Toucher la ville pour la voir autrement

Yannick Guéguen propose depuis deux ans de réfléchir sur nos environnements urbains par l’entremise de guides audio et vidéo téléchargeables sur le Web.<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Yannick Guéguen propose depuis deux ans de réfléchir sur nos environnements urbains par l’entremise de guides audio et vidéo téléchargeables sur le Web.

L'été en ville, c'est l'occasion de sortir de la routine ou des sentiers battus. Cette année encore, nos journalistes ont déniché pour vous des coins surprenants, des activités méconnues, des personnages, et fait plusieurs découvertes qui donnent leur texture à nos villes.

L'ambiance sonore est délicate, le plan diffusé sur l'écran miniature d'un lecteur numérique portable, lui, est fixe, mais il reproduit avec une étonnante précision l'intersection telle que perçue par un piéton qui sort du métro, à l'angle sud-est des rues Frontenac et Ontario.

Une voix douce se fait entendre. Elle invite le passant à la suivre, sans empressement. Les directives se suivent et le passant, casque d'écoute sur la tête, se met alors en mouvement pour aller à la rencontre, de l'autre côté de la rue, d'une femme qui apparaît à l'écran. Pour les trente prochaines minutes, la créature, toute de jaune vêtue, va devenir la guide virtuelle d'une visite au coeur du quartier Centre-Sud de Montréal, placée sous le signe du... toucher.

«Nous avions envie de mettre en valeur la ville autrement», résume au terme de l'aventure, vécue par un matin de juin arrosé de soleil, Yannick Guéguen, un des maîtres d'oeuvre de ce vidéoguide. L'homme travaille pour la coopérative d'artistes Audiotopie, qui propose depuis deux ans de réfléchir sur nos environnements urbains par l'entremise de guides audio et vidéo téléchargeables sur le Web (audiotopie.org). «La ville, on la voit, on la sent, mais on a rarement le plaisir de la toucher. C'était donc l'occasion de développer ce sens qui ne l'est pas beaucoup, d'ouvrir à nouveau cette dimension que l'on ferme à un moment donné pendant l'enfance.»

Inclusion tactile — c'est le nom du projet — voit donc grand et incite surtout à détendre ses doigts, pour commencer, sur la surface rugueuse de l'usine du cigarettier JTI Macdonald, qui claironne être enregistrée ISO 9001, angle Iberville et Ontario. La voix invite aussi à toucher le joint d'étanchéité entre les dalles, de laisser couler sa main sur la palissade métallique du stationnement, avant de s'engouffrer dans les rues Coupal, Fullum, Prince Georges ou Harmony et les nombreuses ruelles aménagées dans ce quartier, à la recherche de surfaces striées, ondulées, craquelées ou chauffées par le soleil.

Les mains se font baladeuses et l'on finit par oublier le caractère étrange d'un tel comportement en ville... «C'était le grand défi de ce projet: faire toucher la ville aux gens sans qu'ils se soucient du regard des autres, indique M. Guéguen. Bien sûr, on a l'impression d'enfreindre des choses, des espaces qui ne sont pas à nous. Mais ça fait partie de la réflexion.»

Des doigts et un message politique


Le commentaire est un brin politique. Il donne aussi de la texture aux créations d'Audiotopie, qui n'en est finalement pas à ses premières incursions dans la revendication en douceur par le guide audio, et maintenant vidéo. «Par cette voie, on peut mettre en valeur des choses que les piétons ont perdu l'habitude de voir, poursuit-il. On force une réflexion, la prise de conscience sur la ville comme projet collectif dont nous sommes tous partie prenante.»

La chose a été amorcée l'an dernier avec Ville sans voiture, une balade commentée en sept actes dans la rue Saint-Catherine et qui remet en question, au départ du métro McGill, le rapport de l'urbain à la bagnole. En mai dernier, le groupe a aussi lancé Les rues ont des oreilles, un autre audioguide qui invite, autour du cégep du Vieux-Montréal, à prendre le temps d'écouter la métropole par l'entremise de trois parcours. La comédienne Élise Guilbault assure la narration de l'un deux. En octobre prochain, Audiotopie annonce même vouloir s'attaquer au parc Jarry, dans le nord de la ville, pour en modifier l'image avec un autre guide baptisé Dans le ventre du parc.

Avec toujours la même préoccupation: «faire prendre conscience que la ville est aussi à nous, dit M. Guéguen, et qu'il est possible d'y vivre sans être passif devant notre environnement». Et de s'en convaincre, par tous les sens, un son, une image à la fois, ou encore par le passage d'une main sur le rebord d'un bac à fleurs ou d'une clôture en plastique vert.