L'intégration et la langue - Les insuffisances des lois

Pour plusieurs, la loi 101 s'est érigée comme dernier rempart à l'anglicisation du Québec. Mieux, elle a francisé des générations de néo-Québécois. Mais les politiques linguistiques ont leurs limites, rétorquent certains chercheurs, qui plaident pour une meilleure intégration sociale et économique. Alors, que faire pour réaliser une meilleure intégration?

Le 26 août 1977, la loi 101 s'est présentée comme une bouée de sauvetage pour les passagers d'un navire dans la tourmente. Ce n'est pas Akos Verboczy, Hongrois d'origine, qui dirait le contraire. Arrivé à l'âge de 11 ans dans le quartier Côte-des-Neiges, entouré de petits camarades anglophones, il a appris le français à l'école et dans le club sportif où il pratiquait l'escrime. «J'ai poursuivi mes études en français car, après mon secondaire, c'était mon français qui était meilleur que mon anglais», explique M. Verboczy, maintenant commissaire scolaire de l'arrondissement de Westmount-Côtes-des-Neiges-Sud.

Mais si la loi 101 a été déterminante pour la survie du fait français au Québec, certains auront tôt fait de rappeler ses limites. «Comme ce genre de politique linguistique n'interdit jamais l'anglais, et cela va de soi, il continue donc d'exister dans la sphère privée. Une telle politique ne réglemente pas les usages», observe Michel Pagé, auteur qui a rendu publique cette semaine une étude intitulée «L'intégration linguistique des immigrants au Québec». «Elle ne crée pas le processus par lequel ses objectifs se réalisent. [Les Québécois francophones] démographiquement majoritaires et socioéconomiquement minoritaires sont devenus majoritaires. La loi a fixé cet objectif, mais le processus est sociologique. Il est important de comprendre ça», a-t-il ajouté.

Pour Jean-François Gaudreau-Desbiens, titulaire de la Chaire de recherche sur l'identité juridique et culturelle à l'Université de Montréal, il faut se méfier de la pensée magique. «Penser que la loi va tout régler est d'une naïveté sidérante. On va adopter une loi sur la laïcité et tout va se régler? C'est mettre un pansement sur un problème complexe.» En soi, l'apprentissage français doit en valoir la peine, résume-t-il.

Le rôle de l'école

L'équation semble simple a priori: pour que les immigrants choisissent de travailler en français, il faut qu'ils souscrivent à cette idée beaucoup plus tôt, soit à l'école. «La langue d'enseignement du collège et de l'université que les jeunes choisissent de fréquenter devient souvent celle qu'ils maîtriseront le mieux et celle qu'ils souhaiteront donc utiliser au travail par la suite», peut-on lire dans l'étude de Michel Pagé, à laquelle a collaboré Patricia Lamarre, qui détient un doctorat en politiques éducatives.

Le chercheur reconnaît toutefois qu'il existe bien peu d'études probantes sur l'avenir linguistique des immigrants et encore moins de données précises qui peuvent étayer la thèse selon laquelle les enfants d'immigrants qui poursuivent leur scolarité en anglais au cégep et à l'université choisissent nécessairement l'anglais comme langue préférée à l'âge adulte.

Le rôle que joue l'école dans la francisation a aussi ses limites. «On peut inciter les élèves à parler français entre eux, mais vient un point où il est difficile de faire la police», note Akos Verboczy, aussi président du comité pour l'éducation et les relations interculturelles de la Commission scolaire de Montréal. «Le message que les jeunes reçoivent, c'est que l'anglais est plus important pour réussir. Le français devient alors un passage obligé avant qu'ils ne retournent au système anglophone au cégep et à l'université.»

Pour Jean-François Gaudreau-Desbiens, dans certains quartiers à prédominance allophone, beaucoup de ressources sont consacrées à la francisation des néo-Québécois, parfois au détriment des francophones. «Si on veut faire en sorte qu'il y ait une socialisation du français, ne faudrait-il pas donner plus de ressources aux écoles francophones ayant une clientèle plus anglophone? a-t-il avancé. Dans ces quartiers-là, beaucoup de parents n'envoient plus leurs enfants à l'école publique francophone parce que les profs, très sollicités pour enseigner le français aux immigrants, n'accordent plus le temps nécessaire aux clientèles francophones.»

