L'Entrevue - Biodiversité: une humanité en sursis

Emmanuelle Grundmann<br />
Photo: Emmanuelle Grundmann

Selon la primatologue Emmanuelle Grundmann, l'humain doit remettre en question sa suprématie sur les espèces, sans quoi sa disparition serait pour... 2100.

L'accord a été qualifié d'historique. Le 30 octobre dernier, à Nagoya, au Japon, les 193 pays membres de la Convention sur la diversité biologique de l'Organisation des Nations unies (ONU) se sont entendus sur un plan d'action jugé «réaliste» pour enrayer la dégradation de la biodiversité.

Avec des objectifs chiffrés, des engagements sur la superficie des aires à protéger, des mesures contre la surpêche ou le biopiratage — cette exploitation du vivant à coups de brevets —, le plan s'étend sur une période de dix ans. Un point de départ intéressant, mais pas encore suffisant, croit la primatologue française Emmanuelle Grundmann, qui, en matière de protection de la biodiversité, appelle depuis des mois l'humain à remettre en question de manière profonde sa suprématie au centre de la nature. Sans quoi sa disparition de la surface du globe pourrait devenir réalité... en 2100, soit dans 90 ans à peine.

«Annoncer la disparition complète de l'être humain en 2100, c'est provocateur», reconnaît au téléphone la scientifique qui vient de signer Demain, seuls au monde? L'homme sans la biodiversité (Calmann-Lévy), un essai percutant sur l'extinction annoncée de ses semblables. «Mais, dans l'état actuel des choses, tout peut s'accélérer. Nous sommes au pied du mur. 2100, c'est demain, et cet avenir proche, c'est aujourd'hui qu'il se joue.»

Les villes s'étendent, la consommation de biens et services s'emballe, la déforestation s'accentue, les humains se reproduisent et le portrait de la biodiversité, lui, ne cesse de s'assombrir.

«Depuis plusieurs siècles, l'érosion de la diversité génétique s'accélère», indique l'ex-employée du Muséum d'histoire naturelle de Paris, aujourd'hui conseillère scientifique pour plusieurs magazines de vulgarisation scientifique. «Oui, de tout temps, des espèces ont disparu de la surface du globe. Mais, dans les dernières décennies, ce taux de disparition est largement supérieur au taux naturel des extinctions»; et pas seulement dans la nature sauvage, d'ailleurs, mais aussi dans le monde agricole, où les races adaptées aux terroirs ont été éradiquées sous la pression d'une industrie agroalimentaire en quête de profits et de produits homogènes.

Le drame se chiffre. «Selon le dernier recensement de l'UICN [L'Union internationale pour la conservation de la nature], 41 415 espèces sont aujourd'hui menacées, soit un mammifère sur quatre, un oiseau sur huit, un tiers de tous les amphibiens et de nombreuses autres espèces animales et végétales, dont une myriade qui n'auront probablement pas encore été décrites qu'elles auront déjà disparu», écrit Mme Grundmann, qui prévient: «Dans ce contexte, une sixième extinction majeure des espèces est désormais appréhendée.»

L'irresponsable responsable

Dans 95 % des cas, l'homme — et la femme, par la même occasion — est responsable de ces disparitions, en raison de ses activités économiques, bien sûr, mais surtout de l'étiolement de son lien avec la nature qui le rend toujours plus insensible à sa propre insouciance, estime la fine observatrice de la chose naturelle.

«L'héritage judéo-chrétien de nos sociétés y est pour beaucoup, dit-elle. Les religions monothéistes ont eu un impact important sur l'effritement de ce lien en faisant croire à l'humain qu'il était au-dessus de la nature», et, du coup, en lui faisant perdre le sens de la complexité de l'écosystème dont il dépend pour survivre. «Et sans une remise en cause de notre place dans l'environnement et sur la planète, ajoute-t-elle, on ne pourra pas régler les problèmes environnementaux» dont la prévalence, pourtant, va de manière croissante.

Se voir comme l'élément d'un tout plutôt qu'un tout-puissant dominant les éléments: la formule est plus facile à comprendre pour une spécialiste de l'évolution qu'à propager dans un monde où la majorité des consommateurs, déconnectés de leur propre nature, peinent, selon elle, à faire le lien entre la poitrine de poulet dans une assiette et l'animal qui en est à l'origine.

Pis, dans des sociétés en rupture avec la chose naturelle, les atteintes à la biodiversité se dénoncent bien souvent par quelques anecdotes sur la disparition, effective ou à venir, d'espèces emblématiques: le dronte de Maurice (dodo pour les intimes) et l'orang-outan sont du nombre. Sans volonté d'aller plus loin.

