«Le Québec me tue» ressuscité

Le Québec était en pleine campagne électorale: Jacques Parizeau (à droite) contre Daniel Johnson fils. Les péquistes rassérénés par huit ans d’opposition contre des libéraux usés et affaiblis par les crises constitutionnelles à répétition. L’époque est éminemment politique.
Photo: Agence Reuters Robert Galbraith Le Québec était en pleine campagne électorale: Jacques Parizeau (à droite) contre Daniel Johnson fils. Les péquistes rassérénés par huit ans d’opposition contre des libéraux usés et affaiblis par les crises constitutionnelles à répétition. L’époque est éminemment politique.

Depuis sa fondation, Le Devoir a lancé d'innombrables débats et controverses, voire des polémiques. À l'occasion du centième anniversaire, nous nous arrêterons une fois par mois, jusqu'en décembre, sur certaines des plus célèbres confrontations qui sont nées dans nos pages. Pour lancer cette série, l'affaire «Le Québec me tue».

Personne n'avait prévu l'ampleur de la controverse, qui doit sans doute beaucoup au titre choc de la lettre ouverte qui l'a lancée: «Le Québec me tue.» Son auteure: une jeune étudiante en droit de McGill, qui allait avoir 19 ans, Helene Jutras. Le contexte aussi, dans lequel Le Devoir l'a publiée, a beaucoup joué.

Le Québec était en pleine campagne électorale: Jacques Parizeau contre Daniel Johnson fils. Les péquistes rassérénés par huit ans d'opposition contre des libéraux usés et affaiblis par les crises constitutionnelles à répétition. L'époque est éminemment politique. Le chef péquiste a promis un référendum sur la souveraineté du Québec coûte que coûte. L'usure du gouvernement l'aide, mais l'option souverainiste est loin d'être aussi populaire qu'aux lendemains de Meech, en 1990 ou 1991. Bref, rien n'est acquis.

Une grande portion de la population a un besoin fort d'unité à l'approche d'un grand rendez-vous. Autres débats prégnants: depuis quelque temps, les critiques acerbes de la «génération X» à l'endroit des babyboomers se multiplient, notamment pour ne pas avoir su transmettre leur bagage culturel. La «génération lyrique» s'inquiète de ce discours et d'une sorte d'apolitisme des jeunes. C'est dans ce contexte que, le 30 août 1994, Helene Jutras fait entendre sa voix de jeune nationaliste profondément désabusée. Nous étions au lendemain du débat des chefs Parizeau-Johnson. À 13 jours du vote.

Ghetto provincial

Dans son texte, Helene Jutras affirme qu'à l'instar de nombreux jeunes anglophones autour desquels on crée «un ghetto provincial dont les murs s'élèvent aussi haut que la bêtise humaine», son souhait le plus grand est de quitter le Québec «pour les États-Unis, pour l'Europe, pour n'importe où, mais surtout, ne pas rester ici».

La jeune femme pourfend le Québec dans lequel elle se sent «étouffer». Elle n'oublie aucun sujet: «On dit que la population du Québec est vieillissante. Je le crois, car je suis jeune et j'ai la vie devant moi, mais je me sens si vieille... Je vous l'ai dit, j'ai encore des rêves, mais mes idéaux ont fondu vers l'âge de 15 ans.» Puis affirme qu'elle ne croit plus «que le Québec sera un jour indépendant». Pourtant, ajoute-t-elle, «cet espoir a longtemps été pour moi comme une promesse d'air pur, de renouveau. J'ai compris que rien ne changera, car les gens d'ici sont comme ça. Indécis. Et pas très fiers d'eux.»

Au fond, lance-t-elle, «nous sommes des Québécois d'occasion. Le 24 juin, on sort les drapeaux et tout le tralala, les chansons de Vigneault, les vieilles chansons de Piché, mais que reste-t-il de tout cela le 25? Je vous le demande. Je ne fête plus la Saint-Jean, je trouve ça trop triste.»

