La Basse-Côte-Nord – Terre-Neuve agit tel un aimant

Le village de Rivière-Saint-Paul, dans la partie est de la Basse-Côte-Nord. Dans cette région négligée par Québec, un fort sentiment d’appartenance à la province de Terre-Neuve s’est développé.<br />
Photo: Monique Durand Le village de Rivière-Saint-Paul, dans la partie est de la Basse-Côte-Nord. Dans cette région négligée par Québec, un fort sentiment d’appartenance à la province de Terre-Neuve s’est développé.

Nous ne savons rien ou presque de la Basse-Côte-Nord, pays de 6000 habitants oublié aux confins de la terre québécoise, qu'aucune route ne relie au reste du Québec. Notre collaboratrice Monique Durand s'est rendue cet automne dans cette contrée immense et superbement ignorée. Voici le deuxième article d'une série de trois.

Il pleut des trombes glaciales sur la petite gare maritime de Blanc-Sablon. Une préposée crie «Reservations are now closed!». L'Apollo appareillera dans une heure, avec sa charge d'humains et de véhicules. C'est le traversier qui fait la navette quotidiennement et dix mois par année entre Blanc-Sablon et St. Barbe, à l'extrême nord de Terre-Neuve. La traversée du détroit de Belle Isle dure 90 minutes.

Lianda Joncas, 28 ans, une employée de la municipalité de Blanc-Sablon, s'en va chercher son compagnon à Corner Brook, sur la côte ouest de Terre-Neuve. Il était parti travailler depuis six mois sur un chantier de construction tout près de Toronto.

Sauf dans le domaine de la pêche, les possibilités d'emplois sur la Basse-Côte-Nord sont rares. Le village de Vieux-Fort, par exemple, à une quarantaine de kilomètres à l'ouest de Blanc-Sablon, se vide littéralement de ses humains au printemps. Cent hommes et femmes, sur une population d'à peine 350, partent travailler à l'extérieur. Ils vont «faire leurs timbres» dans les camps de chasse et de pêche du Nord québécois ou de l'Ouest canadien. Ou sur les chantiers, surtout ontariens. Ils reviennent chez eux pour la saison morte où, avec un peu de chance, ils iront de petit boulot en petit boulot.

Les parents de Lianda ont acheté une roulotte, il y a 15 ans, qu'ils ont installée dans un parc près de Corner Brook. C'est là que Lianda et ses enfants vont passer leurs vacances. «Nous, l'été, on fait le contraire des touristes. On part vers la grande ville la plus proche!», dit Lianda en souriant. Dans ce parc de roulottes se retrouvent plusieurs dizaines de Québécois de la Basse-Côte-Nord. «On veut se rapprocher des services», poursuit-elle. «Là, il y a une piscine pour les enfants, ce que nous n'avons pas chez nous. Et puis il y a un Walmart et des restaurants.»

L'Apollo a quitté la rade de Blanc-Sablon il y a une dizaine de minutes. Quand on pose le regard à l'ouest, on peut apercevoir l'île Greenly. Peu de gens savent que c'est là qu'avait atterri d'urgence le Bremen en avril 1928. L'équipage allemand tentait de réussir le premier vol transatlantique de l'Europe vers l'Amérique du Nord.

«L'Apollo, c'est notre liberté!», s'exclame Lianda, les yeux rivés sur le grand large. C'est en fait la façon la moins coûteuse d'aller respirer l'ailleurs quand on habite la partie est de la Basse-Côte-Nord, c'est-à-dire les agglomérations de Bonne-Espérance et de Blanc-Sablon. «C'est un peu ironique que nous échappions à l'isolement en allant sur une île!», m'avait confié Serena Etheridge, responsable de la culture et du patrimoine à la Fondation Québec-Labrador.

Et Terre-Neuve, en plus de représenter un éventail de services et de commerces, offre maintenant des vols à prix raisonnables pour Halifax, Montréal, Toronto et les autres centres urbains. Alors que le prix des vols, côté québécois, est exorbitant et hors de portée de la plupart des bourses.

Terre-Neuve a gagné

«On remercie le gouvernement terre-neuvien de nous avoir enlevé le poids de l'isolement avec l'Apollo, mais aussi avec la Trans-Labrador Highway!», s'exclame Anthony Dumas, le maire de Blanc-Sablon. «En cinq ans, Terre-Neuve a ouvert une route de 400 kilomètres qui relie maintenant le Labrador à Baie-Comeau, en passant par Goose Bay. Tandis qu'ici sur la Basse-Côte-Nord, en trente ans, c'est de peine et de misère que Québec a réussi à ouvrir 50 kilomètres pour relier Vieux-Fort à Blanc-Sablon!» C'est Terre-Neuve qui a gagné la bataille du désenclavement de cette immense partie de l'est du Canada. «On a beaucoup ri des Newfies, dit Dan Mauger, inspecteur municipal à Chevery. Mais aujourd'hui, on les jalouse un peu.»

