Juré sacré, kamarad!

Pour certains, les sacres sont banals. Pour d'autres, ils sont tabous. Le linguiste russe Artiom Koulakov, lui, s'émerveille devant la richesse des jurons québécois.

Artiom Koulakov aurait trouvé sa place dans les camps de bûcherons du Québec du début du XXe siècle. Certes, sa petite taille, son corps frêle et son dos voûté lui auraient valu quelques sobriquets peu enviables. Mais les connaissances de ce linguiste russe spécialisé dans les jurons québécois auraient fait bien des jaloux lors des concours de sacres.

«Pendant ces joutes oratoires, les participants devaient faire la plus longue chaîne de sacres possible sans se répéter», raconte le chercheur. Question de corser l'exercice, les séquences devaient respecter «les règles inconscientes du sacrage». Les règles inconscientes? «Les jurons ne peuvent pas être utilisés dans n'importe quel ordre. Prononcer "sainte viarge de crisse de ciboire d'ostie" est beaucoup moins naturel que de dire "crisse d'ostie de ciboire de sainte viarge".»

Singulier domaine d'expertise que les sacres. «Mais c'est très passionnant!», s'enthousiasme Artiom Koulakov dans son petit bureau de professeur à l'Université d'État de Saratov, où Le Devoir l'a rencontré en février dernier. Ces interjections vulgaires représentent pour lui une fenêtre ouverte sur la culture québécoise. «Les jurons font partie inaliénable de la vie quotidienne et de l'identité nationale des Québécois.»

Lorsque les premiers Français se sont installés en Amérique, ils possédaient déjà une langue riche avec une longue tradition, rappelle le chercheur. «Avec le temps, les colons n'ont pas inventé un nouveau nom pour les vaches, ni un nouveau verbe pour "prendre". Pourtant, ils ont expulsé la majorité des invectives françaises pour les remplacer par des sacres.» À un point tel qu'aujourd'hui, «les jurons distinguent les deux peuples».

Les blasphèmes d'origine catholique sont utilisés dans plus d'un endroit du monde. Ce club sélect compte notamment parmi ses membres l'Espagne — hostia —, l'Italie — porca madonna (sale vierge) — et même la France, quoiqu'elle fasse pâle figure avec son «nom de Dieu». «Mais seul le Québec possède un répertoire de sacres aussi varié», souligne le linguiste.

L'inventaire de base des jurons québécois compte une cinquantaine de termes très polyvalents. Dans certains cas, une même invective s'utilise comme un nom commun — «mon crisse» —, un verbe — «crisse ton camp» —, ou un adverbe — «c'est crissement beau». «Mieux encore, chaque sacre possède un nombre de variantes pratiquement illimité. Par exemple, tabarnac devient tabarnache, tabarnouche, tabarnane, tabarouette, tabarslac, etc.»

Avec ce «système de sacrage ouvert, personne n'inventera jamais le dernier juron»! s'emballe le linguiste. Ainsi, avec un nombre limité de gros mots, «les Québécois ont créé un nombre infini de sacres». Voilà de quoi être fier.

Fenêtre sur une culture

Artiom Koulakov cultive sa passion pour les jurons depuis 2005. À l'époque, un de ses collègues publie une étude sur les insultes allemandes dans laquelle il affirme que les injures permettent de comprendre la mentalité d'un peuple. Curieux, le professeur décide de décortiquer le vocabulaire vulgaire de sa langue de spécialisation, le français de l'Amérique du Nord.

Étudier le parler québécois depuis une petite université située à 800 kilomètres au sud de Moscou s'avère toutefois plus facile à dire qu'à faire. Pour alimenter ses recherches, Artiom Koulakov dispose de quelques volumes de référence spécialisés, dont le Dictionnaire du français au Canada: Québec et Acadie. Rédigé par le chef de son département, ce petit bijou — dont le seul exemplaire disponible en dehors de la Russie se trouve à la Grande Bibliothèque — explique aux Russes ce que signifient des mots et des expressions comme «bécosse» et «partir en brosse».

«Les dictionnaires ne sont toutefois qu'une représentation de la langue, rappelle Artiom Koulakov. Si je ne me fiais qu'à eux, je croirais que le mot "presbytère" est encore employé comme juron aujourd'hui. Il vaut mieux étudier la parole, qui est la concrétisation de la langue.» Pour obtenir un échantillon représentatif du langage, le chercheur s'est donc tourné vers les livres, les disques et les films québécois qu'il pouvait obtenir d'une manière ou d'une autre en Russie.

Dans sa bibliothèque figurent notamment quelques bouquins de Michel Tremblay, le film C.R.A.Z.Y. ainsi que l'anthologie de Robert Charlebois. Encore faut-il saisir le sens de ces oeuvres. «J'ai dû lire la pièce Les Belles-soeurs deux fois. Une première pour la comprendre, puis une deuxième pour répertorier les jurons.»

Le «simonac» chouchou

Parmi tous ceux qu'il a répertoriés, son favori demeure «simonac». «J'adore sa sonorité. Il me semble cependant que les Québécois préfèrent celle de "tabarnac", puisqu'ils l'utilisent beaucoup.» La popularité de ce sacre découlerait de deux facteurs phonétiques. «À cause des consonnes, ce mot a une sonorité proche du grognement. De plus, le son "a", qui est présent trois fois dans ce juron, est la voyelle la plus fréquente au Québec.» «Tabarnac» aurait donc quelque chose de primaire et de réconfortant à la fois. Selon le contexte, prononcer ce mot soulagerait la colère ou augmenterait la joie. «Mais ce n'est qu'une hypothèse», s'empresse d'ajouter le chercheur.

Si Artiom Koulakov demeure prudent, c'est qu'il considère «que sacrer est un art dont [il n'est] pas encore maître». Pour atteindre un tel niveau, il lui faudrait vivre au Québec plusieurs années, «entouré de préférence de bons sacreurs», dit-il en rigolant. Or il n'a mis les pieds dans la province de Michel Chartrand et de Pierre Falardeau qu'une fois, en novembre 2009. Un mois plus tard, il repartait chez lui avec deux valises où les 1500 $ de livres nouvellement acquis, «introuvables en Russie», occupaient plus d'espace que ses vêtements.

Bien que le professeur se plaise à réciter divers sacres québécois au vu et au su de tous, il refuse catégoriquement de prononcer des jurons russes à titre de comparaison. «Disons simplement qu'ils sont d'ordre sexuel et scatologique. Vous savez, pour posséder le réflexe de retenir les invectives d'un pays, il faut être né dans cette culture. Voilà pourquoi il est toujours plus facile, et plus amusant, de prononcer les jurons d'une langue étrangère.»

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Collaboration spéciale