Prévenir pour moins guérir

Plus de 1600 militaires canadiens sont touchés par des troubles psychologiques.
Photo: Agence France-Presse (photo) Plus de 1600 militaires canadiens sont touchés par des troubles psychologiques.

La mission en Afghanistan continue de faire souffrir mentalement les soldats canadiens, alors que plus de 1600 militaires sont touchés par des troubles psychologiques, selon les nouveaux chiffres obtenus par Le Devoir. Consciente des problèmes, l'armée innove pour aider les soldats avant même leur déploiement.

Le 14 janvier dernier en après-midi, deux navires des Forces canadiennes, le contre-torpilleur Athabaskan et la frégate Halifax, ont pris la mer en direction d'Haïti, dévasté par un séisme. Dans les heures précédentes, au milieu des préparatifs pour le départ, l'équipe chargée de la santé mentale des soldats à Halifax a rencontré les capitaines des deux navires. L'objectif: élaborer un plan afin de minimiser le stress des marins une fois rendu dans le chaos haïtien et ainsi éviter des problèmes de santé mentale au retour.

Le choix

Sur les navires canadiens, les capitaines ont demandé aux 502 soldats s'ils voulaient débarquer pour donner un coup de main aux Haïtiens — sachant que sur l'île, les scènes de désolation, avec les blessés et les morts, pouvaient être dures à supporter — ou encore rester sur le bateau pour exécuter d'autres tâches.

«Personne n'a été forcé d'aller à terre, explique le lieutenant-colonel Rakesh Jetly, psychiatre et conseiller en santé mentale au sein des Forces canadiennes. Donner le choix et ne rien imposer, ça aide psychologiquement puisque c'est volontaire.»

Les capitaines ont aussi effectué des rotations pour éviter que les mêmes marins soient toujours à l'avant-scène du désastre. «Ce type d'attention aide beaucoup à faire baisser le stress», affirme M. Jetly.

Une mission différente

Malgré tout, l'armée s'attend à ce que certains militaires reviennent troublés psychologiquement de la mission en Haïti. «Oui, je pense qu'on va en avoir, dit le lieutenant-colonel Jetly. Peut-être moins qu'en Afghanistan, car la mission est différente et assez courte. Mais les gens réagissent différemment aux événements et certains peuvent avoir été secoué par ce qu'ils ont vu en Haïti. Le temps nous le dira.»

L'exemple de la mission haïtienne témoigne des profonds changements que les hauts gradés de l'armée tentent d'implanter dans la rigide machine militaire. Il y a quelques années à peine, le sujet était tabou.

En juin dernier, le chef d'état-major, Walter Natynczyk, a lui-même pris les choses en main en lançant une vaste campagne de sensibilisation. Les spécialistes de la santé mentale au sein des Forces canadiennes sont aussi plus nombreux et ont davantage d'influence qu'auparavant. En 2000, l'armée comptait 240 professionnels (psychologues, psychiatres, travailleurs sociaux), alors qu'ils sont maintenant 370. L'objectif est d'en recruter 70 autres.

«On reconnaît maintenant que la santé mentale, c'est aussi une question de leadership à tous les niveaux, affirme le psychiatre Rakesh Jetly. On était rendu là en tant qu'armée. Ce n'est pas parfait, mais ça évolue dans le bon sens.»

Entraînement psychologique

Le leadership, c'est aussi mieux prévenir pour éviter d'avoir à guérir. Et la difficile opération en Afghanistan force la chaîne de commandement à s'adapter.

L'armée vient tout juste de terminer la mise en place d'un nouveau programme intitulé Road to Mental Readiness (Chemin vers la préparation mentale). Les soldats de la base de Petawawa, en Ontario, qui seront déployés à Kandahar ce printemps, sont les premiers à recevoir cette formation. Elle sera donnée à tous les soldats qui s'envoleront vers l'Afghanistan d'ici la fin de la mission, en 2011. «On a finalement réussi à uniformiser une procédure de prévention psychologique», explique le lieutenant-colonel Jetly.

L'armée a pigé dans les pratiques développées par les forces spéciales américaine et britannique pour élaborer son programme. Elle a aussi utilisé l'expérience d'un projet-pilote mené en 2007 auprès des soldats de Valcartier, à Québec, avant leur déploiement.

Pendant plusieurs jours, les soldats de Petawawa vont donc suivre cette formation «interactive». «Ils font des jeux de rôle, de la projection dans le futur, raconte Rakesh Jetly. On leur explique aussi comment se parler à eux-mêmes en situation de stress ou encore comment respirer pour faire diminuer la tension. En fait, on les entraîne psychologiquement, comme les athlètes avant des compétitions, pour que leur cerveau soit programmé à bien réagir dans une situation donnée.» L'armée leur enseigne également comment reconnaître les signes de détresse chez leurs collègues et où aller chercher de l'aide.

Plus tard, ce programme sera enseigné aux recrues dès leur arrivée dans l'armée. «Ensuite, on va seulement leur rafraîchir la mémoire avant une mission», dit le psychiatre Jetly, qui a été étroitement associé à ce projet d'entraînement psychologique.

Une mission éprouvante

Les Forces canadiennes conviennent que la prévention va aider sans toutefois régler les problèmes de santé mentale qu'éprouvent les soldats à leur retour d'Afghanistan. «C'est clair qu'on a une mission de combat très robuste, affirme M. Jetly. La vaste majorité des soldats reviennent de la mission sans problèmes, mais qu'il y a une minorité significative qui souffre.»

