Vivement le vent d'hiver!

Une tempête hivernale accueillait les voyageurs, hier, à l’aéroport Montréal-Trudeau. <br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Une tempête hivernale accueillait les voyageurs, hier, à l’aéroport Montréal-Trudeau.

Les Québécois et la saison froide seraient-ils en voie de se réconcilier?Au quotidien, les gens pestent peut-être contre l'hiver et ses tempêtes, mais la ferveur renouvelée pour les activités hivernales porte à croire que le vent serait en train de tourner.

Québec — Multiplication des spas nordiques, engouement nouveau pour la raquette, le ski de fond et le camping d'hiver. Les Québécois seraient-ils en train de se réapproprier l'hiver?

Le patron de l'hôtel de glace de Québec, Jacques Desbois, en est convaincu. «On assume de plus en plus notre identité nordique», dit-il lors d'une rencontre par un matin de grand froid la semaine dernière. Au début des années 1990, ce maniaque de plein air passait pour un marginal avec son entreprise de villages d'igloos. Or, aujourd'hui, l'immense hôtel qu'il fait construire chaque année fait un tabac. Depuis son déménagement sur le site de l'ancien zoo, l'achalandage a crû d'au moins 50 %, et pas seulement chez les visiteurs de l'étranger. Les gens paient une fortune pour dormir dans son hôtel de glace. «On s'est intégrés à leur programmation hivernale annuelle», ajoute-t-il enthousiaste.

Le président du Carnaval de Québec, Jean-François Côté, a lui aussi l'impression que le vent d'hiver est en train de tourner. «Je pense que les gens sont en train de se réconcilier avec l'hiver, dit cet hôtelier qui fait du bénévolat au Carnaval depuis 2001. On n'a plus peur d'avoir une mauvaise fin de semaine parce qu'il fait trop froid.»

Les Québécois font ce qu'il faut pour passer du bon temps dehors. «Grâce aux nouveaux tissus et aux nouvelles technologies, les gens peuvent aller dehors en étant bien sans avoir besoin de porter des manteaux de 40 livres.» Finis les talons aiguilles et les manteaux de cuir à peine doublés, on s'habille désormais en parka pour avoir l'air branché. Des marques de vêtements chauds au design très «inuit», comme Canada Goose, se vendent comme des petits pains chauds. Gérant d'une boutique de sport de Québec, Guillaume Soucy est renversé par la force de la vague et ne fournit plus à la demande. «C'est fait pour moins subir l'hiver, pour être plus à son aise au quotidien. Les gens vont plus à l'extérieur qu'avant.»

Propriétaire d'une petite compagnie de bottes en mouton de Québec, Jacinthe Bergeron fait la même constatation. Au cours des cinq dernières années, ses ventes ont augmenté de 70 %. «Avant, les gens achetaient juste en fonction du "look", mais maintenant ce n'est pas suffisant. Ils veulent des produits adaptés aux grands froids.»

D'emblée, ces vêtements sont de moins en moins considérés comme des produits de luxe. Comme l'observe le président du Carnaval de Québec, les nouvelles technologies dans le domaine du vêtement ont permis de «démocratiser» l'accès à ce type de produits. Le retour des sports moins coûteux que le ski alpin, comme la raquette et le ski de fond, joue aussi un rôle.

Autre signe évocateur, les spas nordiques d'inspiration scandinave ont poussé comme des champignons partout au Québec. Les jeunes, surtout, sont de plus en plus friands de cette formule de détente extrême où l'on nous invite littéralement à plonger dans des bassins d'eau glacée en sortant du sauna.

Quand la neige se bute au «métro-boulot-dodo»

Si ce changement d'attitude s'avérait, ce serait tout un renversement pour un peuple réputé pour bouder l'hiver. En 1999, dans un ouvrage intitulé Abolissons l'hiver, le défunt anthropologue Bernard Arcand n'y allait pas de main morte pour nous en faire prendre conscience. «Il n'y a plus d'hiver parce que la vie urbaine a largement réussi à le faire disparaître. À Montréal, qui se vante d'avoir la plus grande ville souterraine au monde, il est désormais possible de naître, d'aller à la bibliothèque, à l'église, au cinéma ou à l'université, de magasiner ou de travailler, d'être infidèle, de se faire soigner, de trop manger et de mourir, tout cela sans jamais mettre le nez dehors», écrivait-il.

