En 1818, un premier syndicat québécois voit le jour - Plus que de meilleurs salaires

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Des chefs défilent pour s’opposer aux mesures anti-inflationnistes à Montréal, le 14 octobre 1976.<br />
Photo: Archives Alain Renaud - Le Devoir Des chefs défilent pour s’opposer aux mesures anti-inflationnistes à Montréal, le 14 octobre 1976.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

«La social-démocratie au Québec se manifeste d'abord à travers l'action syndicale»Le syndicalisme québécois a efficacement soutenu les travailleurs dans leur quête de salaires justes et de conditions de travail convenables, tout au long de ses deux cents ans d'existence. Pendant ce temps, le Québec tout entier a bénéficié des interventions politiques de ce mouvement social qui a largement contribué à son évolution sur plusieurs plans.

La Société amicale des charpentiers et menuisiers de Montréal fut le premier syndicat à voir le jour au Québec, en 1818. Bien des événements ont façonné la vie syndicale depuis ces temps lointains; pour leur part, les trois grandes centrales syndicales québécoises ont atteint un âge respectable en 2010: la Confédération des syndicats nationaux (CSN) célèbre ses 88 ans, la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), autrefois la CEQ, fête ses 63 ans, et la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) a passé le cap de la cinquantaine depuis trois ans (issue de la fusion en 1957 de la Fédération provinciale du travail du Québec et de la Fédération des unions industrielles du Québec).

Jacques Rouillard, professeur titulaire d'histoire à l'Université de Montréal et auteur du livre de référence Le Syndicalisme québécois. Deux siècles d'histoire, dresse une sorte de bilan global de ce mouvement profondément enraciné dans la culture du Québec: quelles sont ses grandes réalisations depuis tout ce temps? «Les syndicats oeuvrent dans deux grands domaines: d'une part, il y a la négociation collective en entreprise qui vise à améliorer le sort des travailleurs salariés en augmentant les salaires, en diminuant les heures de travail et en procurant des avantages sociaux.» En cette matière, des gains majeurs ont été obtenus.

Il se penche sur l'autre facette de leurs interventions: «Il y a l'action politique, qui peut prendre diverses dimensions mais qui en est d'abord une, sur le plan historique, de lobbying, de représentation des travailleurs auprès des différents gouvernements, ce qui se fait depuis la fin du dix-neuvième siècle.» Il dépeint la démarche: «Ils effectuent le pèlerinage à Québec ou ailleurs pour rencontrer les politiciens et le cabinet des ministres, auprès desquels ils font part des revendications de leurs membres.»

Des porteurs de social-démocratie

Le professeur identifie leurs cibles : «Ils ont obtenu des changements aux lois pour mieux protéger les travailleurs et pour apporter des améliorations dans une foule de secteurs qui affectent ceux-ci. Il est question ici de demandes qui portent notamment sur l'éducation gratuite obligatoire, sur une meilleure protection contre les accidents de travail ou sur le transport en commun. Historiquement, les revendications du mouvement syndical couvrent de nombreux aspects de la vie en société.»

«C'est l'essence même d'un syndicat de négocier collectivement de meilleures conditions de travail pour que ses membres profitent de la croissance économique dans un système de libre entreprise», affirme-t-il dans un premier temps. Et il ajoute: «Il s'est greffé à cela une bonification du sort des travailleurs par le biais de la législation. Au début du vingtième siècle, qu'ils soient catholiques ou internationaux, ils ont un projet de société qui est social-démocrate et sur lequel je suis en train de rédiger un bouquin; la social-démocratie au Québec se manifeste d'abord à travers l'action syndicale.»

Il en fait la démonstration: «Les grandes mesures sociales, ce sont les syndicats qui les ont réclamées: interventions de l'État dans le domaine économique et nationalisation des entreprises de services publics font partie du programme des organisations dès le début du siècle; il y a la mise en place des pensions de vieillesse, de l'assurance-chômage, des allocations familiales et de l'assurance maladie qui figure à leur ordre du jour. Ils revendiquent des dispositions législatives qui touchent l'ensemble des salariés.»

Des gains chiffrés sont réalisés

Le syndicalisme québécois enregistre des avancées tangibles sur le plan des négociations, comme le laisse savoir M. Rouillard: «Il y a une augmentation des salaires réels moyens pour chacune des périodes et ceux-ci augmentent à mesure qu'il y a croissance économique, jusqu'en 1980. À partir de là, les salaires réels n'augmentent plus ou, en gros, ils ne font que suivre l'augmentation des prix, de sorte qu'il n'existe pas vraiment de hausse du pouvoir d'achat des salariés.»

Il fournit des chiffres: «Il n'en demeure pas moins que le salaire réel a doublé de 1940 à 1975 et que le pouvoir d'achat a lui aussi doublé durant cette période-là. Les travailleurs participent à la société de consommation; ils peuvent se procurer une auto, une maison et d'autres biens.» Les conditions de travail se sont également améliorées: «La semaine moyenne de travail avant 1940 se situe à 60 heures; à partir de 1940, elle passe à 48 heures à peu près et, en 1960, elle atteint 40 heures, ce qui demeure semblable de nos jours chez les cols bleus, quoique ce soit une période de temps moindre chez les cols blancs.»

Il résume la situation pour les années 1980 et les suivantes: «Il y a, dans l'ensemble, un statu quo dans les avantages sociaux pour les salariés, les salaires réels n'augmentent pas pour tout le monde et il y a une extension du travail précaire avec une augmentation importante des travailleurs embauchés à contrat et à temps partiel; des chiffres le démontrent.»

L'influence politique et l'Alliance sociale

Sur la scène politique, la présence d'un parti travailliste d'envergure en Grande-Bretagne a laissé des traces au Canada: «On a d'abord fondé la CCF (Cooperative Commonwealth Federation) dans les années 1930, qui deviendra le NPD. Peu importe sa popularité plus ou moins grande, on assiste à la présence d'un parti social-démocrate dans notre société, ce qui n'existe pas au Sud, du côté des Américains. Voilà ce qui place la société canadienne un peu plus à gauche sur l'échiquier politique; on a quand même chez nous un programme d'assurance maladie qui existe depuis longtemps, ce qu'ils n'ont pas aux États-Unis. On a toute une panoplie de mesures sociales qui sont en place au Québec et au Canada et qu'on ne retrouve pas dans ce pays.»

Plus récemment, le mouvement syndical s'est levé en présence d'une droite et d'un néolibéralisme en forte émergence; il a mis sur pied l'Alliance sociale, en faveur «d'un autre Québec qui est possible». Jacques Rouillard aborde le sujet: «On veut faire contre-poids à tout ce mouvement qui pousse dans le sens de la création d'un parti de droite. La gauche et les syndicats sont sur la défensive depuis longtemps et ils réagissent; les syndicats et les groupes populaires et étudiants se regroupent pour essayer de défendre leur projet social-démocrate.» Encore une fois, ils se font les porte-étendards de ce projet qui demeure au coeur de leur action.

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Collaborateur du Devoir