Jeu, prostitution et complaisance policière

Pax Plante en 1973.
Photo: Archives Le Devoir Pax Plante en 1973.

Le 28 novembre 1949, Le Devoir publie le premier article d'une série de 62 sur la tolérance de la police de Montréal face au jeu et à la prostitution qui règnent dans le Red Light, et ce, avec l'approbation tacite de l'administration municipale.

Derrière ces dénonciations se trouve le directeur adjoint déchu de la police montréalaise, Pacifique «Pax» Plante.

Ce fut l'une des affaires marquantes de cette époque. Ce fut surtout un travail d'investigation annonciateur de la nécessité de continuer sur la voie du journalisme d'enquête.

«Il y a tellement de journalisme de convention!, lance Marc-François Bernier, professeur de communication à l'Université d'Ottawa. Il y a beaucoup de journalisme basé sur les communiqués de presse et qui se contente de rapporter les événements, sans recherche. Le journalisme d'enquête est plus exigeant sur les plans matériel, légal et éthique. Mais il correspond plus au droit du public à une information de qualité.»

Le professeur Bernier, un ancien journaliste, note une nouvelle vigueur du journalisme d'enquête. C'est notamment le cas du côté de Montréal, où les effluves de corruption et de collusions flottent dans le ciel depuis plus d'un an à la faveur du scandale des compteurs d'eau.

Des histoires abracadabrantes

Mais ce n'est pas d'hier que la moralité préoccupe les citoyens montréalais. À l'été 1946, un caïd de la drogue est abattu dans la métropole et le meurtrier vide son sac à un journaliste sur la corruption de fonctionnaires municipaux et de policiers, avant d'être arrêté.

L'opinion s'alarme et ébranle l'administration municipale d'alors. Afin de juguler la crise, Montréal nomme celui qui était jusque-là greffier de la Cour du Recorder (l'ancêtre de la Cour municipale) à la tête de l'escouade de la moralité.

Pax Plante entre en scène. L'homme est flamboyant et il a le sens du spectacle. Les journalistes et les photographes l'accompagnent lors de descentes effectuées dans les tripots. On lui doit notamment l'instauration du permis de taxi avec photo, alors que beaucoup de chauffeurs servaient alors de rabatteurs pour les bordels et autres salles de jeu. Le pourfendeur des criminels frappe fort et indispose par ses actions.

Puis, un jour, il vient frapper à la porte du Devoir, alors dirigé par Gérard Filion. Dans son livre Fais ce que peux, - En guise de mémoires, publié chez Boréal en 1989, Gérard Filion fait le récit de cette première rencontre avec Pax Plante, qui dit subir des pressions du chef de police qui serait lui-même le porte-voix de membres influents du conseil municipal.

«J'écoute Pax Plante me raconter des histoires abracadabrantes: portes de garde-robe cadenassées, tenancières condamnées vingt, trente, quarante fois, grosses madames portant un sac à main rempli de billets verts, qui se promènent ostensiblement dans les couloirs de la Cour municipale comme dans leur jardin. Je me dis en moi-même que le bonhomme exagère», écrit Gérard Filion. Ce dernier en vient toutefois à la conclusion ferme: «Il faut écrire!»

Ce ne sera toutefois qu'un an plus tard, alors que Pax Plante est limogé cavalièrement, que Le Devoir prend le taureau par les cornes. C'est le journaliste Gérard Pelletier, qui sortait alors de la couverture tumultueuse de la grève de l'amiante, qui met de l'ordre pendant trois mois dans la paperasse de Pax Plante avant de rédiger une série de soixante-deux articles intitulée «Montréal sous le règne de la pègre».

L'enquête par couches successives

Ces textes décrivent dans le détail la débauche de l'époque. Ils font également référence aux nombreux articles de faits divers déjà parus dans différents journaux et qui viennent accréditer la démonstration faite par Le Devoir.

C'est le fruit d'un travail de longue haleine. Contrairement à l'idée reçue voulant que le journalisme d'enquête se fait en deux temps, trois mouvements, l'affaire Pax Plante démontre l'importance du cumul de petites histoires.

Cette façon de faire du journalisme d'enquête, en reconstituant au fil des jours les événements qui font problème et en compilant les faits, a connu son apogée avec l'affaire du Watergate. Ce scandale mettant directement en cause le président des États-Unis, Richard Nixon, s'est étalé sur deux ans, entre 1972 et 1974, dans les pages du Washington Post.

Le Watergate est également une référence pour ce qui est de l'utilisation de sources anonymes. Marc-François Bernier se montre toutefois critique face à cette pratique très répandue aujourd'hui. «L'anonymat, c'est glamour, soutient le professeur spécialiste de l'éthique journalistique. Mais ça peut représenter aussi un danger parce qu'il s'agit souvent d'un vecteur de désinformation», souligne-t-il.

Le risque de poursuites

Ce n'est toutefois qu'une des différences avec l'époque du dossier de Pax Plante. Lorsque Le Devoir publiera en 1958 ce qui est connu comme le «scandale du gaz naturel», impliquant plusieurs ministres du cabinet de Maurice Duplessis dans la spéculation d'actions de la Corporation de gaz naturel du Québec, le premier ministre multipliera les poursuites. Le résultat fut d'alimenter l'ardeur du Devoir.

