Accès aux métiers non traditionnels - La maternité demeure la raison principale des congédiements illégaux au Québec

Pierre Vallée Collaboration spéciale
Claudette Carbonneau, présidente de la CSN: «Les employeurs doivent être plus sensibilisés à la présence des femmes dans les emplois non traditionnels et bonifier l’accueil des femmes au sein de leurs entreprises.»<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Claudette Carbonneau, présidente de la CSN: «Les employeurs doivent être plus sensibilisés à la présence des femmes dans les emplois non traditionnels et bonifier l’accueil des femmes au sein de leurs entreprises.»

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La présence des femmes sur le marché du travail est un fait accompli. De plus, les femmes sont plus scolarisées qu'auparavant; certaines facultés de tradition masculine, comme la médecine ou le droit, comptent maintenant plus d'étudiantes que d'étudiants. Mais cette situation, somme toute positive, ne doit pas masquer certaines habitudes qui tardent à changer.

«Des gains sont réels et on doit les applaudir, soutient Claudette Carbonneau, présidente de la CSN. Mais ils ne permettent pas de se fermer les yeux sur les plafonds qui existent encore et qui limitent la présence des femmes dans plusieurs secteurs du marché du travail. Par exemple, en ce qui concerne les postes de direction et de cadre, on compte au Québec 35 % de femmes. Pour ce qui du domaine des sciences naturelles et des sciences appliquées, ce sont 21 % de femmes. Et, lorsqu'on se penche sur les métiers de la construction ou des métiers non traditionnels comme celui de conducteur de véhicule lourd, le nombre de femmes tombe à 5,8 %. Au Québec actuellement, 7 femmes sur 10 occupent un poste dans seulement le tiers des 506 professions et métiers recensés. Cela démontre qu'elles sont encore absentes de plusieurs secteurs d'activité.»

Métiers traditionnels

La raison est fort simple: les femmes se dirigent encore trop souvent vers des professions et des métiers traditionnellement féminins. «Ce sont les professions et les métiers rattachés aux soins de santé, aux services sociaux, au travail de bureau, en d'autres mots, ce sont des métiers fondés sur l'aide aux autres. Ce sont aussi des métiers qui se rapprochent, si on peut dire, du rôle que jouent les femmes au sein des familles. C'est souvent le choix des femmes elles-mêmes, mais ce choix reflète la mentalité qui prévaut dans la société.»

Par conséquent, le choix des études suit la même logique. «Que ce soit au secondaire, au cégep ou à l'université, ce sont les formations qui mènent à ces métiers que les femmes choisissent. Par exemple, dans la formation professionnelle au secondaire, les femmes sont présentes dans deux tiers des disciplines. Au collégial technique, c'est dans la moitié des disciplines. De plus, dans les programmes d'apprentissage de métier non traditionnel, on comptait en 2007 environ 11 % de femmes inscrites. C'est un progrès par rapport au taux de 2002, qui était de 2 %, mais c'est nettement insuffisant.»

Sensibilisation


Selon Claudette Carbonneau, il faut d'abord chercher à changer les mentalités en sensibilisant la société à cette situation. «Les enseignants et les orienteurs ont un rôle à jouer dans ce changement de mentalité. Trop souvent, la peur du rejet ou un sentiment de surprotection fait en sorte que les enseignants et les orienteurs hésitent à diriger les filles vers les métiers non traditionnels.»

L'État a aussi son rôle à jouer, tout comme les entrepreneurs. «Des programmes comme Chapeaux les filles sont un pas dans la bonne direction. L'État doit continuer dans ce sens. Les entrepreneurs doivent proposer davantage de stages en entreprise aux femmes intéressées par les métiers non traditionnels.»

Mais elle ne se fait pas d'illusion sur la tâche qui reste à accomplir. «La vision sexuelle des rôles dans le milieu du travail est profondément ancrée chez les gens. Il y a de gros efforts à faire pour changer cette mentalité.»

Maintien en emploi

S'il est beau de favoriser le choix de métiers non traditionnels pour les femmes, encore faut-il que, une fois les femmes embauchées, les mesures pour le maintien au travail soient en place. «Les employeurs doivent être plus sensibilisés à la présence des femmes dans les emplois non traditionnels et bonifier l'accueil des femmes au sein de leurs entreprises. Je pense notamment à la mise en place de programmes de mentorat. Quant à la question de la force physique, du maniement des outils, de la santé et sécurité au travail, il est possible de mettre en place des façons de faire qui tiennent compte des femmes. De toute façon, ces nouvelles façons de faire rendront la vie plus facile à tous les employés, qu'ils soient hommes ou femmes. Les syndicats ont aussi un rôle à jouer en allant vers les femmes et en favorisant leur présence à des postes de représentation.»

La conciliation travail-famille est aussi un élément essentiel favorisant la présence des femmes sur le marché du travail dans son ensemble autant que dans les métiers non traditionnels. «Ça peut avoir l'air fou de le dire en 2011, mais la maternité demeure la raison principale des congédiements illégaux au Québec. C'est à ce sujet que les autorités reçoivent le plus de plaintes. Sans compter que certains employeurs n'embauchent tout simplement pas de femmes parce qu'ils craignent la maternité.»

Une maternité dont les employeurs se méfient et qui les mène à penser qu'ils n'ont pas de rôle à y tenir. «Le Conseil du patronat fait valoir que le programme de maternité sans danger et de retraite préventive de la CSST est un programme pour lequel les employeurs ne devraient pas payer. Le Conseil du patronat considère que les coûts associés à ce programme ne devraient pas figurer dans les coûts de main-d'oeuvre.»

Ces deux attitudes, soit le congédiement pour maternité et le souhait de se retirer financièrement du programme de maternité sans danger, illustrent bien que la présence des femmes sur le marché du travail, au mieux, est mal comprise ou, au pire, dérange encore. «L'État doit poursuivre son travail de sensibilisation. Et le patronat doit faire des gestes passablement plus courageux. Les syndicats doivent aussi en faire leur priorité. Autrement, les mentalités n'évolueront pas.»

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Collaborateur du Devoir