Les «mémères à macaque»


«Le sujet n'est pas pris au sérieux, dit Mme Grundmann. L'érosion de la biodiversité est perceptible dans les campagnes, loin des villes, dans les pays du tiers monde, loin de nous, ou dans les océans, en dessous du niveau de la mer. Qui plus est, le débat sur la protection des espèces est surtout entre les mains des défenseurs des animaux, un peu extrémistes, qui exhibent des espèces peluches pour se faire entendre»; des «mémères à macaque», ajoute-t-elle, qui «amènent une image pas très crédible et délétère» dans un champ de la conscience collective qui s'en passerait bien.

«Il ne faut pas demander aux humains d'être en empathie avec les animaux; on doit plutôt prendre conscience de l'interrelation vitale qui existe entre les organismes vivants sur la planète, ajoute la primatologue. Ces liens et cette diversité sont un gage de force et de résistance. À long terme, la diversité génétique des espèces et de leurs milieux est cruciale pour la survie de tous.»

Dans le monde des sciences naturelles, l'équation est assimilée depuis des lunes. «Ailleurs, il y a un lien à reconstruire, et on ne peut pas compter sur le pouvoir politique pour le faire; son interrelation avec le pouvoir économique est trop forte. On l'a vu à Copenhague [où la tentative d'accord pour lutter contre le réchauffement climatique a été, depuis, subtilement baptisée Flopenhague].» Et dans ce contexte, la tâche ne peut qu'incomber à Homo Sapiens (qui signifie «homme sage»), sur une base personnelle, au nom du collectif, à condition, croit-elle, qu'il mette à profit sa principale caractéristique et son trait distinctif: la conscience.
8 commentaires
  • Françoise Breault - Abonnée 8 novembre 2010 16 h 27

    Même drame qu'à l'ile de Pâques

    Encore moins intelligents que ceux qui vivaient sur l'île de Pâques et qui ont organisé sans le savoir leur disparition...

    La différence c'est que nous on sait... mais comme vous écrivez si justement: on ne peut pas compter sur le pouvoir politique; son interrelation avec le pouvoir économique est trop forte.

    Infiniment triste de voir que la cupidité d'un petit nombre et leurs politiciens complices va nous détruire tous...

    Merci pour cet article

  • France Marcotte - Abonnée 8 novembre 2010 22 h 44

    Revenir sur terre

    "Les religions monothéistes ont eu un impact important sur l'effritement de ce lien (avec la nature) en faisant croire à l'humain qu'il était au-dessus de la nature".
    Quelques notions d'astronomie par exemple suffiraient à rétablir l'équilibre en rendant caduque et ridicule cette prétendue suprématie. Se voir comme un chaînon de l'évolution est tellement plus exaltant. La dernière édition de "Poussières d'étoiles" de Hubert Reeves se lit comme un enchantement.

  • Philivan - Inscrit 9 novembre 2010 00 h 35

    Philivan

    L'humanité va peut-être prendre fin en 2100 ou peut-être bien en 7946. Qui le sait avec certitude?
    Comme nous connaissons plutôt approximativement ce qui nous a précédés, comment pouvons-nous savoir ce qui nous adviendra???
    Restons humbles! Continuons à nous poser des questions... Mais restons prudents en ce qui concerne les réponses proposées!!!!!!

  • Bernard Cormier - Inscrit 9 novembre 2010 10 h 17

    ???

    J'aimerais bien lire cet article mais malheureusement je ne suis pas abonné...

    Quelqu'un pourrait il me l'envoyer à l'adresse suivante?

    b488@rogers.com

  • d.lauzon - Inscrite 10 novembre 2010 14 h 18

    La disparition de l'humanité en 2100 c'est un peu trop optimiste

    Au rythme où vont les choses, j'ai nettement l'impression que la disparition de l'humanité va arriver avant 2100. L'augmentation de la population mondiale et l'exploitation des ressources naturelles non-renouvelables qui se fait de façon accélérée nous laissent croire que la planète et bien des créatures vivantes sont en danger d'extinction.

    Notre planète a été transformée en méga-industries, en méga-centres-commerciaux, en méga-fermes, en méga-villes et tout ça entraîne une méga-destruction de notre environnement (extrême pollution). Il n'y a pas une seule tête dirigeante capable de sonner l'alarme pour dire que le système capitaliste qui encourage les gens à jeter et à acheter nous amène tout droit vers une catastrophe planétaire. Les humains sont incapables d'auto-discipline. Ils veulent posséder toujours davantage et l'école fait bien sa part en préparant les jeunes pour qu'ils deviennent de bons consommateurs/pollueurs.