous avons atteint l'égalité hommes-femmes et que nous devrions passer à autre chose. Le problème, c'est que tous les indicateurs, que ce soient les élues, les femmes dans les conseils d'administration, à des postes de responsabilité, les cadres, etc., montrent que les femmes sont encore largement sous-représentées. Autre chose, en ce qui concerne l'image corporelle des femmes, la plupart d'entre elles ont un rapport complexe avec leur corps, et ça, c'est en partie dû à une image de la beauté, à une pression, à une commercialisation du corps des femmes, à une sexualisation, à des stéréotypes proposés dans la publicité... Ça s'empire actuellement.

La femme doit être une sorte de Wonder Woman...

Exactement! On est sur le marché du travail et c'est bien parce que l'autonomie économique des femmes passe par là. Mais, malgré cela, malheureusement, les femmes restent plus pauvres lorsqu'elles sont à la retraite parce qu'elles sont moins payées... Il faut donc faire plus d'heures pour gagner sa vie décemment. Ensuite, lorsqu'elles rentrent chez elles, les responsabilités pour les tâches liées aux enfants leur incombent, même si les hommes en font plus qu'auparavant. C'est toute la course enfants-garderie-repas... Et la baisse des services publics, notamment dans l'aide aux personnes en perte d'autonomie, fait en sorte que, lorsqu'il y a un mem-bre de la famille qui a besoin d'aide, elles sont appelées encore une fois à se substituer à l'État. Et, en même temps, les femmes doivent être belles, minces, en forme physiquement, bien dans leur couple, etc. Ça crée un niveau de détresse. Nous sommes les championnes des antidépresseurs. Il faudrait avoir le courage de regarder pourquoi.

Parmi les 94 recommandations faites dans votre plan d'action, quelles sont les mesures prioritaires?

Il faudrait améliorer les lois du travail pour qu'il ne soit pas aussi profitable pour les entreprises de créer des emplois précaires, à temps partiel, sur appel, surnuméraires. On pourrait faire un travail plus important sur la reconnaissance des diplômes et des acquis des femmes immigrantes, car leur taux de chômage est beaucoup trop élevé. On pense également, à la FFQ, que le gouvernement devrait intervenir au niveau de la publicité sexiste. Autre chose: on veut aujourd'hui que les femmes fassent des enfants... Eh bien, une femme sur quatre aimerait accoucher dans une maison de naissance. Ce n'est souvent pas possible car, malgré ce qui a été promis, l'État refuse d'en mettre d'autres sur pied. Enfin, il faudrait absolument qu'on enterre la nouvelle franchise en santé. C'est une mesure régressive pour le droit des femmes car, en raison de notre système de reproduction, nous avons affaire plus souvent à la médecine. Aussitôt qu'on souhaite introduire des éléments de frais, les femmes sont plus touchées.

Vous insistez également sur la laïcité...

Nous n'avons pas encore adopté de vision claire sur la laïcité au Québec, malgré un certain nombre de projets de loi gouvernementaux. Nous souhaiterions y revenir par le biais d'un livre vert. Il faut établir les fondements de la laïcité dans la société. Parce que, parallèlement, on voit l'augmentation de groupes religieux fondamentalistes, qu'ils viennent des é-glises évangélistes ou de la communauté de l'islam. Ces fondamentalistes, on le voit surtout aujourd'hui au niveau fédéral, tentent de faire infléchir la politique. On remet en question le droit à l'avortement, on veut introduire des politiques bien plus conservatrices. Nous nous inquiétons de leur influence grandissante parce qu'ils représentent toujours un recul pour le droit des femmes.

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Collaboratrice du Devoir