Elle prévoyait même, en août 1994, que nous serions «le premier peuple dans toute l'histoire de l'humanité à refuser deux fois (en 15 ans) de nous prendre en main. J'ai honte rien que d'y penser.» Au fond, Helene Jutras soutient que la faiblesse morale et intellectuelle du peuple québécois l'empêchera de faire la souveraineté.

Mouton noir

Sentencieux et naïf, son texte où s'entrelacent une réflexion collective et une autre, individuelle, provoque une puissante réaction. Le jour même, Jacques Parizeau lui-même commente la lettre de la jeune fille: il dit l'avoir reçue comme un «électrochoc» mais réplique «aux jeunes» en les incitant à «prendre des risques». «Construire un pays, ça va être emballant; ça va être excitant de se dire: tiens, on n'a jamais fait ça, et si on essayait», avait répondu le chef péquiste. La jeune Jutras est invitée sur les plateaux des Denise Bombardier, Lise Payette, Simon Durivage, et.. Les radios l'interviewent.

Au Devoir, c'est le déluge de missives. «La dernière fois que le journal a reçu autant de lettres de ses lecteurs, c'était pendant le débat entourant la loi 178 sur la langue d'affichage», écrit le collègue Stéphane Baillargeon quelques semaines plus tard, dans un portrait du «mouton noir» Jutras.

Un étudiant, Hugo Roy, lui répond dans nos pages: «À la veille d'une élection aussi importante, je prie les jeunes comme Mme Jutras de ne pas baisser les bras, de relire Malraux pour retrouver le goût de se battre pour ses idées.» Un autre Montréalais qui allait «bientôt avoir 18 ans», Simon Chabot-Blain, aborde la chose sous un angle générationnel: «Ne nous laissons surtout pas appeler "génération X" par ces baby-boomers qui nous disent qu'on ne changera jamais plus rien et qui ont si peur qu'on se fasse un nom... S'il te plaît, ne te vole pas le droit de faire l'histoire en te prévalant de celui de partir...»

L'affaire déborde les pages du Devoir. Dans le magazine Lectures, le cinéaste Pierre Falardeau lui dit de foutre le camp. Dans La Presse, Nathalie Pétrowski publie une charge contre la «pauvre petite chouette» qui veut «s'expatrier en Europe, aux États-Unis ou aux îles Mouc Mouc. N'importe où les habitants ne sont pas des deux de pique.»

La chroniqueuse s'en prend à la complaisance des intervieweurs: «On a pleuré son départ anticipé, sans chercher, même mollement, à la contredire.» L'attitude tranche, peste Pétrowski, avec l'accueil réservé à un autre jeune, Mario Dumont. Ce dernier «n'ayant pas la moindre intention» de quitter le Québec, «prêt à sacrifier les études à Harvard ou au MIT, pour s'engager à fond dans l'action politique», qui a fondé son propre parti et «contre toute attente [raflé] un honnête pourcentage des voix» le 12 septembre 1994.

Génération de gougounes

Malgré tout, la jeune fille en remet un mois plus tard, le 27 septembre, dans une deuxième lettre intitulée «Oui, le Québec me tue», toujours dans nos pages. «Le Québec est en train de mourir, parce que les gens s'abrutissent peu à peu. Les valeurs que je préconise, le savoir, le développement intellectuel, ne se retrouvent pas ici», insiste-t-elle. Elle y révèle qu'elle a eu l'intention de voter pour le Parti québécois le 12 septembre. «J'ai changé d'idée lorsque M. Parizeau a parlé de retirer les frais de 50 $ pour les cégépiens ayant cumulé cinq échecs ou plus. Je ne suis plus au cégep.» Avant de conclure, elle lance une ultime provocation: «Le Québec ne répond pas à mes besoins. Je prendrai ce qu'il m'offre de bon et j'irai chercher le reste ailleurs.»

