On débranche et on réfléchit

«Ne croyez pas que Facebook est un produit, dit un spécialiste de la sécurité en ligne aux États-Unis. Vous êtes le produit de Facebook que l’on vend à des publicitaires.»
Photo: Agence France-Presse (photo) «Ne croyez pas que Facebook est un produit, dit un spécialiste de la sécurité en ligne aux États-Unis. Vous êtes le produit de Facebook que l’on vend à des publicitaires.»

Lundi, les 600 millions d'utilisateurs de Facebook sont invités à s'éloigner pendant 24 heures de cet épidémique outil de communication, dans le cadre de la «Journée mondiale sans Facebook». Un appel à la pause pour méditer sur les conséquences de cette dématérialisation des rapports humains qui bouleverse nos vies tout comme notre rapport à la censure, à la vie privée, à l'autre, à la publicité, à la dépendance...

Ce qui est bon pour les musées et les galeries d'art ne l'est pas forcément pour Facebook. La New York Academy of Art, une école d'art figuratif ouverte il y a 30 ans, vient d'en faire la découverte, à la dure, au début du mois, après avoir diffusé sur sa page des esquisses au crayon de l'artiste Steven Assael.

Les nus — puisque c'est de cela qu'il s'agit — étaient artistiques, mais certainement pas acceptables pour les administrateurs de ce réseau qui ont décidé de les retirer manu militari de la Toile, en plus d'interdire pendant une semaine à l'université d'ajouter de nouvelles illustrations sur sa page. Le règlement est formel: la nudité tout comme les photos faisant l'apologie de la violence, de la consommation de drogue ou qui attaquent des individus contreviennent aux conditions d'utilisation du service.

Le cas de censure a été vivement dénoncé, venant du coup alimenter le vent critiques qui souffle actuellement sur Facebook, ses administrateurs et ses politiques. Un vent qui porte les mots «intrusion», «puritanisme», «censure» et «contrôle» et qui semble confirmer que la lune de miel est bel et bien terminée entre l'épidémique outil de communication et les millions d'internautes qui, depuis 2007 pour la plupart, ont répondu au chant de la socialisation en format numérique. Pour le meilleur et pour le pire.

Les organisateurs de la Journée mondiale sans Facebook le pensent, eux qui pour une troisième année de suite proposent à la planète de se soustraire pendant 24 heures du joug de ce réseau social pour réfléchir un peu sur sa véritable nature. Ça va se passer le lundi 28 février. Les pages Facebook qui annonçaient en français, anglais et espagnol la tenue de cet événement — événement soutenu l'an dernier par 145 000 francophones — ont déjà été supprimées par les gardiens du réseau.

«Une journée de réflexion sur Facebook, ça ne peut qu'avoir du bon», lance à l'autre bout du fil Julie Van der Kar, porte-parole de la campagne «Facebook te fiche» lancée dans le monde depuis la Belgique pour sensibiliser les internautes à l'impact de ce réseau sur leur vie privée.

«Depuis son apparition, le discours dominant de Facebook, qui se présente comme un média social, a été naïvement accepté, ajoute le criminologue Benoît Dupont, de la Chaire de recherche du Canada en sécurité, identité, technologies de l'Université de Montréal. Facebook, c'est surtout une agence de placement publicitaire, sur laquelle on ne se pose pas assez de questions.»

Les polémiques des derniers mois sur fond de censure sont toutefois en train de forcer les membres de cette communauté à un changement de posture. C'est qu'au-delà des nus d'Assael, des photos de femmes allaitant des enfants bannis du réseau, de ce tableau de Gustave Courbet, L'Origine du monde montrant un sexe féminin, qu'un artiste danois s'est fait retirer de sa page au milieu du mois, Facebook cherche de plus en plus à imposer «un modèle américain de puritanisme», dit Mme Van der Kar. Modèle dont les conséquences néfastes sur la liberté d'expression et la créativité sont faciles à envisager.

«Maintenant qu'il a consolidé ses appuis [avec 600 millions de membres, dont près de 3,5 millions du Québec], Facebook est entrée dans une phase active de monétisation des informations qu'il enregistre quotidiennement», dit M. Dupont qui rappelle que l'an dernier, selon des estimations, Facebook aurait généré 1,2 milliard de revenus publicitaires, simplement avec de petits annonceurs. «Pour permettre à de grands annonceurs d'apparaître, Facebook va devoir lisser ses contenus et offrir un environnement où les bonnes moeurs et la morale sont partagées par la grande majorité de la population.» Et il a commencé à le faire...

L'avenir était prévisible. Le spécialiste de la sécurité en ligne aux États-Unis, Bruce Schneier avait prévenu: «Ne croyez pas que Facebook est un produit, aime répéter l'homme. Vous êtes le produit de Facebook que l'on vend à des publicitaires», par l'entremise depuis juillet dernier des Sponsored Stories, par exemple, ces messages publicitaires dont le contenu se fond avec une précision dérangeante aux échanges des usagers: vous venez de vous séparer? On vous propose des sites de rencontre, des livres pour gérer votre célibat. Vous parlez de surmenage: oups, une pub pour une agence de voyages apparaît à droite.

Cette intrusion évidente pourrait à l'avenir appeler les adeptes de ce réseau à un peu plus de prudence concernant la divulgation d'informations personnelles dont Facebook devient le propriétaire, qui persistent dans le temps et que livrent les gens avec parfois une grande insouciance, estime l'avocate Éloïse Gratton, spécialiste des technologies au cabinet McMillan. «Il y a un gros manque de jugement, une grande illusion qui pousse parfois des gens à adopter en ligne des comportements qu'ils n'auraient pas autrement», dit-elle, en évoquant des employés virés pour avoir dénigré leur patron dans cet espace ou dévoilé des informations cruciales sur le fonctionnement de leur entreprise. Sans se questionner sur les conséquences de leur geste en format binaire.

La chose s'excuse un peu, mais s'explique aussi beaucoup: c'est que Facebook encourage en effet une certaine schizophrénie numérique qui perturbe les comportements: constellation de communautés privées, le réseau est perçu comme un espace privé par ses usagers, mais relève plutôt de la sphère publique gérée par une entreprise privée. «Facebook n'est pas un organisme non gouvernemental, ni un organisme philanthropique, dit M. Dupont. C'est une entreprise privée qui vise à enrichir ses actionnaires.» Et forcément, on s'étonne de l'attitude naïve exprimée en ces lieux par certains usagers qui se montrent bien plus méfiants devant d'autres symboles du capitalisme, comme GM, McDonald, Goldman Sachs et les autres.

«C'est sans doute à cause de l'ADN de ce réseau, poursuit le criminologue. Facebook est une plate-forme centralisée de communication qui propose une présence en ligne qui est humaine»... avec forcément, les faiblesses qui viennent avec cette condition, pleine de richesse et de paradoxes.

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