Le sort de l'ancienne abbaye d'Oka inquiète les moines

Un moine photographié dans la chapelle de l’abbaye d’Oka peu avant le déménagement de la communauté des cisterciens, l’an dernier. Le monastère a été vendu à un consortium en 2007.
Photo: - Le Devoir Un moine photographié dans la chapelle de l’abbaye d’Oka peu avant le déménagement de la communauté des cisterciens, l’an dernier. Le monastère a été vendu à un consortium en 2007.

Taxes impayées, location à une école privée pour super-riches, tournage d'un film d'horreur, rumeurs de saisie, voire de revente: les cisterciens s'inquiètent pour leur ancien monastère...

Le père abbé s'inquiète. Il garde la foi, évidemment, mais le cistercien dom André Barbeau commence à douter sérieusement. Pas pour lui, ni pour sa communauté maintenant déménagée dans Lanaudière, mais pour son ancien monastère d'Oka. Le grand complexe patrimonial, situé à l'ouest de Montréal, a été vendu pour un peu plus de six millions de dollars, en 2007, à un consortium d'organismes éducatifs, touristiques et régionaux.

Le père abbé s'inquiète parce que les signes le découragent. Le nouveau propriétaire, la Corporation de l'abbaye d'Oka, doit toujours ses taxes municipales et scolaires de 2009, soit environ 300 000 $. Les grands projets pour mettre en valeur le site conventuel, au profit du public, se font attendre. Et ce week-end, par Internet, dom Barbeau a appris que la Trappe était louée pendant des semaines pour le tournage d'un film 3D baptisé Hidden. Un film d'horreur, ce qui en rajoute...

«On a vendu l'abbaye à la Corporation dans un esprit très clair, pour préserver le patrimoine, dit dom André Barbeau, joint par téléphone hier par Le Devoir. Tourner un film d'horreur dans l'enceinte du monastère, il me semble que ce n'est pas tout à fait dans la ligne des intentions. Actuellement, on est dans le flou complet. On ne sait pas dans quelle direction la Corporation s'en va.»

Il y a bien un locataire, le collège Harrington, une école privée spécialisée dans la formation sport-étude, en hockey, en l'occurrence. Ce qui fait, en gros, que la collectivité aura déboursé des millions pour loger une école internationale exigeant à chacune de ses élèves plus de 30 000 $ par année en frais d'inscription. On fait mieux comme développement équitable et populaire.

La commission scolaire de la Seigneurie-des-Mille-Îles, membre de la Corporation, devait utiliser le site centenaire pour de la formation professionnelle. Elle a plutôt choisi de construire de nouvelles installations pédagogiques dans la région de Mirabel. Le projet d'une école d'hôtellerie n'avance pas plus.


Procédure légale

Des rumeurs folles parviennent maintenant jusqu'au nouveau monastère Val Notre-Dame, dans le diocèse de Joliette, construit après la vente. Le père abbé en dresse la liste: l'immeuble d'Oka ne serait plus assuré ni adéquatement chauffé; les remboursements hypothécaires ne se feraient plus; le compte des taxes scolaires serait en souffrance. Les moines ont donc entrepris hier une procédure légale pour recevoir des relevés exacts, comme l'autorise le contrat notarié, puisqu'ils attendent toujours 1,5 million de dollars de cette transaction.

En y pensant bien, dom Barbeau commence à craindre pour sa communauté... «Des articles de l'acte de vente nous donnent le droit d'obtenir des preuves et nous les voulons», résume le chef des moines, qui envisage, au pire, une éventuelle saisie de l'immeuble. Il annonce «à regret» qu'il va se prévaloir de son droit de visite dès vendredi, avec son avocat, pour juger de visu l'état des lieux.

«Il y a eu un référendum à Oka pour autoriser l'emprunt de trois millions de la municipalité, dit dom Barbeau. Il est temps que la population soit mise au courant.»


Vers la rentabilité

Tout en confirmant les arrérages sur les taxes de 2009, le directeur général de la Corporation de l'abbaye d'Oka se fait rassurant. «Nous rencontrons une difficulté pour obtenir les liquidités nécessaires, surtout pendant les mois moins achalandés de janvier, février et mars, dit Sylvain Camiran. Nous n'avons pas de marge de crédit. Le conseil d'administration est saisi de ce problème et fait les démarches nécessaires pour trouver l'argent.»

Le directeur dévoile ses comptes: en 2007, la Corporation a généré 267 000 $ de revenus. L'an dernier, le total est passé à 2,4 millions et le seuil des trois millions, celui de la rentabilité, devrait être atteint cette année. Il explique que ses partenaires exploitent les terres agricoles, en particulier les vergers, et que le magasin poursuit ses activités commerciales et rentables.

«La commission scolaire n'a pas pu s'installer chez nous parce que les travaux d'aménagement auraient coûté trop cher, dit-il. Mais nous avons diversifié nos sources de revenus. Nous organisons des concerts, des brunches, des marchés. Nous louons nos espaces pour des mariages.»

M. Camiran ajoute que le bâtiment est assuré, chauffé, et même entretenu adéquatement par plusieurs employés. «L'école privée occupe entre 30 et 40 % du monastère. Il y a encore beaucoup d'espace pour du développement. Le tournage de cinéma l'emploie actuellement et tout sera remis en ordre après.»

Le directeur comprend la réticence du père abbé à cause du sujet du tournage, mais il explique devoir rentabiliser le site patrimonial maintenant désacralisé. Il se désole finalement des démarches légales des anciens propriétaires.

La lettre exigeant des copies des traites bancaires a été adressée lundi à la présidente de la commission scolaire, qui préside aussi le conseil d'administration de la Corporation. Le directeur de la Caisse populaire et le maire d'Oka y siègent aussi. Bref, les créanciers y sont à la fois juges et parties.

«Les conflits d'intérêts potentiels me semblent importants, dit dom Barbeau, qui trouve dans cette délicate situation de nouveaux motifs à s'inquiéter. On entend aussi dire que les propriétaires pourraient être tentés de revendre le monastère pour se rembourser...»

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