Les réponses à cette seconde lettre se font encore plus virulentes. Pierre Bourgault, chroniqueur au Devoir à l'époque, déplore cette tendance à «renier ses origines».

Exaspéré, le politologue et chroniqueur Daniel Latouche, dans Le Devoir, lance: «C'est qu'elle commence à m'énerver, cette p'tite dame qui crie au meurtre de son génie. Je veux bien croire qu'elle est la petite soeur de Mozart et qu'elle étudie à McGill, mais quand même, elle nous les casse.» La charge prend un tour générationnel: «Mais qui nous a donc foutu cette génération de gougounes et de "Becot-Bob" qui ne manquent jamais une occasion de prendre leur plus belle plume et de jouer à Rimbaud. Mais qu'ils nous fichent donc la paix et partent voyager un peu, sans papa, sans maman, ailleurs, loin. Oubliez les cartes postales.»

Devant tant d'intérêt, un jeune éditeur, Michel Brûlé, qui n'a pratiquement pas publié de livres, saisit l'occasion et offre à Helene Jutras de rédiger un ouvrage. Jutras accepte. Pendant les vacances de Noël 1994, elle regroupe ses deux lettres et étoffe sa réponse à ses détracteurs, y ajoute de courts essais sur la politique, la démocratie, le référendum, les médias et l'éducation. Puis, en guise de conclusion, des textes sur «l'inconscience des humains en général» et «... des gens d'ici en particulier» et la transcription d'une interview avec Denise Bombardier.

Ce sera le premier vrai succès des Intouchables: 2000 exemplaires. L'ouvrage sera traduit au Canada anglais. La maison d'édition du controversé Brûlé est lancée.

La critique se veut indulgente. «Pour un auteur de 19 ans, j'ai déjà vu pire», écrit Robert Saletti dans le cahier «Livres» du Devoir. «La prose d'Helene Jutras révèle un curieux mélange de naïveté et de lucidité, de jugements simplistes et même parfois contradictoires en même temps qu'agréablement acides et hardiment irrévérencieux», juge Mario Roy dans La Presse. Laurent Laplante, dans Nuit Blanche, parle d'une «réaction douloureuse face à une veulerie par trop fréquente, colère dictée par une compréhensible déception».

Au Canada anglais, le livre soulève beaucoup d'intérêt. Un critique de la Canadian Press lui accorde un «A+ pour le contenu». Un an après la parution de sa première lettre dans Le Devoir, Helene Jutras fait l'objet d'un portrait dans The New York Times. Nous sommes en pleine campagne référendaire et elle est présentée comme la porte-étendard d'une «nouvelle génération de Québécois» moins attachée au rêve de la souveraineté du Québec. Le Times citait un professeur d'université, Stéphane Dion, soutenant que les jeunes pensent moins à la politique et aux idéologies que dans les années 70. En entrevue, Jutras répète qu'aussitôt ses études terminées, elle quittera le Québec.

Pot et campagne

Eh bien non, Jutras n'a jamais quitté le Québec. Elle a eu sa période bohème, mais au centre-ville de Montréal, revêtue d'un semblant d'uniforme punk. Après avoir renoncé à devenir avocate, elle a publié en 1999 un roman, Anima, assez mal reçu.

Les rubriques «Que sont-ils devenus?» s'intéressent à elle périodiquement. Toujours en 1999, Le Devoir publie un portrait intitulé «Le Québec ne l'a pas fait mourir» où l'on constate que la pamphlétaire est passée à autre chose. «Je l'ai relu récemment [...] et je ne me souvenais absolument pas de ce que j'avais écrit.» Sur son nouveau site Internet, elle raconte qu'après son baccalauréat en droit, elle a travaillé dans un cabinet de traduction, puis pour un fonds de capital de risque.

