La tuerie de Polytechnique a-t-elle freiné le féminisme?

Le monument commémorant les 14 victimes de Marc Lépine lors de la tuerie de Polytechnique.
Photo: - Le Devoir Le monument commémorant les 14 victimes de Marc Lépine lors de la tuerie de Polytechnique.

La tuerie du 6 décembre 1989 à l'École polytechnique de Montréal a-t-elle mis les féministes sur la défensive dans l'ensemble de la société québécoise? A-t-elle établi des fondements pour un discours masculiniste radical et haineux qui s'est développé par la suite?

Ce sont certaines des nombreuses questions que soulève le livre collectif Retour sur un attentat antiféministe, qui paraît ces jours-ci aux Éditions du remue-ménage.

L'ouvrage a été écrit à partir des discussions tenues lors d'un colloque, qui soulignait l'an dernier les 20 ans de la tuerie de Polytechnique. Dans une perspective résolument féministe, il choisit d'aborder le geste meurtrier de Marc Lépine comme un geste politique, un attentat terroriste en fait, qui trouverait encore des résonances aujourd'hui dans la société québécoise, notamment dans le discours masculiniste.

À cet égard, deux des directeurs de l'ouvrage, Francis Dupuis-Déri et Mélissa Blais, affirment que le discours masculiniste, qui fait, disent-ils, porter toute la souffrance des hommes sur les épaules des femmes, et en particulier des féministes, a pris de l'ampleur depuis 1989. Francis Dupuis-Déri cite par exemple des commentaires compréhensifs énoncés à l'égard de Marc Lépine après la tuerie. «À côté d'un geste d'une telle ampleur, n'importe quelle critique a l'air modérée», dit-il.

Trop émancipée?

Dans les heures qui ont suivi l'attentat du 6 décembre 1989, disent les deux chercheurs, qui ont aussi signé un livre sur le masculinisme au Québec, les commentaires selon lesquels les féministes étaient allées trop loin ont abondé dans les médias, rejetant la faute sur l'émancipation féminine.

Or, souligne Francis Dupuis-Déri, les femmes inscrites comme étudiantes à l'École polytechnique ne constituaient que 19 % de l'ensemble en 1989, et elles ne sont guère que 22 % aujourd'hui. On est loin d'un espace entièrement occupé par les femmes, qui ne laisserait plus de place aux hommes.

Mélissa Blais, qui propose notamment une analyse du film Polytechnique, signé récemment par Denis Villeneuve, critique aussi le fait que le personnage masculin du film, Jean-François, soit présenté comme le grand perdant des événements de Polytechnique, notamment parce que c'est lui qui se suicide à la fin.

En général donc, les deux chercheurs considèrent que le mouvement féministe a été mis sur la défensive après les événements de Polytechnique. «Certaines femmes professeures barrent leurs portes et ont peur de donner des cours sur le féminisme», constate Mélissa Blais.

Reste que le mouvement féministe n'a pas une position monolithique sur l'analyse des événements de Polytechnique. Alors que plusieurs, et c'est le cas de Dominique Payette, qui signe un texte dans le livre, choisissent de regarder la tuerie de Marc Lépine comme un geste politique révélateur d'un malaise social, d'autres voix importantes du mouvement, Betty Friedan, par exemple, ont plutôt choisi d'y voir le geste isolé d'un fou. Alors que certaines femmes inscrivent le geste de Marc Lépine parmi l'ensemble des violences faites aux femmes, notamment à travers la violence conjugale, d'autres y voient plutôt un phénomène incomparable.

Selon Mélissa Blais, le mouvement antiféministe a fait beaucoup de chemin après les événements de Polytechnique, notamment en accusant les féministes d'avoir récupéré l'événement pour financer les maisons d'hébergement pour femmes battues. Mélissa Blais cite notamment le mouvement Après-Rupture, qui s'oppose au financement de ces maisons.

Ce constat général, pour le moins alarmant, des signataires du collectif, indique dans tous les cas que la guerre des sexes est loin d'être terminée au Québec, et que l'on n'entend pas de discours inclusif et satisfaisant représentant les deux genres. La paix se fait attendre.

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