Souvenirs de la rédaction - Accorder toute sa place à l'information internationale

Jean-Marc Léger, dans les années 1960.<br />
Photo: archives de la famille Léger Jean-Marc Léger, dans les années 1960.

Depuis cent ans, ils ont été nombreux les journalistes qui, à titre de reporters, de pupitreurs, de photographes ou de cadres de l'information, ont façonné Le Devoir. Mais eux, qu'ont-ils retenu de leurs années au journal? Dix «anciens», un pour chaque vendredi de l'été, nous répondent.

Dès l'adolescence, je me suis intéressé à la presse, au sens le plus large de l'expression. Non seulement m'y suis-je intéressé, mais j'y ai en quelque sorte «plongé», attiré par toutes les formes de journalisme.

Expérience merveilleuse à l'université: le Quartier latin qui paraissait à l'époque deux fois par semaine. L'Université de Montréal fournissait les locaux et même une collaboratrice pour le secrétariat. J'y ai connu notamment le regretté Camille Laurin, qui en était le directeur, et Pierre Lefebvre, rédacteur en chef, moi-même étant directeur adjoint.

Nous étions vivement intéressés par la politique internationale, qui était l'objet de fréquentes et vives conversations. C'est là que s'est confirmée en quelque sorte ma vocation. Et déjà, j'aspirais à entrer au Devoir.

Mais si j'ai commencé ma carrière à La Presse, c'est parce que j'ai frappé d'abord à cette porte, me disant qu'il y avait peut-être plus de chances d'y trouver une place. Effectivement, on me déclara: « Vous avez de la chance... un poste vient de se libérer.» J'ai donc oeuvré à La Presse pendant six ans, de 1950 à 1957, obtenant rapidement de me consacrer principalement à l'information internationale.

Par ailleurs, depuis plusieurs années, j'étais membre de la Ligue d'action nationale, fondée en 1920 par le chanoine Lionel Groulx — j'étais la plus jeune recrue de l'équipe. Or, en étaient également membres André Laurendeau et Gérard Filion. Il y avait réunion chaque mois.

Un jour, Laurendeau d'abord, puis Filion, me proposèrent de passer au Devoir, ce dont je rêvais depuis longtemps. Ils ajoutèrent que je serais chargé principalement de l'information internationale. Il faut dire que ce secteur était devenu fort négligé au journal. Ma mission principale consistait à lui redonner une place de premier plan, ce qui n'était pas une mince affaire. J'acceptai avec enthousiasme, même si, réaliste, Filion me prévint: «Chez nous, le salaire hebdomadaire maximum est de 90 $.» J'en gagnais 110 $ à La Presse...

La misère


Passer de La Presse au Devoir, c'était, sur le plan des installations matérielles et des moyens techniques, troquer une Citroën DS-21 Pallas pour une 2CV. La salle de rédaction de La Presse, à l'époque, n'avait pourtant rien de fastueux, tant s'en faut, mais comparativement à celle du Devoir, c'était quasiment un palace.

Quant aux moyens techniques, et en particulier aux sources d'information (les téléscripteurs des agences de presse), c'était plus que la pénurie, la misère. Il n'y avait qu'un téléscripteur, celui de l'agence «nationale» Presse canadienne, en fait Canadian Press version française, si l'on ose dire, c'est-à-dire, selon le jargon d'alors, le «fil français de la PC». Entendons par là que, sous la pression de certains de ses membres francophones lassés d'assumer les frais de traduction alors qu'ils payaient la même cotisation que les journaux de langue anglaise, l'agence avait créé un service français. Celui-ci traduisait et diffusait en français aux journaux qui le désiraient la plupart des informations canadiennes recueillies par son propre personnel et une sélection de dépêches de l'Associated Press et de Reuters, afin de couvrir l'information étrangère pour l'essentiel, bref un regard uniquement anglo-américain sur le monde.

Il me fallut peu de temps pour mesurer l'ampleur du désastre: d'abord, l'information étrangère, disséminée dans l'abondance de l'information locale, régionale, «nationale», était squelettique; de surcroît, la traduction était épouvantable, à faire dresser les cheveux sur la tête. C'était inutilisable.

J'obtins sans peine de Gérard Filion de faire réactiver le fil anglais de la PC, qui assurait une plus large couverture de l'actualité internationale. Mais il y avait à cela une rançon: il fallait traduire! Ainsi, prestation non prévue dans mon contrat, je dus désormais jouer les traducteurs chaque jour puisque 90 % de l'information étrangère nous venait par le fil anglais. Que d'heures passées chaque jour, chaque semaine, à «traduire» les dépêches avant d'en faire la synthèse et de les titrer!

Modeste récompense: un soir, après quatre ou cinq semaines de ma nouvelle mission au Devoir, André Laurendeau vient me trouver et me dit: «Bravo et merci! Nous recommençons à avoir une page — parfois deux — d'information internationale. Je n'aurais pas cru que le changement serait visible en si peu de temps.»

Un choix

J'avais conçu par ailleurs l'idée d'une page hebdomadaire sous le titre Horizons internationaux, comportant un rappel des événements importants de la semaine écoulée, une interview d'une personnalité étrangère de passage, une analyse de situation et souvent le texte ou des extraits d'un document important (déclaration, convention, traité, débat aux Nations unies). Filion m'avait donné carte blanche, avec cet avertissement: «Tu sais d'avance que tu ne gagneras pas un sou de plus.»