Dans son étude, Michel Pagé part du constat que le milieu de travail est un pôle important de la francisation des immigrants. En effet, personne ne saurait douter du fait qu'une plus grande exposition au français dès son arrivée donne à l'immigrant la possibilité de participer à la vie sociale québécoise en français. À cet effet, le ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles a investi 62 millions dans divers programmes de francisation en 2008-2009, dont plusieurs rapatriés du ministère de l'Éducation, des Loisirs et des Sports.

«Les programmes de francisation sont excellents. Mais 1000 heures, ce n'est pas assez. La vraie francisation se fait dans un milieu de travail francophone», a indiqué le psychologue de formation également coresponsable du pôle Langue et diversité ethnique au CEETUM. Et, croit-il, les quelque 50 000 nouveaux arrivants par année au Québec sont trop nombreux pour les moyens d'action existants.

Là où le bât blesse, estime Akos Verboczy, c'est plutôt dans les milieux de travail, qui sont trop peu nombreux à faire la part belle au français. «Ça ne sert à rien de donner des cours de français si le milieu de travail est en anglais, a noté le jeune trentenaire. Hier, j'ai rencontré un couple d'Algériens qui parlent un français impeccable mais qui ne trouvent pas de travail. Pourquoi? Parce qu'ils ne parlent pas anglais. Comment convaincre un enfant que c'est utile d'aller à l'école en français si ses parents ne trouvent pas de travail?», s'interroge-t-il à voix haute.

M. Gaudreau-Desbiens souligne quant à lui le problème de discrimination sur le marché de l'emploi. «Si on veut intégrer les immigrants, il faut au moins s'assurer de régler ce problème-là», a-t-il insisté. Il ajoute toutefois qu'il faut éviter d'avoir un rapport utilitaire à la langue française. «Oui, c'est important d'apprendre le français au boulot, mais la langue, c'est aussi accéder à un monde, à des référents culturels. Même les Québécois francophones ont ce rapport utilitaire à la langue. On s'intéresse somme toute assez peu au contenu culturel et on ne fait pas particulièrement attention à la qualité de la langue», a-t-il constaté.

Le français au cégep

Autant d'efforts déployés que certains jugeront insuffisants. De nombreux acteurs, mouvements sociaux et politiciens, sont plus que favorables à l'idée d'étendre la couverture de la loi 101 au cégep. Le principe, qui fait son chemin, n'est au fond pas bête: «Si la langue de la majorité est obligatoirement enseignée au primaire et au secondaire, alors pourquoi ne pas continuer ainsi durant les études postsecondaires, comme c'est d'ailleurs le cas dans plusieurs pays du monde?», se plaît à rappeler Mario Beaulieu, président de la Société Saint-Jean-Baptiste.

Alors que la chef du Parti québécois préfère continuer à débattre de la question, certains la jugent prématurée, voire inappropriée. «Il y a des limites à utiliser le paternalisme étatique pour contraindre les libertés individuelles. Ce ne serait pas impensable juridiquement parlant, mais sous l'angle politique, ce serait extrêmement problématique. Ce ne serait pas sous le signe de l'ouverture», a-t-il soutenu.

Michel Pagé met en garde contre les dangers de faire de la législation une panacée. «Les jeunes qui décident d'étudier à Concordia ou à McGill ne représentent pas une perte nette pour la francisation. Ils sont bilingues, donc ils peuvent exercer une grande quantité d'emplois où la connaissance du français est requise. Et ils savent que, pour accéder aux postes de la fonction publique, ils devront en avoir une bonne connaissance. [...] C'est une logique de réussite qu'il faut mettre en place. Et pour éviter que les jeunes ne travaillent qu'en anglais, ce n'est pas une loi que ça prend. Il faut plutôt réfléchir sur les processus d'intégration», a-t-il dit, tout en admettant qu'ultimement, c'est le débat public qui en décidera.