Les nouveaux chiffres obtenus par Le Devoir le montrent avec éloquence. Le nombre de soldats canadiens qui souffrent de problèmes psychologiques à leur retour de Kandahar ne cesse d'augmenter. L'été dernier, un total de 1600 militaires avaient déclaré leur détresse dans un questionnaire qu'ils doivent remplir dans un délai de trois à six mois après leur retour. Cela représente 13 % de tous les soldats déployés à Kandahar depuis 2006.

La proportion de soldats touchés psychologiquement varie légèrement depuis le début de la mission (entre 13 et 17 %), mais compte tenu de la marge d'erreur, l'armée considère la situation comme étant stable.

Syndrome de stress post-traumatique

Selon les nouvelles données, sur les 1600 militaires touchés, 4 % souffrent du syndrome de stress post-traumatique, 4,5 % éprouvent des symptômes de dépression majeure, alors que 4 % souffrent d'une dépression mineure. Près de 3,2 % sont affligés de tendances suicidaires, alors que 2,3 % sont atteints de panique et 2,3 % d'anxiété.

Lorsqu'on tient compte de l'abus d'alcool, le dérapage le plus important, les chiffres doublent, puisque 13 % des soldats disent éprouver ce problème sans toutefois souffrir d'un autre problème de santé mentale. Rakesh Jetly précise toutefois que la consommation d'alcool représente un problème pour une importante minorité de soldats, même lorsqu'il n'y a pas de mission en cours. «Le fait d'aller en mission ne semble pas changer le fait que c'est un problème récurrent pour beaucoup de soldats. C'est difficile de savoir si cette consommation d'alcool est directement liée à la mission en Afghanistan», dit-il.

Le Dr Jetly ajoute que tous ces chiffres sur la santé mentale des soldats ne représentent pas des diagnostics fermes, mais plutôt des évaluations préliminaires. Ainsi, si certains symptômes allaient en diminuant pour finalement disparaître après quelques mois, d'autres chiffres pourraient continuer à augmenter, notamment les dépressions majeures et les syndromes de stress post-traumatique, qui peuvent prendre un certain temps avant de se développer.
4 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 4 mars 2010 08 h 50

    Pas si naturel que ça

    Du texte d'Alex Castonguay on peut raisonnablement conclure qu'il n'est pas si naturel que ça de tuer ses semblables, même s'ils ont été savamment diabolisés. Avis aux esprits conservateurs qui pensent à la Harper qu'on peut transformer des chômeurs de fait ou éventuels en tueurs efficaces dégagés de toute conscience morale.
    Roland Berger
    St Thomas, Ontario

  • France Marcotte - Abonnée 4 mars 2010 09 h 09

    La meilleure des guerres

    Impressionnant tout de même de voir les progrès qui sont réalisés pour prendre en compte davantage le moral des soldats. On les prépare au stress qu'ils subiront sur le terrain, on les ménage en les relayant devant l'horreur, on les questionne à leur retour. Je suppose qu'on les prémunit aussi devant le degré de pertinence ou d'absurdité des causes qu'ils s'en vont défendre et que, bien que armés jusqu'aux dents et entraînés au combat, ils risquent de décéder dans des déplacements en passant sur des mines artisanales, ce qui doit être assez éprouvant pour le moral, et que la meilleure des guerres est certainement celle que l'on peut éviter.

  • Paulyne Gauvin - Inscrite 4 mars 2010 09 h 53

    Plus qu'un "projet-pilote" à Val-Cartier

    Dans le Devoir du 10 novembre 2007, Isabelle Porter signait un article intitulé: "Nouveau programme en santé mentale de Valcartier - Machines à tuer, machines à penser" où elle écrivait notamment: " Valcartier est la première base canadienne à se doter d'un «programme d'entraînement en résilience militaire» (PERM), un projet-pilote audacieux que les 2300 militaires déployés en Afghanistan sont en train de tester." Ce programme, conçu par la psychologue Christiane Routhier, a, lui, déjà porté des fruits, comme l'indique Isabelle Porter: "Jusqu'à présent, le programme donne des résultats très concluants. Ainsi, 83 % des militaires sondés sur la question disent qu'ils recommanderaient un tel programme à un ami et près de 80 % croient qu'il devrait être étendu à l'ensemble des Forces.". Il est regrettable que les hautes autorités militaires et leurs conseillers en santé mentale reconnaissent si peu l'importance de ce qui est maintenant en cours à Val Cartier depuis plusieurs années et qui a sûrement joué plus qu'un rôle de "projet-pilote" dans la mise au point du programme qui va maintenant être appliqué pour une première fois à Petawawa.

  • Roland Berger - Inscrit 4 mars 2010 16 h 37

    À André Stainer

    Selon André Stainer, la base militaire de Valcartier aurait trouvé, grâce à la psychologue Christiane Routhier, un moyen de réduire les dégâts psychologiques causés chez les soldats canadiens par le meurtre de leurs semblables, ces h... de t.... de talibans. On ne peut que se réjouir que les ex-soldats ne vivent pas les tourments qu'ont connu les vétérans de la guerre du Viet-Nam. Mais la question demeure : faut-il continuer à enrôler des chômeurs actuels ou éventuels pour aller tuer leurs semblables ailleurs dans le monde.
    Roland Berger
    St Thomas, Ontario