L'entrevue - Le miroir Kate Moss

Des œuvres de Tracy Emin, Banksy et Albert Watson représentant le célèbre mannequin britannique Kate Moss, présentées lors d’une vente aux enchères à Londres en 2008.
Photo: Agence France-Presse (photo) Shaun Curry Des œuvres de Tracy Emin, Banksy et Albert Watson représentant le célèbre mannequin britannique Kate Moss, présentées lors d’une vente aux enchères à Londres en 2008.

On la croyait terriblement superficielle. Elle s'avère plutôt d'une profondeur insoupçonnée. La mannequin Kate Moss, l'égérie de Calvin Klein qui a fait vibrer les passerelles de la mode au cours des deux dernières décennies, ne serait pas seulement un «tas d'os» exploité par l'industrie du paraître pour promouvoir le beau et la norme par le tissu.

Avec le recul, on remarque que la jeune Britannique semble avoir été, dans sa carrière, un tout autre support. Un support qui raconte bien plus sur nous, l'humain en société, et sur notre époque que sur le monde de la mode qui l'a rendue millionnaire à 20 ans, estime l'écrivain français Christian Salmon. Et ce membre du Centre de recherche sur les arts et le langage, une entité du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en France, en fait la démonstration dans Kate Moss Machine (La Découverte), une étonnante autopsie des temps présents par l'analyse serrée de la narration sociale portée par la belle.

Tous des Kate Moss

«Nous sommes tous des Kate Moss», lance à l'autre bout du fil ce spécialiste des univers romanesques, qui a signé en 2007 Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (La Découverte). «Kate Moss, c'est plus qu'un mannequin. Elle incarne une sorte de destin qui est un peu le nôtre à tous. On dit qu'elle est photogénique, mais elle est surtout "sémiophile"», porteuse d'une symbolique qui va au-delà de la légèreté d'une Semaine de mode à Milan.

Depuis le premier dévoilement de sa charmante plastique — c'était sur le papier glacé de la couverture du magazine The Face —, la petite fille d'Addiscombe, à Londres, n'aura donc jamais cessé de surprendre et de faire parler d'elle.

Première incarnation du waif look, ce style en émergence au début des années 90 où l'enfance s'expose abandonnée, Katherine Ann Moss impose rapidement son style dans le monde de la mode, avec une «attitude blasée qui héroïse la vie quotidienne et mixe les styles et les cultures», écrit-il. Et ce, aux dépens des supermodèles comme Cindy Crawford ou Claudia Schiffer, icônes de la décennie précédente, dont l'aspect natural healthy (naturel et en santé), comme on disait dans le milieu, les conduit doucement dans la marge du grand livre des tendances.

Cette prise de pouvoir médiatique par Kate est loin d'être un accident. L'époque est en mutation. L'anti-glamour et le réalisme, portés par des photographes comme Corinne Day — qui a mis Kate au monde —, cherchent leur place dans un monde où les enfants de la génération X carburent au grunge, au rejet du monde et à la nostalgie d'une pureté fabulée. La sphère économique fait face aussi à une recomposition forcée par la récession tout comme par les crises des fonds publics et les crises monétaires, qui vont poser les bases d'un modèle d'échange mondialisé où vacillent les vérités d'hier.

Du produit à l'individu

La mode n'échappe pas à la mutation. «Cela devient un continent en formation, un continent en mouvement, qui fonctionne avec ses propres lois et qui va refléter et reproduire plusieurs révolutions concomitantes», résume M. Salmon. Comment? En se dissolvant dans le cadre plus large de la culture jeune, en pénétrant les sphères musicale et télévisuelle, mais aussi en embrasant la révolution du capitalisme qui, à l'époque, pour trouver un deuxième souffle, «a besoin de créer un cycle de mise en valeur qui porte non plus sur le produit [comme dans les années 80] mais sur les individus».

Les temps sont au «néo» et Kate Moss va contribuer à la transformation des comportements sociaux pour aider les humains à faire face à cette nouvelle musique, poursuit l'auteur. «La mode devient stratégique. Ce n'est plus une industrie du luxe qui fabrique des vêtements, dit M. Salmon. Elle devient une grande usine à fabriquer des individus nouveaux» par l'entremise d'une pourvoyeuse «de looks composites, capable de mélanger les identités, les habits et les époques» et qui va finir par devenir le miroir d'un monde dont elle incarne les changements autant qu'elle les stimule.

Sur la plage de Camber Sands (où elle a fait ses premières photos), au sud de Londres, dos contre un arbre, avachie sur un canapé, nue sur un divan, au pied d'un pont suspendu, au milieu d'une rue, Kate Moss s'expose et «contribue à la définition de la décennie baby!», comme l'a écrit un jour Bret Easton Ellis dans son Glamorama (Robert Laffont). Ses valeurs sont sur le point de devenir les nôtres: «la jeunesse, la vitesse, la transgression», écrit Salmon. Mais aussi «la capacité à endosser un rôle et à capter l'attention». Son corps n'est plus un support à vêtements. Il devient un «récit inspirant».

