Le racisme au Québec: un certain déni

Des étudiants de Sir George se fraient un chemin parmi les objets lancés depuis le laboratoire informatique lors de l’émeute de février 1969.
Photo: The Gazette (Montreal) ©1969 Des étudiants de Sir George se fraient un chemin parmi les objets lancés depuis le laboratoire informatique lors de l’émeute de février 1969.

Chaque année, en février, on célèbre au Québec le Mois de l'histoire des Noirs. On les célèbre donc, les Noirs québécois, mais on les connaît bien mal. Retour sur une communauté trop souvent occultée par une société qui peine à regarder son racisme en face.

Février 1969. Il y a 42 ans, un événement singulier soulevait le monde universitaire montréalais. Six étudiants originaires des Caraïbes entamaient une protestation contre un professeur de biologie de l'Université Sir George Williams, aujourd'hui Concordia. Perry Paterson, disaient-il, les faisait systématiquement échouer à cause de la couleur, noire, de leur peau.

Cette protestation, qui avait débuté sous forme de lettre, a rapidement pris des proportions énormes. Des étudiants, noirs comme blancs, prennent d'assaut le 9e étage, laboratoire informatique de Sir George Williams. Des ordinateurs sont lancés par les fenêtres, après qu'une entente a été remise en question par l'université. La police procède à des interventions musclées. Un feu se déclare à l'étage occupé. L'histoire veut que quelqu'un dans la foule ait alors crié: «Laissez les nègres brûler! [let the niggers burn!]». Plusieurs manifestants, surtout les Noirs, selon l'historienne Dorothy Williams qui donnait une conférence la semaine dernière sur la question, ont ensuite été condamnés à la prison.

Cet événement est encore, aujourd'hui, considéré comme un tournant dans l'histoire des Noirs de Montréal. Au moment de la crise, la communauté noire est à la fois mobilisée et divisée autour de la question. «C'était un peu comme on l'a vu, pour le référendum, plus tard, chez l'ensemble des Québécois. Certains étaient d'accord avec les protestataires, d'autres étaient contre. Les gens n'étaient pas tous du même avis», commente Dorothy Williams. C'est cet événement, appelé depuis l'affaire Sir George Williams, qui a mené à la création des postes d'ombudsman dans les universités.

Pour Dorothy Williams, auteure de plusieurs livres sur la communauté noire de Montréal, les questions raciales ne sont pas abordées directement au Québec ou au Canada. «On n'enseigne même pas l'esclavage à l'école dans les cours d'histoire!» dit-elle. Or, l'esclavage avait déjà cours ici en Nouvelle-France, comme l'a abondamment prouvé le regretté historien Marcel Trudel. Nantali Indongo, qui donne des ateliers sur les origines pacifiques du hip-hop dans les écoles secondaires, abonde dans le même sens.

«Récemment, j'ai demandé à un groupe quelles étaient, selon eux, les causes de l'esclavage, et une petite fille blanche m'a répondu que c'était probablement pour donner du travail aux pauvres Africains!» dit celle qui est également cofondatrice du groupe montréalais Nomadic Massive.

Pour Dorothy Williams, les Québécois s'obstinent à percevoir les Noirs comme étant des étrangers au Québec, alors qu'ils sont ici depuis les tous débuts de la colonie, et qu'un Noir nommé Mathieu da Costa a mis le pied en Nouvelle-France en même temps que Samuel de Champlain!

Parallèlement, si les Noirs québécois n'ont pas vécu la ségrégation proprement dite, comme celle que l'on retrouvait aux États-Unis, ils ont longtemps été tenus à l'écart de certains quartiers par le biais de «gentlemen's agreements», selon lesquels les propriétaires s'entendaient pour ne pas vendre de terres ou de maisons à des Noirs, ajoute Mme Williams.

Statistiquement, poursuit Dorothy Williams, un Noir bachelier gagne moins d'argent d'un Blanc qui n'a pas son diplôme d'études secondaires. «Ce sont les rapports gouvernementaux qui le prouvent, dit-elle. Dans l'ensemble, on calcule que la population noire canadienne gagne 30 % moins d'argent que la population blanche.»

À la Commission des droits de la personne et de la jeunesse du Québec (CDPDJ), on relève que la discrimination raciale a constitué le premier motif de plainte l'an dernier, prenant le pas sur la discrimination pour cause de handicap.

À diplôme égal, les Québécois noirs souffrent plus de chômage que les Blancs, confirme Gaétan Cousineau, le président de la CDPDJ. On le sait, les jeunes sont plus souvent arrêtés par la police, et les Noirs sont la cible de plus de signalements à la protection de la jeunesse que les Blancs, dans des circonstances similaires. «Les Noirs souffrent d'interpellations plus fréquentes, s'ils se tiennent en groupe, s'ils crachent ou s'ils écrivent des graffitis, par exemple», explique-t-il.

«À l'âge de 16 ans, un jeune Noir aura en moyenne été interpellé par la police quatre ou cinq fois, précise Dorothy Williams. Cela n'arrive pas aux enfants blancs. Et c'est très stressant d'élever des enfants dans un environnement qui les identifie comme des ennemis.» À la CDPDJ, on confirme que certaines interventions policières auprès des Noirs québécois ne sont pas toujours justifiées par les circonstances.

Dans la présentation des activités de son organisme d'éducation, qui s'appelle Hip-hop sans la pop, Nathalie Indongo écrit: «Comme nous le savons, le hip-hop est particulièrement populaire dans des quartiers où les jeunes des différentes communautés culturelles se sentent parfois moins acceptés de par leurs origines ethniques différentes. Ils sont donc plus fragiles dans leur quête identitaire.»

Loin de se corriger donc, le «profilage racial», comme on l'appelle désormais, augmente. La CDPDJ devrait d'ailleurs présenter un rapport dans les prochaines semaines sur la question.

«Non, cela ne va pas mieux et le défi est plus grand à Montréal, où la société est de plus en plus diversifiée, dit M. Cousineau. [...] il faut que la société accepte que ça existe, le racisme.»

Depuis les années 1960, alors que sir George Williams grondait, certains aspects de la vie des Noirs québécois et montréalais se sont améliorés. Dans le logement, par exemple, on retrouve moins de discrimination qu'auparavant, selon Dorothy Williams et Gaétan Cousineau. «Mais c'est bien parce qu'il y a eu des lois pour prévenir la discrimination», note Mme Williams. Un petit pas sur la longue route qu'il reste à parcourir.

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