«À défaut d'un bon joint, respirez par le nez», lui avait lancé Daniel Latouche en 1994. Le bon joint, elle y a goûté. Tellement qu'elle s'est présentée pour le Bloc Pot dans Notre-Dame-de-Grâce en 2003 (elle a recueilli 261 voix) et a été rédactrice en chef de Pousse Vert/Green Thumb, un magazine bilingue portant sur le cannabis médicinal.

Reparler de «Le Québec me tue»? Helene Jutras y est très peu intéressée: «Voilà à peine quelques années qu'on ne me parle plus spontanément, dès que je me présente, du brouhaha causé en 1994, et je m'en porte à merveille.»

La jeune fille qui rêvait de s'exiler a décidé, à 34 ans, de retourner vivre dans le petit village où elle avait vu le jour, près de Saint-Édouard-de-Maskinongé, en Mauricie, avec son conjoint anglophone. La «re-néorurale», comme elle se qualifie, n'a pas de passeport et confie ce qui suit: «Je voyage surtout... au Québec! Natashquan étant ma destination de prédilection, avec le reste de la Côte-Nord.» (Paradoxe: c'est Daniel Latouche qui vit maintenant à Dakar, au Sénégal! Retraité de l'INRS, il travaille comme consultant pour certaines agences des Nations unies et pour des agences nationales comme l'ACDI.) Jutras, elle, fait du télétravail — de la traduction et de la révision —, blogue (campagnonades.com) et tente d'avoir un enfant.

Et si la polémique avait eu lieu aujourd'hui, à l'ère des blogues, de Facebook et de Twitter? Elle aurait été différente, dit Jutras. «Au rythme où l'information se propage! J'aurais été submergée (déjà que...). Les réactions auraient eu lieu en temps réel... et alors, comme sur tous les sites d'information, bonjour le dérapage dans les commentaires! Ouille!» D'autre part, «les polémiques Web ont tendance [...] à être abandonnées plus rapidement». Puis elle ajoute: «Mais en même temps, il n'était pas probable qu'un envoi au Devoir cause tous ces remous non plus!»
3 commentaires
  • Michel Simard - Inscrit 6 février 2010 15 h 46

    Étonnant

    Étonnant qu'il n'y ait pas de réaction à cet article alors qu'il y a 15 ans cela avait fait tout un boucan. Est-ce à dire que le Québec est devenu un endroit où on peut respirer ? Un endroit formidable et stimulant ? J'en douterais, disons qu'on tourne pas mal en rond. Est-ce à dire que nous soyons tous bien confortables dans notre torpeur collective ? À voir comment les électeurs votent, on le dirait bien ? Peut-être aussi nous sommes-nous rendus compte qu'ailleurs, les gens pouvaient bien être aussi cons qu'ici, à voir ces Bush et Berlusconi.

    En tout cas, ça ne semble pas s'être amélioré...

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 6 février 2010 20 h 22

    le quebec me tue

    oui,davantage qu en 1994.Ou est la fierte a elire des gobelets comme jean charest et sa gang de cruches,plus insignifiants les uns que les autres,minables :la caisse de depot,la ftq,la mafia.
    Et notre devise "je me souviens" quelle horreur.Ou nous sommes debiles ou paresseux ou peureuxou on s en balance totalement de l avenir des jeunes.Vive Ottawa!!!!!!!
    jean-pierre grise

  • France Marcotte - Abonnée 7 février 2010 15 h 20

    Pour que le Québec épanouisse

    Si madame Jutras n'a pas quitté le Québec, est-ce parce que le Québec l'a tuée avant qu'elle ne puisse le faire? On a l'impression que sa vie s'est un peu étiolée depuis mais c'est peut-être maintenant la vraie vie pour elle. Ou est-ce le succès de sa lettre qui l'a paralysée, sa récupération. Il faut être très fort à 19 ans pour résister à autant de pression. N'empêche, elle a eu le sens du punch en son temps, elle a flairé le vent, une intuition fulgurante. Vite étouffée sous le tapis peut-être. Maintenant on pourrait se demander ce qu'est un Québec qui ne tue pas, un Québec qui épanouit.