L'idéal type d'une société en mouvement

La personnalité caméléon de Kate Moss y est d'ailleurs pour beaucoup. «Dans les années 90, poursuit l'auteur, une personnalité caméléon est beaucoup plus qu'un signe dans un système sémiotique, tel que celui qu'élaborait Roland Barthes dans son Système de la mode [en 1967]: elle est devenue l'idéal type d'une société qui recherche des sujets capables d'acquérir sans cesse de nouvelles compétences, une mobilité sociale, une malléabilité pour s'adapter à un marché du travail hautement volatil.»

On s'envole: la modernité se fait alors liquide, comme l'a souligné au début du siècle le sociologue Zygmunt Bauman, en référence à des décennies où la vertu ne peut plus «résider dans la conformité aux règles» mais dans la transgression de ces règles. Chose que Kate Moss arrive d'ailleurs à faire avec brio. «Elle est la rebelle intégrée. L'excès assumé», écrit Salmon. Et elle impose du coup «un nouveau code contradictoire qui fait de la transgression une norme sociale» et qui passe parfois par le côté sombre du mannequin, dont une photo a un jour capté l'essence.

Publiée à la une du tabloïd anglais Daily Mirror le 15 septembre 2005, elle montre Kate Moss... le nez dans la cocaïne, en compagnie du chanteur Peter Doherty. La mésaventure lui vaudra le surnom de «Cocaïne Kate», mais ne la discréditera pas pour autant, fait remarquer Christian Salmon. «Nous sommes dans l'époque de la performance, de l'obsession compétitive où la dépendance est une valeur glorifiée, dit-il. Les individus doivent performer jusqu'au point de rupture, jusqu'à la fracture.»

C'est ce que fait Kate Moss la belle, Kate Moss la coquine, un chapeau cachant sa nudité, en dépassant la ligne, le nez dans la poudre. C'est ce qu'elle fait aussi en saccageant des suites d'hôtel de luxe avec Johnny Depp ou en se vautrant dans la débauche avec ses minces amies, en marge des Semaines de mode de Londres, de Paris, de New York ou de Milan. Et dans un monde où la transgression des règles est loi, cela lui donne forcément encore «plus de valeur sociale», dit-il.

L'époque le vaut bien. Et c'est d'ailleurs ce qui va aussi causer sa perte, comme en témoigne la crise économique de 2008, dont les ingrédients ont certainement été réfléchis, un jour, par le miroir Kate Moss. «La faillite de Lehman Brothers [déclarée un 15 septembre] met fin à la mutation» et à la destinée portée par la célèbre mannequin, qui confirme au passage cette incroyable capacité d'adaptation qui l'a si fortement inscrite dans son temps: «Elle ne disparaît pas pour autant, dit M. Salmon. Elle devient une marque. Elle atteint son zénith. Elle devient un mythe.» Un mythe finalement très bon pour l'ego, puisqu'il nous ressemble.
2 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 15 mars 2010 09 h 59

    Jeu de miroirs

    Intéressant et la démonstration de l'écrivain Christian Salmon se tient aussi bien qu'une robe qui tombe mais ne peut-on pas dire que les mannequins ont toujours été à leur époque plus que des supports à linge? Qu'on pense à Twiggy dans les années 60: "alors qu'à cette époque la tendance était aux mannequins charnus avec des coupes de cheveux féminines classiques, Twiggy avait une apparence androgyne" lit-on dans Wikipedia. Elle aussi était le miroir de bien des transformations sociales mais le phénomème qu'elle représentait n'a peut-être tout simplement pas fait l'objet de l'attention et de l'analyse d'un C.Salmon. Ce nouveau code contradictoire qui fait de la transgression une norme sociale rend aussi la révolte presqu'impossible, comme l'a démontré Naomi Klein. C'est aussi une stratégie de marketing très efficace et donner à ce moment-ci un sens profond à un phénomène de mode sera d'un grand secours à une industrie de la publicité en crise.

  • Jean Rousseau - Inscrit 15 mars 2010 16 h 56

    LA VRAIE LIBERTÉ.

    Chercher constamment à transgresser les normes vestimentaires, (ou autres), constitue toujours une norme, peut-être la plus insidieuse, parce qu'elle rend la véritable révolte presque impossible, selon Naomi Klein; citée ci-haut par France Marcotte. D'où la détresse, que l'être avertit retrouve chez certains acteurs sociaux: chanteur; Dédé Fortin, écrivaine: Nelly Arcand, actrice: Marylin Monroe... Ce goût de la transgression s'appuie sur le besoin de différenciation, lequel permet à l'individu de se reconnnaître parmi d'autres. La personne en s'assumant acquiert de la flexibilité et dès lors ses voies de différenciation deviennent plus adaptées, voire détachées de la pulsion de mort.