Auteur du livre Vivre l'hiver au Québec, Normand Cazelais croit qu'on est aussi «victimes de nos technologies trop évoluées». «Autrefois, on travaillait près de chez soi et, s'il faisait mauvais, les gens restaient chez eux. On s'imagine plus forts que la nature.»

Cet état d'esprit se retrouve d'ailleurs dans les moindres recoins de notre patrimoine culturel; qu'on pense à la chanson J'haïs l'hiver de Dominique Michel ou au Demain l'hiver de Charlebois, qui s'en allait «dans le Sud au soleil» en nous laissant «les enfants qui ont la langue collée sur les "tracks" et qui pleurent parce que le train s'en vient».

On profite peut-être plus de l'hiver dans nos loisirs, mais au quotidien, la saison froide n'a toujours pas la cote. Fondateur de l'Institut des villes d'hiver sur le Web, l'Américain Robert Coleman estime que notre haine de la saison froide est typiquement nord-américaine. Nos villes, dit-il, sont conçues pour les voitures et pas assez pour nous. «Les villes européennes sont plus adaptées aux piétons. Les centres-villes sont plus compacts et densément peuplés et il y a moins d'étalement urbain», dit-il. Connaissant bien l'hiver québécois, ce résidant du Michigan croit qu'à elle seule, la gadoue a de quoi rendre l'hiver insupportable aux piétons.

Malgré les statistiques qui démontrent que les enfants sont de plus en plus sédentaires, M. Coleman est convaincu que la haine de l'hiver est d'abord une maladie d'adultes. «Les jeunes enfants aiment l'hiver, mais ça se gâte à l'adolescence», résume-t-il.

En vieillissant, on devient davantage victimes de la mode et, surtout, on doit pelleter! Or lui aussi observe un changement de mentalité, attribuable selon lui à notre attachement aux valeurs de développement durable. Ainsi, l'arrivée de la planche à neige a contribué à réconcilier beaucoup d'adolescents avec la saison froide.

Oui, on recommence à aimer l'hiver, mais on l'aime autrement. Le soccer a certes battu le hockey au sommet des sports préférés des enfants, mais les sports extrêmes et les sports individuels gagnent en popularité. «Les gens sont plus nombreux à skier, mais ils skient en moyenne moins souvent», constate l'expert en tourisme Paul Arsenault. Avec la multiplication des activités hivernales, les amants de l'hiver peuvent de plus en plus magasiner leurs activités.

Quoi qu'il en soit, à travers ces successions de périodes de désintérêt et de réconciliation, l'hiver ne quitte jamais nos esprits, selon Normand Cazelais. «C'est ancré en nous. On aurait beau le nier, ce n'est pas possible.»
2 commentaires
  • Nasboum - Abonné 3 février 2011 05 h 35

    Quel hiver?

    On aime de plus en plus l'hiver alors qu'on n'en a plus d'hiver. Déjà février et peut-être avons-nous eu deux jours véritablement froids. Tant mieux quand même que les gens ne boudent plus leur plaisir.

  • France Marcotte - Abonnée 3 février 2011 07 h 26

    Quel hiver?

    Lendemain de tempête, c'est facile d'y croire quand on entend parler de l'hiver. Mais cette année encore, des gens se sont noyés sur des cours d'eau en décembre et janvier parce que la glace n'y était pas prise comme dans nos souvenirs d'enfant.
    L'hiver est bouleversé. Il arrive même qu'il n'y ait presque pas de neige, qu'il pleuve abondamment en janvier (comme cette année), on ne peut plus être certain, d'une année à l'autre, qu'il sera au rendez-vous. C'est peut-être un peu tard pour se mettre à l'aimer. L'hiver est ancré en nous mais sait-on à quel point et de quelle manière? L'hiver qui s'amène et se déploie, on en connaît, jusque dans nos veines, les signes et les étapes nécessaires, ce qui rend encore plus douloureux les manquements que l'on perçoit.
    L'hiver dont on est fait, ce n'est pas celui des spas et des parkas comme sur les cartes postales, c'est celui dont on connaissait la progression inchangée depuis la nuit de notre temps en Amérique et que la folie industrielle et pétrolière nous a dérobée.