«Je me sens plus terre-neuvienne que québécoise», affirme Odette Le Templier, une retraitée de la poste devenue animatrice-vedette de la radio communautaire de Blanc-Sablon. Elle fait fureur avec une émission quotidienne de «Newfie songs», comme elle dit, auxquelles se mêle un peu de country québécois.

Et ce sentiment d'appartenir davantage à Terre-Neuve qu'au Québec est partagé par un grand nombre de gens ici. À cause de la proximité géographique de Terre-Neuve, bien sûr. Mais aussi à cause de l'histoire. La plupart des villages de la Basse-Côte-Nord ont été peuplés à la fin du XVIIIe siècle par des pêcheurs terre-neuviens, d'origine anglo-normande, attirés par l'abondance de ses ressources marines. Enfin, à cause des strates de déception accumulées au fil des décennies à l'endroit de Québec. Les yeux, le coeur et le portefeuille des résidants de la Basse-Côte-Nord se tournent naturellement vers Terre-Neuve.

C'est ainsi que de nombreux jeunes de la partie est de la région, très majoritairement anglophone, préfèrent aller étudier à St. John's, la capitale de Terre-Neuve, plutôt qu'à Montréal, Québec ou Sherbrooke. C'est plus proche, plus économique et ils s'y sentent plus à l'aise en raison de la langue. Dans le domaine de la santé, Terre-Neuve vient aussi à la rescousse. Il existe une entente interprovinciale qui permet aux résidants de la Basse-Côte-Nord d'aller se faire soigner à Terre-Neuve — plutôt qu'à Sept-Îles ou à Québec — quand le Centre hospitalier de Blanc-Sablon ne peut leur offrir les services que leur état requiert. L'hôpital de St. Anthony, sur la pointe nord de Terre-Neuve, accueille chaque semaine plusieurs patients venus de la Basse Côte-Nord.

«Et pourquoi on ne se sentirait pas plus terre-neuvien que québécois?», lance le maire Anthony Dumas. «À Québec, on nous dit de manger santé, d'accord. Mais les pommes du Québec ici sont hors de prix! Et d'où viennent nos oeufs frais?, continue-t-il, et notre lait frais? Et nos poulets frais? De Terre-Neuve! Et qui achète notre poisson? Terre-Neuve!»

Accostage à St. Barbe. Piétons et véhicules sortent du ventre de l'Apollo, impatients. Lianda rêve déjà au hamburger qu'elle mangera au restaurant Jungle Jim's ce soir, même s'il lui reste encore quatre ou cinq heures de route pour atteindre Corner Brook. Son compagnon sera là demain. En attendant, elle ira magasiner chez Walmart, puis elle passera la nuit à son hôtel préféré, le Best Western qui surplombe Corner Brook. «De ma chambre, je peux voir les milliers et les milliers de petites lumières de la ville. Toutes scintillantes. C'est magique.»

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Collaboratrice du Devoir

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À lire: les deux autres textes de la série «La Basse-Côte-Nord»
1. Le Québec du bout du monde
3. S'inventer un avenir
12 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 11 janvier 2011 05 h 21

    «Mam» Monique, quel super beau voyage effectué...

    ...avec ce reportage que je trouve plein d'humanités. Mais encore ?J'ai eu le sentiment d'y avoir «entendu» les voix de vos «invités» Madame Lianda, Monsieur Dumas, Madame Le Templier. Je mets de côté mes grisonnants mais fort heureux 67 printemps, mon âge, pour qualifier votre article-reportage de «cool». Vous nous avez donné nourrissant rendez-vous psychosocial et je vous en suis reconnaissant. Que je souhaite donc pouvoir me payer, «nous» payer à «ma» très chère épouse et compagne de vie, petit et grand «V», Denise, ce convoité cadeau d'un voyage sur la Basse pour ensuite nous «envoler» sur l'Apollo et visiter ces cousins Terre-Neuviens.
    Mercis à vous Madame et aux gens du Le Devoir pour ce chaleureux «voyage»
    Mes respects que j'accompagne de mes voeux de Santé, d'Amour et du PLUS de ce qui vous nourrit le MIEUX le coeur, l'esprit et l'âme !
    Gaston Bourdages
    Saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com

  • Monsieur Pogo - Inscrit 11 janvier 2011 06 h 40

    L’Anse-aux-Meadows

    Je félicite Monique Durand pour la qualité de son reportage. J’aurais voulu avoir semblable talent, pour décrire mes voyages…

    La première fois que je suis allé à Terre-Neuve, c’était vers le début des années soixante et dix. J’étais adolescent, et muni d’une appréciable boulette de haschisch au fond des poches (c’était de bon ton, à l’époque…), j’étais descendu sur le pouce de Montréal jusqu’à L’Anse-aux-Meadows afin d’avoir le loisir de jeter un œil sur le chantier de fouilles (archéologiques) qui mettait à jour un site que certains archéologues attribuent au Viking.