Outre l'information étrangère, je faisais aussi du «national». Soucieux de ne pas m'enfermer dans les affaires étrangères, j'avais accepté de suivre, en plus, l'activité de quelques organisations du type Société Saint-Jean-Baptiste, certains aspects de l'activité universitaire, essentiellement de l'Université de Montréal, et j'avais proposé (initiative aussi approuvée d'emblée) de faire une fois par quinzaine une grande interview d'une personnalité québécoise dans diverses sphères d'activité. Ces longs entretiens (parfois une page du journal), je les ai eus notamment avec Paul Gérin-Lajoie, le chanoine Groulx, François-Albert Angers, Marcel Faribault, René Chaloult, Éric Kierans, etc.

En 1963, je devins éditorialiste. Quatre ans plus tard, je fus placé devant un choix. J'avais pris publiquement position pour l'indépendance du Québec. Le directeur du Devoir de l'époque, Claude Ryan, fédéraliste convaincu, m'indiqua que si je tenais à exprimer mes convictions, je ne pouvais plus le faire comme éditorialiste. Je resterais responsable de l'information étrangère, tout en publiant, de temps à autre, des commentaires dans une rubrique d'opinions libres. Sur la base de cette entente, mes rapports avec M. Ryan restèrent courtois et cordiaux.

L'essor de la francophonie

Mais bien que profondément attaché au journalisme et à la presse en général, je fus progressivement conquis par les institutions francophones et porté à contribuer à leur essor. J'avais acquis peu à peu le sentiment qu'elles étaient essentielles à la survie et au rayonnement de notre langue.

Aussi ai-je participé d'abord à la création de l'Association internationale de la presse de langue française, au début des années 1950, avec les regrettés Dostaler et Walter O'Leary, association que j'ai présidée de 1960 à 1962. Ensuite, en septembre 1963, ce fut la fondation de l'Association des universités partiellement ou entièrement de langue française (AUPELF), dont je fus le secrétaire général jusqu'en 1978, qui dépassa bientôt la centaine de membres et allait jouer un rôle déterminant dans l'affirmation de notre langue.

En mars 1969, j'obtins un congé sans solde du Devoir pour assumer la mission nouvelle de secrétaire provisoire puis de secrétaire général de l'Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), première organisation de la Francophonie. Je ne devais jamais revenir au journal: le congé sans solde fut reconduit pour un an en 1970 et je démissionnai en 1971.

Par la suite, je fus nommé, en 1978, délégué général pour le Benelux, avec installation à Bruxelles. J'ai aussi occupé le poste de sous-ministre adjoint au ministère de l'Éducation, puis à celui des Relations internationales. J'ai terminé ma vie active comme directeur du Centre de recherches Lionel-Groulx, en histoire de l'Amérique française, de 1988 à 1998.

Aujourd'hui encore, je me sens partagé entre le souvenir de mes fonctions internationales au titre de représentant du Québec et celles que j'ai assumées en qualité de haut fonctionnaire international.

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Jean-Marc Léger - Reporter puis éditorialiste au Devoir de 1957 à 1969
2 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 6 août 2010 04 h 00

    Et maintenant?

    Jean-Marc Léger raconte qu'au moment où il était éditorialiste au Devoir, il avait exprimé publiquement ses convictions indépendantistes. Or, le Directeur du Devoir de l'époque, de convictions fédéralistes, lui indiqua qu'il ne pourrait plus exprimer ses convictions comme éditorialiste. Il pouvait donc continuer son travail, mais, s'il voulait exprimer son opinion en faveur de l'indépendance, il devait le faire dans une rubrique d'opinons libres.

    Ceci pose deux questions:

    1- Est-ce qu'un éditorialiste, au Devoir peut exprimer une opinion fédéraliste dans un éditorial?

    2- Est-ce que l'orientation du Devoir, un jour fédéraliste, un autre jour indépendantiste, varie selon les convictions du Directeur, ou est-ce que le directeur est choisi pour ses convictions indépendantistes. En somme si le Devoir est devenu indépendantiste, pourrait-il un jour devenir fédéraliste? Ou, y voit-on l'expression d'une situation pas très démocratique? Indépendantiste un jour, indépendantiste toujours. Celà ne me paraîtrait pas très sain.

  • VITRILLOLA - Inscrite 6 août 2010 17 h 19

    OBJECTIVITÉ

    Monsieur Paquet vos interrogations sont légitimes et justes, mais n'y aurait-il pas une autre voie que celle sempiternellement liée au fédéralisme et à l'indépendance. Pourquoi pas faire du Canada une république ou encore une VRAIE confédération du style pratiqué en suisse, neutralité en moins, histoire oblige. Le Canada me semble pourrait être autre chose qu'une colonie volée à coups de Mousquet et poudre à canon lors d'une bataille de 20 minutes... Le journalisme est un métier difficile, et émettre des opinions en tant éditorialiste encore plus... c'est toujours cette histoire d'objectivité qui s'interpose, et l'objectivité semble une lubie d'intellos, comme dirait l'autre. Mais je ne crois plus au journalisme, du moins celui pratiqué aujourd'hui. Le journalisme est devenu une courroie de transmission, sorte de "vendeur de chars" au détriment du vrai journalisme, celui d'enquête, par exemple. Les puissants qui détiennent le pouvoir donc aussi le 4e, n'aiment pas l'objectivité, préfèrent vendre leur propagande et/ou le vide de pensée... L'objectivité pour eux est une bête inutile, incontrôlable, qui peut finir par dire la vérité, et la vérité n'a jamais de partie pris !