Années 70 - Un rêve envolé?

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Alors que les robes en batik des années 70 entrent au musée, que la Nuit blanche rend hommage à l'effervescence littéraire de l'époque et que les baby-boomers arrivent à l'âge de la retraite, où est passé l'esprit libertaire de la contre-culture? Est-il encore permis de rêver?

Dans les années 1970, Serge Cabana habitait dans une commune des Cantons de l'Est, où on mettait tout en partage. Il signait aussi des textes dans la célèbre revue Mainmise, phare québécois de la contre-culture mondiale. Renée Claude chantait C'est le début d'un temps nouveau, de Stéphane Venne, la pilule contraceptive était entrée dans les chaumières et l'heure était à la libéralisation sexuelle. Dans le dernier numéro de la revue Mainmise, au milieu des années 1970, Serge Cabana annonçait que le temps était venu de tenter de changer le système de l'intérieur, une sorte de mouvement drop-in, qui succédait au mouvement drop-out des années précédentes. Après les années de cavale, les hippies rentraient à l'écurie.

Près de 40 ans plus tard, Serge Cabana n'habite plus en commune. Travailleur social, il vient de signer l'essai Babyboomerang, aux éditions de l'Homme, qui sera en librairie ce mercredi. Il y invite les révolutionnaires des années 1970 à reprendre le flambeau de la contestation.

Mais d'abord et avant tout, il dépeint la jeunesse de l'époque. Elle «n'était pas encore embrigadée dans la société de consommation, contrairement à celle d'aujourd'hui. S'ils avaient peu de problèmes financiers, les jeunes d'alors avaient également peu d'argent. Et ils avaient peu d'argent parce que l'argent n'avait à leurs yeux pas d'importance», écrit-il.

«À l'époque, on ne parlait jamais d'argent, alors qu'aujourd'hui, on ne parle que de ça», renchérit la femme de théâtre Pol Pelletier, qui fondait coup sur coup, dans les années 1970, le Théâtre expérimental de Montréal, avec Jean-Pierre Ronfard et Robert Gravel, puis le Théâtre expérimental des femmes. Pol Pelletier se souvient avec nostalgie de ces réunions où cinquante femmes s'entassaient dans un petit logement, prenant la parole à tour de rôle pour changer le monde, sans hiérarchie ni heurts.

«En 1975, j'ai joué avec Robert Gravel dans une pièce qui ferait scandale aujourd'hui. Nous étions tous deux flambants nus sous nos robes de chambre de ratine, puis nous nous habillions de la tête au pied, lui en femme, avec bas de nylon et talons hauts, et moi en homme, avec col dur, gants blancs et monocle. [...] Ensuite, on se battait à coups de bâtons.»

Demander la lune


Sans enjeu financier majeur, donc, pourquoi ne pas demander la lune: le partage, la paix sur terre, l'égalité pour tous...

La conquête de la Lune, c'est d'ailleurs, avec le LSD, l'Expo 1967 et la physique quantique, ce qui a radicalement changé la conception que les jeunes d'alors avaient du monde, selon Raôul Duguay, qui faisait alors partie de l'Infonie, et qui participera ce soir au Cabaret pas tranquille, à Montréal, qui rend précisément hommage à l'héritage de cette époque, dans le cadre de la Nuit blanche, à la Grande Bibliothèque.

«Les États-Unis étaient en train de se ridiculiser en perdant la guerre du Vietnam, et naissait le rêve rose de l'Amérique», dit-il. La conquête de la Lune permettait de regarder en face le fabuleux et fragile jardin de la Terre. «Il fallait que l'on aille embrasser les arbres», dit celui qui a déménagé à la campagne en 1970 et qui y est resté depuis. Fouetté par la crise d'octobre 1970, le rêve d'un Québec indépendant prend également racine dans cette mouvance.

On ne peut rien se cacher. L'indépendance du Québec n'est pas encore faite, les nombreuses dictatures qui ont incarné la gauche ont jeté le discrédit sur l'idéologie marxiste, la plupart des communes de l'époque, minées par un certain individualisme, n'existent plus, John Lennon s'est fait assassiner et le sida a passablement freiné la liberté sexuelle dès le début des années 1980.

Quarante plus tard, donc, est-il encore permis de rêver?

Non seulement c'est permis, mais c'est nécessaire, répondent sans hésiter Pol Pelletier, Raôul Duguay, Stéphane Venne et Serge Cabana.

«Je suis horrifiée par la soumission des jeunes d'aujourd'hui», tranche, toujours entière, Pol Pelletier. «La révolution, c'est tous les jours, sans ça tu meurs», dit Stéphane Venne.

Optimiste, Serge Cabana avance qu'une étude effectuée sur une période de 13 ans auprès de 100 000 Américains par le sociologue américain Paul H. Ray et par la psychologue canadienne Sherry Ruth Andersen a démontré que de plus en plus de personnes, de tous âges, de toutes races, de toutes religions et des deux sexes, ont en commun un certain nombre de préoccupations sociopolitiques et de valeurs humanistes reliées au sort de la planète, à la protection de l'environnement, à la justice sociale ainsi qu'à la valorisation des relations humaines, de l'authenticité et de la spiritualité. Leur proportion serait passée de 5 %, dans les années 1970, à 25 % aujourd'hui, selon lui, démentant les idées reçues selon lesquelles les jeunes ne pensent qu'à l'argent. «Ou si c'était le cas, cela indiquerait qu'ils ne vivent pas en conformité avec leurs valeurs», dit-il.

