Le coup de pouce vert du Devoir

Le Devoir a diffusé et défendu avec persévérance, dès 1929, d’une administration municipale à l’autre, le projet du frère Marie-Victorin de créer un jardin botanique à Montréal.
Photo: jardin botanique de montréal Le Devoir a diffusé et défendu avec persévérance, dès 1929, d’une administration municipale à l’autre, le projet du frère Marie-Victorin de créer un jardin botanique à Montréal.

Lorsque le frère Marie-Victorin lance l'idée de créer un jardin botanique à Montréal, le journaliste Louis Dupire, du Devoir, lui apporte son appui. Un appui indéfectible qui permettra au projet de survivre aux multiples obstacles qui risquent d'en compromettre la concrétisation.

À son retour d'un périple de six mois à travers trois continents, le frère Marie-Victorin accorde le 25 novembre 1929 une entrevue au Devoir dans laquelle il exprime son désir de doter Montréal d'un jardin botanique. Le fait d'avoir visité les plus grands jardins botaniques du monde l'a convaincu de l'importance qu'un tel établissement soit présent dans une ville comme Montréal.

Le botaniste affirme être revenu «pénétré de la nécessité pour une ville comme la nôtre et pour une université comme celle de Montréal d'avoir un grand jardin botanique scientifiquement organisé où l'étudiant pourrait apprendre, où le peuple goûterait cette joie intime et pure qui monte d'un grand jardin où sont réunies pour la science et pour l'art les grandes merveilles de Dieu». Car si «des villes comme Cologne, Le Cap, Le Caire et même des centres perdus comme Orotaba, aux îles Canaries, ont d'admirables jardins botaniques, pourquoi pas Montréal?», demande-t-il.

Trois semaines plus tard, le samedi 14 décembre, il présente officiellement devant les membres de la Société canadienne d'histoire naturelle, dont il est le président, son projet d'ériger à Montréal un jardin botanique à l'image de ceux de New York, Boston ou Kew, en Angleterre. Le Devoir reproduit à la une de son édition du lundi suivant l'intégralité de son plaidoyer. Le lendemain, 17 décembre 1929, le journaliste Louis Dupire accorde son appui au projet dans un éditorial intitulé «Un jardin botanique à Montréal», en marge de la magistrale conférence du frère Marie-Victorin. «Le discours que le frère Marie-Victorin a prononcé, samedi, en qualité de président de la Société d'histoire naturelle, est à propager. [...] Souhaitons que tous ceux de nos lecteurs qui veulent le progrès bien entendu de Montréal, qui tiennent à l'embellir et à rendre à la classe laborieuse le contact si nécessaire et si tonique avec la nature, le lisent et le fassent lire. Souhaitons que toutes nos sociétés nationales et philanthropiques y fassent vigoureusement écho», écrit Dupire, qui reprend aussi les mots de l'éminent botaniste: «Le temps n'est-il pas venu de demander à ceux qui nous gouvernent de placer Montréal sur la carte des villes que l'on peut visiter et où il y a quelque chose pour l'oeil et pour l'esprit?» Et le journaliste conclut en affirmant qu'«un jardin de botanique n'est pas intéressant seulement pour les citadins. Il l'est aussi pour les visiteurs, pour tous les visiteurs, y compris ceux de la campagne».

Trois sites sont proposés pour ériger cet espace scientifique et récréatif: le parc du Mont-Royal, l'île Sainte-Hélène et le parc Maisonneuve, situé à l'extrémité est de Montréal. À l'instar de Marie-Victorin, Louis Dupire opte pour le parc Maisonneuve, qui est resté en friche, à l'exception d'une parcelle occupée par un terrain de golf municipal, depuis que la Ville l'a acquis au moment de l'annexion de la banlieue du même nom. «La plus fâcheuse plaie de l'Est, c'est cet immense parc de Maisonneuve qui a coûté des millions scandaleux et qui reste inutilisé dans sa plus grande partie. Il ne vaut guère mieux dans l'ensemble qu'un immense dépotoir. [...] Voici que le frère Marie-Victorin, en exposant son projet splendide, se porte à notre secours. Fasse le ciel qu'il réussisse et que l'on fasse de cet immense terrain en friche (sauf pour ce qui est du champ de golf) quelque chose qui se rapproche de la ferme de démonstration d'Ottawa», martèle Louis Dupire dans son éditorial du 17 décem-bre 1929.

Marie-Victorin a aussi un autre allié de taille, le maire Camilien Houde, un de ses anciens élèves au col-lège de Longueuil, qui promet son soutien au projet lors

de la campagne électorale de 1931. Après sa réélection, le comité exécutif de la Ville adopte le projet de Marie-Victorin dans son intégralité, puis, dans les mois qui suivent, réserve une somme de 100 000 $ pour commencer les travaux. Mais le 4 avril 1932, Camilien Houde perd les élections au profit de Ferdinand Rinfret.

