L'Entrevue - Le multiculturalisme à l'école: gare au renforcement des stéréotypes

La professeure Adeela Arshad-Ayaz, théoricienne critique du postcolonialisme
Photo: Université Concordia La professeure Adeela Arshad-Ayaz, théoricienne critique du postcolonialisme

Le cours d'éthique et culture religieuse a suscité nombre de débats, tant sur le contenu que sur la façon de l'enseigner. Pour Adeela Arshad-Ayaz, professeure au département des sciences de l'éducation de l'Université Concordia, à Montréal, la formation de ceux qui enseigneront à leur tour la diversité culturelle n'est pas adéquate. Pire, elle renforcerait les stéréotypes.

Il n'est pas si facile de bâtir des ponts entre individus aux multiples origines dans une perspective libérale multiculturaliste. Cela ne sert d'ailleurs rien ni personne, croit Adeela Arshad-Ayaz, professeure à Concordia et théoricienne critique du postcolonialisme. «La célébration de la diversité ne fait que renforcer les stéréotypes», conclut-elle sans équivoque. «Le cadre libéral et multiculturaliste est une version dépolitisée qui tend à préserver davantage les inégalités qu'à les détruire.»

C'est au fil de son expérience que la chercheuse en éducation s'est intéressée à la question de l'enseignement du multiculturalisme. Devant un Québec métissé qui accueille chaque année plus de 40 000 immigrants, un cours d'éthique et culture religieuse obligatoire dans toutes les écoles et une commission qui aura tôt fait de remuer les délicates questions du vivre-ensemble, la réflexion s'imposait.

Et si l'approche néolibérale n'est pas appropriée, c'est d'abord, note Mme Arshad-Ayaz, parce qu'enseigner dans une classe selon cette perspective crée une dualité des cultures, soit les «bonnes», les «civilisées», par rapport à d'autres qui sont désavantagées. Cela entraîne un désintérêt chez les étudiants de la culture majoritaire qui éprouveront de la culpabilité et développeront une certaine résistance à l'autre, voire tenteront un repli sur soi, note la chercheuse. «Lorsqu'un groupe dominant se sent coupable, le dialogue dont on a besoin dans une classe multiculturelle ne peut pas s'installer», ajoute Mme Arshad-Ayaz, qui a obtenu son doctorat en éducation internationale et comparée à l'Université McGill de Montréal.

En outre, certains étudiants du groupe minoritaire vont avoir tendance à se dissocier du portrait sans nuance que l'on dresse de leur culture et vont parfois même aller jusqu'à défendre une attitude ou une pratique inéquitable à leur endroit. La professeure donne l'exemple d'un groupe d'étudiants ukrainiens qui avaient admis qu'abandonner sa langue maternelle était une bonne chose.

Plusieurs cultures

«Quelle est la culture en Asie?» Cette question, Adeela Arshad-Ayaz l'a entendue plus d'une fois dans ses cours. «Laquelle?», se plaisait-elle à leur répondre. «Celle du Pakistan? De la Chine? De l'Indonésie? L'Asie, c'est énorme! Il n'y a pas qu'une seule culture. Rien qu'en Inde, il y a un nouveau dialecte à chaque kilomètre.» Soit.

Les études en anthropologie et en psychologie de cette Pakistanaise d'origine lui ont fait adopter une position qui prête encore au débat, à savoir qu'il n'existe pas de cultures fixes et immuables, qu'elles évoluent constamment avec les pratiques et le temps qui changent. «Dans plusieurs cours, les professeurs font encore une typologie, une liste des cultures et de leurs caractéristiques auxquelles les étudiants se réfèrent. Mais les cultures ne sont pas monolithiques et n'entrent pas facilement dans une catégorie», explique-t-elle. Une telle liste «d'ingrédients» ne donnerait qu'une seule recette pour composer avec la diversité.

Forte des conclusions d'une étude empirique qu'elle a menée après avoir enseigné dans plusieurs universités du monde, dont la London School of Economics (Grande-Bretagne), l'Université de Regina (Canada) et l'Université de Hamdard (Pakistan), Mme Arshad-Ayaz suggère plutôt une approche pédagogique qui puisse impliquer les étudiants, tant des groupes majoritaires que minoritaires. Une telle stratégie devrait d'abord définir le concept de culture et ensuite faire voir que celui-ci n'est qu'un facteur parmi d'autres (comme l'histoire, les politiques internationales, les lois environnementales, les traités et les accords).

Ainsi, les questions de justice sociale et d'égalité devraient constituer le nouveau cadre de réflexion des étudiants. «Par exemple, j'ai incorporé dans un cours sur l'interculturalisme des questions portant sur l'histoire et le néolibéralisme. Comment les politiques du FMI ou de la Banque mondiale nous affectent-elles à un niveau local? Quel impact a l'ALENA sur les Mexicains, les Canadiens?», illustre Mme Arshad-Ayaz.

L'objectif étant d'atteindre la justice pour tous et le mieux-vivre ensemble, elle croit tout indiqué d'utiliser une méthode d'enseignement qui s'intéresse aux relations de pouvoir et aux politiques institutionnelles. «D'après mon expérience avec les étudiants, c'est la seule façon de faire en sorte qu'ils s'engagent dans le débat, qu'ils fassent de réels changements dans leur vie. Il faut commencer en utilisant le modèle inversé: au lieu de commencer à parler des différences culturelles d'un point de vue micro et de générer des sentiments comme la culpabilité, mieux vaut commencer d'un point de vue macro.»

L'impossible posture laïque

Au sujet du cours d'éthique et culture religieuse, maintenant obligatoire dans toutes les écoles du Québec, Adeela Arshad-Ayaz n'a en essence qu'une chose à dire: les enseignants ne sont pas bien préparés. «Leur formation n'est peut-être pas adaptée, mais il y a aussi le fait qu'on attend beaucoup d'eux, alors qu'on ne leur donne pas les outils. Là est tout le problème», avance-t-elle pour expliquer la réticence de plusieurs à l'égard du contenu du cours et des connaissances qui sont transmises aux enfants.

En juin dernier, la Cour supérieure a accordé au Collège Loyola le droit de dispenser le cours d'éthique et culture religieuse avec une perspective catholique, ce qui a été porté en appel par le gouvernement, qui juge qu'on doit user d'une approche professionnelle laïque pour l'enseigner. Mme Arshad-Ayaz a eu plus d'une fois l'occasion de débattre de la question.

«C'est absolument impossible comme individu d'être laïque. Comme être humain, on a des préférences. On finit toujours par refléter, à travers nos actions et nos choix, nos convictions, affirme-t-elle. Au mieux, on peut exposer clairement nos préjugés et nos opinions. Mais je me demande bien où vous trouveriez une personne qui soit capable d'enseigner avec une posture "laïque". Moi, je cherche encore!»

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