    Par ailleurs, Terre-Neuve est à un jet de pierre de la France… Je songe évidemment aux îles Saint-Pierre-et-Miquelon… à une heure de bateau de la côte terre-neuvienne…

  • christellefv - Inscrit 11 janvier 2011 06 h 45

    On est tout de même québécois

    Oui, beaucoup de gens vont à Terre-Neuve recevoir des soins plus spécialisés, mais je dirais que la majorité vont tout de même du côté du Québec (Sept-Îles en grande partie).

    On est tout de même québécois dans le coeur! On ne vous a pas parlé de notre St-Jean Baptiste?? C'est tout un évènement, avec un comité d'organisation qui commence le travail très tôt! Parade, énorme feu, village décoré, BBQ, etc.

    Et l'école...! Il y a une école francophone à Lourdes de Blanc-Sablon et les parents tiennent vraiment que leurs enfants la fréquente pour y apprendre notre langue.

  • RLD11 - Inscrit 11 janvier 2011 10 h 06

    Une population qui occupe dynamiquement une (territoire) région du Québec, la Basse-Côte-Nord

    Oui, nous sommes chanceux d'avoir une province voisine qui s'occupe de l'ensemble de sa population et de son territoire. Preuves: La Route Trans-Labrador qui donne accès à sa population et aux gens de la Basse-Côte-Nord de voyager de Blanc-Sablon à Baie-Comeau et ensuite le continent si on le veux! Le traversier qui fait la navette entre Blanc-Sablon et St-Barbe /Corner-Brook (janvier -mars), d'un projet de joindre l'Île Terre-Neuve au Labrador, au continent vis un tunnel sous le Détroit de Belle Îles, etc....

    Voilà, une province qui voit au potentiel de développement énergétique, minéral, touristique, culturel en mettaqnt l'emphase et les efforts sur l'accesibilité par voie maritime et terrestre. Bravo, nos amis Terre-Neuviens.

    Je crois que Québec a beaucoup de leçons à prendre de nos voisins.

    Peut-être envoyé une délégation en Basse-Côte-Nord et à Saint-Jean Terre-Neuve et Labrador pour voir comment ils se prennent pour désenclaver le Labrador au complet (600 km) dans six (6) ans à peine. Cette province va briser leur isolement bientôt, avec la construction du tunnel (17 km) qui va lier l'Île de Terre-Neuve au Labrador et au continent. Une chose promise par le gouvernement fédéral lorsque ce territoire a joint au Canada, il y a déjà 61 ans. La force des choses va donner raison à ces Terre-Neuviens et ils vont gagner leur paris. Bravo, les gens de Terre-Neuve et Labrador, je vous donne une note 10/10 pour ces efforts. ET le Québec, je vous donne une 3/10 pour vos efforts, encore généreux de ma part.

    Nous sommes, aux chemins croissés. Je suis Québecois et fier de l'être, mais je sens plus maritime et Terre-Neuvienne. C'est triste de dire!

    Une bonne réflection de nos élus, ça ne sarait pas mauvais!

    Peut-être un jour, un nouveau territoire indépendant, la Côte du Québec -Labrador. On se fiera sur nous-mêmes.

    Pour moi, pure laine québecois, ça me rend triste d'écrire ce commentaire...mais c'est la réalité!

    Merc

  • Gilbert Talbot - Abonné 11 janvier 2011 10 h 49

    J'ai pensé au Témiscamingue

    Merci pour ce très vivant reportage. J'aurais aimé pourttant entendre parlé aussi des Innous de la Basse-Côte. Peut-être en parlerez-vous dans le prochain article.

    C'est drôle mais ça m'a fait pensé au Témiscamingue, dont on entend rarement parlé et que je n'ai jamais visité. Et au Grand Nord, le Nord du Nord, dont on entend jamais parlé. On conna^tt fort peu le Québec de ses extrémités. Si on veut que ce soit notre pays un jour, faudra mieux le connaître, mieux l'apprécier et surtout, mieux le développer.