D'un maire à l'autre

Au lendemain de l'élection de Ferdinand Rinfret à la mairie, Louis Dupire reprend son cheval de bataille et essaie de convaincre la nouvelle administration de l'importance de poursuivre le projet. «Le nouveau maire est un homme très cultivé [alors que] son prédécesseur n'était guère qu'un autodidacte mais qui a eu le mérite de saisir la valeur éducative de ce jardin botanique et d'en favoriser l'établissement. [...] M. Rinfret doit à sa culture de recommander fortement à l'exécutif et au conseil municipal d'achever rapidement l'entreprise désormais en bonne voie», rédige-t-il le 9 avril 1932. Mais le changement d'équipe au conseil municipal sonne l'arrêt des travaux et met en veilleuse le projet.

Lorsque Camilien Houde reconquiert la mairie de Montréal en 1934, Marie-Victorin profi-

te du lancement de sa Flore lau-rentienne en 1935 pour revenir à la charge. Le comité exécutif de la Ville vote finalement, en avril 1936, une somme de 20 000 $ pour la poursuite des travaux. Quelques mois plus tard, l'élection de Maurice Duplessis à la tête du gouvernement du Québec s'avère aussi favorable car, bon ami de Marie-Victorin, il appuie sans réserve le projet du jardin botanique. De plus, face à la crise économique qui sévit, les pouvoirs publics cherchent à créer de l'emploi. Les fonds alloués par les divers ordres de gouvernement aux «travaux de chômage» permettent d'accélérer la construction.

Mais avant que le jardin soit achevé, survient un autre écueil en 1939 avec l'élection d'un nouveau gouvernement provincial dirigé par le libéral Adélard Godbout. Bien qu'il soit agronome, ce dernier «dénonce le montant astronomique que le gouvernement a gaspillé, à [son] avis, dans ce grand chantier», rappelle l'historienne Michèle Dagenais dans la Revue d'histoire de l'Amérique française. «Dénonçant toute cette entreprise, le nouveau premier ministre, Adélard Godbout, juge de manière méprisante le travail de ses prédécesseurs et l'aide apportée à planter "quelques fougères dans un jardin coûtant onze millions".»

Encore une fois, Louis Dupire vient au secours de l'institution, que plus de 25 000 personnes, principalement des élèves des écoles secondaires, avaient déjà découverte le 22 août 1937, lors de son ouverture partielle. Le jardin n'ouvre officiellement ses portes au grand public qu'en 1939.

Hommage du frère Marie-Victorin

À la mort de Louis Dupire, survenue le 19 juin 1942, le frère Marie-Victorin lui rend hommage dans les pages de l'édition du 27 juin 1942: «L'oeuvre la plus personnelle et la plus hardie du puissant journaliste qui vient de tomber les armes à la main, est sans contredit la part qu'il prit dans la genèse du Jardin botanique de Montréal, il en avait fait son affaire, et tout le monde le savait. On ferait — on fera — un fort volume des éditoriaux percutants qui, jour après jour, s'attaquèrent au roc dur de l'indifférence ou de l'hostilité, suivant un rythme et avec une force rappelant l'outil du carrier forant le trou de mine [...] Vingt fois, le Jardin botanique, oeuvre d'éducation et monument à la science de la vie, faillit chavirer; chaque fois le bras vigoureux de Louis Dupire donna le coup de barre nécessaire. Le journaliste — de par son médium d'expression qui n'est ni le marbre, ni la toile, ni le livre, mais le feuillet mobile qui ne vit qu'un jour — est bien exposé à mourir tout entier. Mais Louis Dupire vivra, car son nom sera désormais inséparable de l'histoire de la grande institution qu'est le Jardin botanique.»

Gaétan Deschênes, chroniqueur horticole et auteur de L'Histoire de l'horticulture au Québec, confiait récemment au Devoir que, de l'avis de bien des témoins qu'il a interrogés ou dont il a lu la correspondance, «l'idée d'aménager un jardin botanique au parc Maisonneuve aurait été abandonnée sans Dupire, personnage parfois effacé mais combien efficace. Sans vouloir rien enlever au travail exceptionnel de Marie-Victorin et de Teuscher [l'architecte-paysagiste du jardin], tout le monde estime que Louis Dupire, en raison de ses relations privilégiées avec les gens du pouvoir, fut le premier responsable de cette réalisation qui fait aujourd'hui l'orgueil de tout un peuple».

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Avec la collaboration d'Yves Gingras, historien et sociologue des sciences à l'UQAM