Les damnés du ciboulot

Anne et Marine Rambach ont tracé le portrait des «intellos précaires» en France, et deux fois plutôt qu'une. Mieux, elles ont donné une appellation contrôlée, la parole et mille et un visages aux pigistes à la page, aux traducteurs à la pièce, aux vacataires de la recherche comme aux chargés de cours universitaires sans poste, sans gloire et sans le sou.

Le journal gratuit, on connaît. Mais le journalisme gratuit ou la rédaction gratuite, ça vous dit quelque chose? «L'idée du premier livre nous est venue en une seule journée, en 2000, quand nous avons découvert qu'un éditeur nous avait commandé un long travail mais qu'il n'avait pas l'intention de nous le payer», explique Anne Rambach qui a écrit avec sa conjointe, Marine, Les Intellos précaires (2001) et Les Nouveaux Intellos précaires (2009), tous deux parus chez Stock. «Le même jour, nous avons eu des conversations avec des amis placés dans des situations ressemblant beaucoup aux nôtres, des gens diplômés qui travaillent tout le temps, mais qui se battent pour survivre dans un univers sans beaucoup de lois. D'un coup, on a compris qu'on tenait un sujet pour une enquête.»

Madame et madame (elles sont «pacsées», comme on dit là-bas des couples homosexuels) travaillent ensemble, signent à deux leurs livres ou leurs scénarios. Pendant l'interview réalisée par téléphone cette semaine, Anne Rambach a toujours employé le «nous» pour inclure sa conjointe de vie et de boulot.

«Nous avons forgé le titre des "intellos précaires" le jour même et nous l'explorons depuis, poursuit-elle. Pour le premier livre, nous avons travaillé pendant huit mois et finalement découvert qu'il y a au bas mot 300 000 intellos précaires en France.»

Le terme péjoratif, choisi sciemment («intellectuel, c'est chic, intello, c'est plus suspect, quand même»), décrit ces travailleurs de la culture, souvent effectivement beaucoup plus scolarisés que la moyenne de la population, cette «tribu invisible» qui rassemble les correcteurs d'épreuve, les enseignants à statut chancelant, les journalistes-pigistes ou les commissaires d'exposition indépendants.

«Nous voulions d'abord décrire une population qu'on n'imagine pas a priori, dans laquelle on croit que la précarité ne va pas de soi; l'enseignement, l'édition, les bibliothèques, les musées ou les médias, explique Anne Rambach. Nous voulions montrer que la précarité a quitté depuis longtemps les secteurs peu qualifiés pour migrer et s'installer dans des secteurs qualifiés et éduqués. Les gens ont par exemple été très surpris qu'on leur parle de chercheurs précaires. Ça paraissait très bizarre qu'une personne qui a un doctorat ou des postdoctorats vive avec le salaire minimum, de stage en stage, de contrat en contrat [qu'elle] soit précaire quoi.»

L'étude, pour ainsi dire en deux tomes, porte sur la France et multiplie les cas concrets, parfois jusqu'aux détails des salaires et des effets sur le menu quotidien. Le cadre peut facilement traverser l'Atlantique Nord. Les quelque 2500 chargés de cours de l'Université de Montréal viennent de passer des semaines en grève. Ils donnent 50 % des cours, mais ne reçoivent que 5 % de la masse salariale de l'établissement. Avant sa fermeture, le site Québec89 (une excroissance de Rue 89 et de Branchez-vous!) cherchait un coordonnateur de l'édition, un diplômé universitaire maîtrisant parfaitement le français qui aurait été payé 10 $ l'heure, soit 50 sous de plus que le salaire minimum.

On continue? L'Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ) a montré cet hiver qu'en trente ans, compte tenu de l'inflation, les stagnants tarifs de pige au Québec ont dans les faits chuté de 163 %. Et dans une maison d'édition québécoise, le seul, ou presque à ne pas faire d'argent, ou si peu, c'est habituellement l'auteur, payé moins que la réceptionniste ou le commis de l'entrepôt.

Cachez ce concept...

Dans leur deuxième livre, les auteures répliquent aux sociologues qui leur ont reproché d'agiter une catégorie sans fondement scientifique, plus politique quoi, ce que les principales intéressées ne renient pas. Anne Rambach ajoute que sa catégorie élastique ne doit d'ailleurs pas faire oublier que certains sont plus précaires que d'autres: les femmes et les minorités en tous genres.