Le président du Conseil de presse du Québec, le juge à la retraite John Gomery, constate aujourd'hui une hausse sensible des mises en demeure et des poursuites à l'encontre des médias qui s'aventurent dans l'enquête. «Ce serait extrêmement désolant de se laisser intimider. Mais il y a un prix à payer pour l'indépendance», estime M. Gomery, pour qui l'investigation demeure nécessaire.

Cette situation ne serait pas étrangère à «la montée en flèche des droits individuels», comme le souligne Marc-François Bernier. Tous ceux qui sont la cible de reportages dénonciateurs ont maintenant l'épiderme sensible.

Il y a deux ans, alors que Le Devoir venait de révéler que le coût du projet de la nouvelle salle de concert de l'Orchestre symphonique de Montréal était passé de 105 à 266 millions de dollars, un cabinet d'avocats a rapidement monté aux barricades.

Prévenue qu'un article était en préparation, la firme Ogilvy Renault a fait parvenir, avant même la publication, un avertissement au Devoir, question de «présenter des faits très pertinents» à considérer.

Aussi, les tribunaux exigent de plus en plus l'étalage d'une démarche journalistique sans faille. «C'est moins la vérité qui compte que le fait de pouvoir démontrer que le journaliste a pris tous les moyens pour vérifier l'information», explique le professeur Bernier.

La trouille de Pax Plante

Les pressions prennent parfois d'autres formes plus directes. Gérard Filion raconte dans son livre la peur qui est présente chez Pax Plante au moment de rendre publiques des informations périlleuses.

«Ce que je retiens de l'affaire c'est l'incroyable trouille de Pax Plante. Il se sentait traqué par ceux dont il dénonçait les combines. Il se disait certain d'être abattu un jour; son cadavre serait coulé dans un bloc de béton et immergé dans le Saint-Laurent pour n'en ressortir qu'au Jugement dernier. Il se planquait quelque part dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce et c'est là que Pelletier se faisait expliquer tous les trucs de la pègre montréalaise, avec documents à l'appui», écrit l'ancien directeur du Devoir.

Au cours de la publication du dossier, Le Devoir a été la cible de vandales; la grande vitrine vola en éclats en pleine nuit. Pendant quelques semaines, le journal dut tolérer «une sorte d'occupation policière» avec une patrouille en permanence devant l'immeuble du Devoir et un policier à chaque étage. Cette sécurité était commandée par l'administration municipale, qui voulait éviter un saccage qui aurait donné de la crédibilité aux articles du Devoir.

Ce qui ne semble pas avoir changé est la motivation première des journalistes à vouloir débusquer, ici la corruption, et là, les tromperies. «Cela s'apparente à la recherche scientifique: l'enquête débute par une hypothèse que l'on vérifie», précise le professeur Bernier, qui ajoute que se faire pourfendeur n'est plus la façon de faire, que le journalisme d'enquête commande un autre ton.

Se méfier de soi

Selon lui, les journalistes doivent se méfier d'eux-mêmes et de leurs convictions qui nourissent mais représentent un risque de dérapage tout à la fois. «Ce n'est pas nécessaire de se montrer vindicatif. Il suffit de raconter l'histoire et les faits parlent d'eux-mêmes», soutient M. Bernier.

Pour John Gomery, qui a présidé la désormais célèbre commission d'enquête sur le scandale des commandites, le journalisme d'enquête doit être une étape vers la vérité. Le dossier de Pax Plante a forcé la création de l'enquête Caron sur la moralité publique à Montréal, qui blâme une vingtaine de policiers, dont le chef de police de l'époque.

Le scandale du gaz naturel conduisit également à la tenue d'une enquête afin d'analyser l'administration du gouvernement. Publié sous les libéraux de Jean Lesage en 1963, le rapport conclut à plusieurs pratiques douteuses sous le règne de Duplessis.

Près d'un demi-siècle plus tard, le Québec vit dans un climat généralisé de suspicion à la suite de nombreuses révélations, notamment sur le monde de la construction, le financement des partis politiques et l'administration montréalaise.

«La population a un appétit extraordinaire pour la vérité. Et elle compte sur le travail des journalistes et leur sens des responsabilités», rappelle John Gomery en signe d'encouragement aux médias.
2 commentaires
  • Eric Allard - Inscrit 12 juin 2010 09 h 50

    Reconnaissance de Harper

    Le travail journalistique indépendant est tres important dans une société comme la nôtre, afin de protéger nos droits et nos acquis. Le premier a le reconnaître est "l'honorable" Premier Ministre du Canada, M. Harper.

    Il le reconnaît tellement qu'il fait tout pour que les journalistes viennent fouiller dans "ses" affaires (les affaires de l'état qu'il s'est appropriées). Et sans l'acharnement des journalistes, M. Harper aurait réussi a créer un gouvernement occulte au service de ses idéologies.

    C'est une grosse victoire pour le journalisme d'ici.

  • Chryst - Inscrit 21 juin 2010 17 h 19

    Dommage !

    Si un minimum du journalisme d’enquête existait encore, les situations politiques du Québec et de groupes minoritaires seraient sans doute autres.

    La société serait mieux protégée et nous ne vivrions pas ce qui nous arrive présentement, bien contre notre volonté.

    Le pire, c’est que les journalistes ont droit à l’erreur et que la cour suprême du pays les protège..

    De plus, un journalisme dénonciateur attirerait plus les clients et la démocratie ne s’en porterait que mieux.

    Michel Thibault ing. f. m. sc.