Un penseur s'élève contre l'obsession du court terme

Jean-Louis Servan-Schreiber
Photo: Jean-Louis Servan-Schreiber
Que non! Avec un iPad ou un BlackBerry en main, notre maladive quête du ici maintenant, conjuguée à plus vive allure que la veille, serait plutôt en train de menacer le bon fonctionnement de nos économies, de nos démocraties et même de nos vies de couple, rien de moins, prétend l'essayiste français Jean-Louis Servan-Schreiber.

Comment? En forçant aujourd'hui l'humanité à composer avec «une pandémie de court-termisme» qui empêche dramatiquement de «voir plus loin que le bout de nos chaussures», dit-il. Et l'homme, qui vient de signer un essai percutant intitulé Trop Vite! (Albin Michel), appelle dans la foulée à une prise de conscience rapide de ce fléau, histoire d'éviter un écrasement collectif contre le mur du temps.

«Nous vivons dans une instantanéité planétaire», a indiqué au Devoir le journaliste et ex-patron de presse connu pour avoir fondé les magazines L'Expansion ou Psychologies et avoir donné un second souffle à L'Express. «Or, sous l'effet de l'accélération du mode de communication entre les humains, aujourd'hui le présent est devenu plus dense, plus envahissant, réduisant du même coup notre disponibilité intellectuelle pour réfléchir à l'avenir. Collectivement, notre vue à long terme s'est complètement atrophiée et, pris dans ce mouvement, nous semblons même incapables d'en mesurer les conséquences sur nos vies.»

Ce serait la faute au téléphone cellulaire, à la tablette numérique, à l'Internet sans fil et sans frontières, entre autres, mais également à des microprocesseurs toujours plus puissants qui permettent aujourd'hui à des ordinateurs en réseau de se parler en moins de temps qu'il n'en faut désormais à leur concepteur — les êtres humains — pour comprendre ce qui se passe. Et ce, avec une conséquence grave, selon le penseur joint à son domicile parisien au début de l'été: à toujours vouloir aller trop vite, on finit par devenir prisonnier du présent.

«L'accélération des rapports qui s'est accentuée depuis le début du XXIe siècle a entraîné un rétrécissement du futur et du passé, dit-il pour définir sa notion de court-termisme. Nous sommes désormais enfermés dans notre présent avec comme ligne d'horizon pour envisager la suite des choses rien de plus que le bout de nos chaussures».

Un bolide à vive allure

L'analogie automobile permet alors de mesurer l'ampleur du phénomène, avec des frissons dans le dos. «La société où nous passerons le reste de notre vie est devenue un bolide [lancé la nuit à vive allure] et dont la portée des phares diminuerait en proportion de son accélération», écrit M. Servan-Schreiber, en ajoutant: «Quel passager d'un tel engin ne demanderait à en descendre?»

Le trop vite est en train de devenir très menaçant. Les rapports humains, devenus jetables sous l'effet du rétrécissement du temps et des possibles qu'il fait miroiter, en donneraient une belle preuve. Mais il y a plus: les institutions démocratiques traditionnelles aussi seraient touchées par cette dictature, croit l'auteur au terme d'une enquête lente sur le court-termisme qu'il a pris 18 mois à réaliser.

C'est que dans des sociétés devenues hyperinformées et réactives sous l'effet de la vitesse, ces institutions semblent désormais inadaptées à résoudre les problèmes de fond, estime-t-il, se contentant plutôt de gérer le menu fretin du jour dans une logique purement électoraliste. «Un responsable politique ne peut plus envisager une action à long terme. Avec l'électorat toujours sur les talons, il n'a plus le temps de réfléchir. De manière insidieuse, cela va réduire alors la capacité de ces institutions à résoudre les gros problèmes.»

Le paradoxe de l'inefficacité

Cette impasse du présent et son paradoxe, des strates de l'activité humaine devenues totalement inefficaces par des promesses de vitesse et d'efficacité, n'a pas épargné l'univers de la finance et des affaires. Dans ce monde où les prises de décision répondent à des impératifs trimestriels, la vision à long terme est bloquée dans ce cadre temporel qui peut inciter à la manipulation de chiffres et qui n'est pas étranger, selon lui, à la crise économique de cette fin de décennie.

«Dans ce domaine, comme dans celui de l'environnement, pour sortir de la zone de danger il faudrait des réformes en profondeur, réformes que le court-termisme nous empêche d'imaginer, dit-il. Ainsi, la bombe financière et la bombe environnementale vont donc continuer à se promener sans que l'on puisse s'en protéger.»

La vision d'avenir est pessimiste, mais elle ne désole pas pour autant M. Servan-Schreiber, qui aime se présenter comme un «optimiste de nature». «Je crois profondément à la survie de l'espèce, dit-il. Mais je crois aussi qu'actuellement, la solution pour affronter le court-termisme n'est pas de se soustraire d'un système qui va trop vite pour cultiver son jardin. Il ne faut pas être passéiste et vivre avec son temps.»

La voiture va trop vite et en descendre en serait donc devenu dangereux. Alors? «Il faut agir sur une base personnelle, ajoute-t-il, en essayant de compenser le manque de réflexion collective en s'imposant de réfléchir mieux, de vivre en conscience et en s'imprégnant de l'urgence de réagir face à la dictature de la vitesse et son corollaire: la construction d'un monde sur le court terme». Il marque une pause. «Pour prendre conscience que l'on est myope, il faut utiliser ses neurones.»

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