Les 50 ans de la pilule

Pilules contraceptives
Photo: Agence France-Presse (photo) Pilules contraceptives

Quand le Canada emboîte le pas à la FDA américaine, le 10 juin 1960, et homologue la première pilule contraceptive, les Canadiennes sont prêtes: les mères de famille l'adoptent avec enthousiasme. Sous le couvert du soulagement des «problèmes gynécologiques», puisque la prescription de la pilule à des fins contraceptive demeure illégale au pays jusqu'en 1969.

Cinquante ans plus tard, la Dre Louise Charbonneau se souvient de l'aura de suspicion qui entourait la pilule à ses débuts. Mais dans les années 1960, après un premier enfant, elle n'hésite pas un instant lorsque son médecin lui tend une plaquette en lui demandant: «Voulez-vous compléter votre spécialité?» «Ç'a été une libération, raconte celle qui pratique aujourd'hui à la clinique des jeunes du CLSC des Faubourgs. Je n'ai jamais oublié de la prendre. Enfin, j'avais le contrôle sur mon corps et sur ma vie.»

«Bien avant la pilule, les femmes cherchaient à réduire la taille des familles», relate l'historienne de l'Université de Montréal Denyse Baillargeon. Armées d'un thermomètre et d'un calendrier, parfois d'un — peu pratique — diaphragme, les futures mariées apprennent même comment «planifier» leur famille dans les cours, catholiques, de préparation au mariage. Mais quand la pilule arrive, finies, les méthodes plus ou moins aléatoires: «Enfin, on avait un moyen sûr! dit Denyse Baillargeon. Les femmes n'ont pas hésité à l'adopter rapidement en assez grand nombre. C'est illégal, mais on vendait quand même des condoms à l'époque! Les moeurs avaient évolué plus vite que la législation.»

L'implantation ne se fait pas sans heurts, les médecins catholiques étant peu enclins à «empêcher la famille». «Au début, les femmes se relaient les noms des médecins les plus ouverts», raconte l'historienne. Mais la pilule est «totalement destinée à la femme mariée. Avant qu'une fille de 16 ans puisse se la procurer», il faudra attendre les années 1970. On raconte que les célibataires les plus dégourdies n'hésitaient pas à aborder un jonc et même à se le prêter entre elles pour obtenir la fameuse prescription!

«Au début, l'Église laisse planer un doute. Le pape ne prend pas de position ferme jusqu'en 1968. Là, c'est clair, c'est interdit!» dit Denyse Baillargeon. La cassure survient. «Le refus d'entériner la pilule, c'est le dernier clou dans le cercueil» de l'Église catholique, juge-t-elle.

Développée par des hommes, à l'insistance des femmes

C'est l'enthousiasme d'une femme qui permettra la commercialisation de la première pilule contraceptive. Sixième d'une famille américaine d'origine irlandaise de 11 enfants, Margaret Sanger voit sa mère souffrir de multiples grossesses, pour finalement y laisser sa peau. La jeune infirmière deviendra une véritable activiste pour la contraception. En 1917, elle trouve en Katherine McCormick une alliée de taille. Riche militante pour le droit de vote des femmes, diplômée en biologie, la dame fait aussi dans la distribution de diaphragmes! En 1952, elles entendent parler d'un certain chercheur assez courageux pour développer une pilule contraceptive, malgré le climat hostile, voire illégal, à la contraception dans la société. Plus tard, Gregory Pincus dira: «J'ai inventé la pilule à la demande d'une femme.» En tout, McCormick aurait investi deux millions de dollars dans l'aventure... Plus d'une dizaine de millions d'aujourd'hui.

À la lumière de tests cliniques concluants, Pincus choisit de mettre sur le marché en 1957 le norethynodrel sous le nom d'Enovid, pour «traitement de problèmes gynécologiques», comme les douleurs menstruelles. En 1959, plus de 500 000 Américaines l'utilisent déjà sous ce prétexte.

En 1960, la FDA américaine approuve le comprimé en tant que contraceptif oral. Des dizaines de composés seront mis en marché dans les années suivantes. Vers la fin des années 1960, ce n'est plus la pilule, mais les pilules! Après plusieurs années à refuser de financer la recherche dans ce domaine, l'industrie pharmaceutique mesure enfin... le potentiel commercial des anovulants. Avec raison: en cinq ans, la pilule séduit plus de 11 millions de femmes à travers le monde.

Entre les années 1960 et 2000, plus de 200 millions de femmes y ont eu recours. Selon Statistique Canada, 1,3 million de Canadiennes comptent aujourd'hui sur la pilule, soit 18 % des femmes de 18 à 49 ans. Aujourd'hui, conclut la Dre Louise Charbonneau, «on dit "la pilule" comme "le kleenex", c'est la façon commune de parler de la contraception».

Mais encore aujourd'hui, les femmes entretiennent une relation d'amour-haine avec le petit comprimé, constate-t-elle. Selon elle, «c'est facile d'accuser la pilule de tous les maux, car elle est là tous les jours de notre vie». Les dernières études disponibles concluent que les pilules modernes, faiblement dosées, n'augmentent que faiblement le risque d'accident vasculaire cérébral ou de crise cardiaque. Les avantages surpassent souvent les risques: fumer, être sédentaire ou obèse est bien plus dangereux. «Les femmes sont bien plus en santé depuis qu'elles n'enchaînent plus les grossesses les unes après les autres», rappelle la Dre Charbonneau. D'autant que depuis les premiers comprimés, les doses ont chuté mais les options, elles, ont augmenté: stérilet hormonal, anneau vaginal, injection, timbre, pilules aux dosages et aux composés variés: «On manque rarement d'options de contraception!» assure-t-elle.

Même les règles sont devenues obsolètes. La Dre Charbonneau n'hésite pas à prescrire la pilule en continu à ses patientes. «Pour toute femme en bonne santé, ça pourrait même être vendu sur les tablettes», croit-elle.
3 commentaires
  • ysengrimus - Inscrit 10 juin 2010 06 h 20

    La vraie pilule pour les hommes

    Et la pilule pour les hommes a douze ans... On parle beaucoup de la pilule érectile en corrélation avec la puissance souhaitée des hommes.

    http://ysengrimus.wordpress.com/2010/02/01/la-pilu

    Mais que fait-on de la pilule érectile en corrélation avec le pouvoir observable des femmes?
    Paul Laurendeau

  • Geneviève Caron - Abonnée 10 juin 2010 08 h 26

    Oups!

    "arborer un jonc" Sans rancune. : )

  • France Marcotte - Inscrite 10 juin 2010 09 h 45

    Continuer

    C'est une magnifique histoire (et méconnue) que celle de la pilule! On devrait l'apprendre aux petites filles dans les écoles pour qu'elles n'oublient pas ce qui a failli ne pas arriver. Ce sera à elles d'aller plus loin car il reste beaucoup à faire pour que les femmes ne soient pas seulement protégées de ce qu'elles ne veulent pas subir mais respectées pour ce qu'elles sont, épanouies dans toute leur puissance.