La néo-renaissance des baby-boomers


Dans son livre, Cabana recense dix péchés capitaux qu'on reproche souvent aux baby-boomers, du fait d'être des enfants gâtés accros au plaisir à celui d'être partis avec la caisse avant de se vendre au plus offrant, en plus d'être atteints du syndrome du jeunisme. Quant aux jeunes, on les accuse de ne penser qu'en termes d'avoirs et de paraître, notamment à travers la célébrité sur Internet, tandis que leurs aînés misaient plutôt sur l'être et l'agir.

À la défense de sa génération, Cabana affirme entre autres que les années 1970 ont emmené des changements majeurs dans la société: des garderies à sept dollars par jour (on en payait trente à l'époque!) à la naissance du mouvement environnemental, en passant par l'arrivée massive des femmes sur le marché du travail et l'avènement des congés de maternité. Il croit d'ailleurs que l'explosion du modèle de la famille traditionnelle pour permettre les familles à géométrie variable est l'un des cadeaux des années 1970 à la société d'aujourd'hui.

Mais ce n'est pas fini, «mon propos est que les baby-boomers n'accrocheront pas leurs patins», ajoute-t-il. Il prédit que, libérés des contraintes quotidiennes du travail par la retraite, ils participeront à la néo-renaissance qui émergera d'une «nouvelle conscience planétaire». Pour ce faire, précise-t-il, la solidarité intergénérationnelle est cependant une nouvelle nécessité.

Pour Pol Pelletier, l'anarchie, la vraie, celle qui se passe de hiérarchie en visant le consensus, est possible. Raôul Duguay renchérit que le cynisme ambiant est «meurtrier et criminel». «C'est la perte de la foi en la possibilité que les choses changent», dit-il. Individuellement, il faut savoir vivre et être heureux tout en travaillant fort, croit-il. Joindre l'utile à l'agréable.

«Si on ne pense qu'à l'utile, on se tire dans le pied, on perd notre humanité.» Il faut prendre le temps de compter les flocons de neige, par exemple, après une journée de travail bien remplie. Et oser expérimenter.

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28 commentaires
  • Michele Johnston - Inscrit 26 février 2011 01 h 30

    Nostalgie

    Personne ne nie les mérites de cette époque mais c'est un peu pathétique de lire tout çà. Les Boomers ont profité du «safety net» que les jeunes n'ont plus aujourd'hui, et celà a contribué à faire des Années 70 ce qu'elles furent. La bonne entente et collaboration inter-générationnelle .... rien de bien nouveau là dedans. Je doute que je vais accourir à la librairie pour me procurer ce bouquin.

  • Artur - Inscrit 26 février 2011 06 h 37

    Dans les années 1970, les jeunes sortaient des écoles avec un travail garanti...

    Dans les années 1970, les jeunes sortaient des écoles avec un travail garanti, parfois même avec de recevoir leur diplôme, parfois même sans diplôme. De nos jours, il faut de l'expérience, souvent une maîtrise, parfois un PhD pour faire le travail que nos parents faisaient avec moins d'éducation. Pour l'argent, mais où est l'objectivité, il était important, il ne faut pas se leurrer, on allait plus loin avec moins: relisez les historiens québécois qui parlent d'accession à la société de consommation, à la matérialisation, à l'industrialisation, de la deuxième guerre mondiale à 1980... Aujourd'hui, les jeunes ne possèdent pas autant que leurs parents, le prix des maisons à augmenter beaucoup plus vite que celui des salaires. On va à l'école beaucoup plus longtemps, et la période du paraître dure plus longtemps, et n'est parfois que ce qu'il nous reste. L'être et l'agir, c'est bien beau, mais c'est un peu plus difficile de nos jours. À revoir.

  • Michele - Inscrite 26 février 2011 08 h 10

    L'université du 3e âge

    La nouvelle conscience planètaire est déjà en marche. Les retraités s'ils désirent toujours participer aux changements sociaux devraient à mon avis faire une mise à jour. Il existe d'excellents programmes dans les universités pour le groupe du 3e âge.

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 26 février 2011 08 h 33

    15 novembre 1976

    Je ne peux pas croire que vous ayez oublié le plus beau moment de la décennie, le "j'ai jamais été aussi fier d'être québécois"

  • Sanzalure - Inscrit 26 février 2011 09 h 21

    @Michèle Johnston

    Serge Cabana parle des gens de la contre-culture, qui n'ont profité d'aucun «filet de sécurité», qui dénonçaient le matérialisme et les dégâts humains et environnementaux de l'industrialisation, qui luttaient contre la guerre, pour la paix, pour la conscience planétaire, la protection de l'environnement, pour ramener la vie à une échelle humaine.

    Si vous trouvez que ça va mal aujourd'hui, imaginez ce que ce serait si on avait pas été là.

    Serge Grenier