Surtout, tout ceci n'intéresse pas les «lologues» eux-mêmes, qui ont donc mauvais jeu de démolir le travail pionnier. «Nous sommes amusées à constater qu'il n'y a jamais eu une seule thèse ou une seule recherche en France sur la précarité des chercheurs et en particulier sur la précarité des sociologues, dit Anne Rambach. Il y a certainement une part de soumission volontaire de la part de ces intellos, une attitude qui découle en partie du plaisir d'avoir choisi un métier qu'on aime, malgré tout.»

Une sociologue française, Nathalie Heinich a par contre observé que si les artistes sont moins payés, c'est parce que les candidats se bousculent aux portes de ce métier qui peut apporter gloire, plaisirs et fortune. Bref, la tarte est divisée en trop de convives.

Mme Rambach note alors que dans son pays, 65 écoles continuent à former des journalistes, dont une petite douzaine officiellement est reconnue par l'État français. «Il en sort, sans arrêt, sans arrêt, sans arrêt, alors qu'il n'y a plus de place et cela a ses effets sur la baisse du prix du travail», commente-t-elle. D'où aussi le nombre impressionnant de CV d'apprentis journalistes franco-français que reçoit la direction du Devoir, comme certainement celle des autres médias québécois. «Par contre, s'il est facile de comprendre qu'on ait de la difficulté à bien vivre quand il manque de travail dans un secteur, il semble incompréhensible de saisir pourquoi des intellos précaires vivent mal tout en travaillant tout le temps.»

Le pire pour elles, c'est de constater que les conditions se détériorent. Un vieil intello blindé prend sa retraite dorée et le poste disparaît. Certains pigistes à temps plein de Radio-Canada attendent leur permanence depuis deux décennies. «En reprenant l'enquête à huit ans de distance, nous avons pu constater un durcissement, seulement c'est vrai pour tous les salariés. La crise n'a aidé personne évidemment, mais les précaires sont plus touchés.»

La précarité devient une situation permanente et une génération de pauvres professionnels de la culture et des communications pousse sur l'autre. Anne Rambach cite «le cas d'école» du groupe français Editis, le second en France dans l'édition. Il a été vendu à gros prix en 2008 après des années de «rationalisations». Deux patrons-propriétaires ont alors empoché plus de 100 millions d'euros de profits personnels. «Tout le fruit des efforts des travailleurs est remonté dans les poches de quelques-uns, raconte Mme Rambach. Après des luttes importantes, certains employés ont reçu des primes, certains, mais aucun auteur. C'est très symptomatique. [...] De plus en plus, le fruit du travail rétribue des actionnaires et il faudrait donc trouver des outils pour contrebalancer ce pouvoir.»

Une guerre idéologique...

D'où la question léniniste à plusieurs milliards: que faire? Il y a bien là-bas comme ici des groupes mieux organisés, des syndicats de recherchistes ou d'auteurs, des avantages fiscaux, des grèves, etc. Après des années de revendications, l'AJIQ vient de signer un contrat avec le Groupe Gesca (dont La Presse) qui assure un tarif de 120 $ le feuillet pour les piges, quand il en reste. Seulement, pourquoi diable les intellos précaires ne réussissent-ils pas à mieux s'organiser?

Le livre Les Nouveaux Intellos précaires se ferme sur une courte réflexion concernant les revendications individuelles ou collectives. Les auteures notent que les syndicats regroupant les intellos de l'ancien modèle sont souvent occupés à défendre les acquis de leurs membres. Le conflit du Journal de Montréal s'inscrit dans cette tentative de sauver des acquis du capitalisme à papa.

«Il faudra de nouveaux modèles de solidarité et de réseautage, complète Anne Rambach en entrevue. En France par exemple, le Forum pige regroupe un millier de pigistes du journalisme qui discutent des prix, des contrats, etc. Mais évidemment, il serait important de créer un continuum d'action entre salariés et précaires. [...] Mais la gauche a du mal à s'organiser sur ces sujets. Le monde politique reste très homogène du point de vue social, du point de vue du sexe aussi. Nous ne croyons pas qu'il y ait de la place pour un mouvement politique des intellos précaires. D'ailleurs, un mouvement de tous les précaires serait plus intéressant...»

D'où cette interrogation finale plus profonde qui ne débouche pas sur une remise en cause du capitalisme ou du marché, mais bien de l'utilité fondamentale des intellos précaires comme des intellectuels organiques dans une société.

«La précarisation est l'un de moyens de contrôler les idées en circulation, dit le dernier paragraphe du dernier livre. Des intellectuels éjectables et, pour une part, préoccupés d'abord de leur simple subsistance n'offrent absolument pas le même pouvoir de résistance. [...] Appauvrir, à tous les sens du terme, le savoir, la réflexion et la création est donc une tactique de guerre idéologique.»

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