Portrait du mâle en personnage

Dans un autre siècle d'un autre millénaire, l'acteur Luc Picard a fait une sortie remarquée contre les personnages d'«hommes mous» et de «perdants torturés» alors surreprésentés, selon lui, au petit écran. «On est tannés de voir des images de gars faibles à la télé à côté de femmes toutes-puissantes», déclarait-il dans une édition spéciale de l'émission Enjeux diffusée en novembre 1998 par Radio-Canada. «Ça ne représente pas la réalité.»

Le cri du mâle avait provoqué une petite onde de choc. Une comédienne avait carrément parlé d'une déclaration «indécente» et rappelé à son camarade de l'Union des artistes qu'il n'avait pas à accepter ces rôles qu'il jugeait si sévèrement. N'empêche, le coup de gueule résonne encore.

«Depuis cette sortie sur les personnages mous, c'est devenu un lieu commun de dire que les hommes sont représentés de manière négative dans les médias», observe Josette Brun, professeure au département d'information et de communication de l'Université Laval, spécialiste de la représentation médiatique des genres. «En fait, il n'y a pas beaucoup de place pour la nuance à ce sujet et c'est bien dommage. Évidemment, certains personnages sont campés dans les stéréotypes, mais les commentaires s'appuient sur des généralisations et des observations sélectives autour de ces seuls exemples. Je veux dire qu'on peut facilement dire une chose et son contraire en critiquant la télé, selon ce qu'on regarde, ce qu'on aime ou n'aime pas.»

Elle-même avoue avoir regardé avec beaucoup d'intérêt les 38 épisodes de la série Minuit, le soir diffusée par Radio-Canada entre 2005 et 2007. La vie (et la mort) de trois videurs d'un bar montréalais, des mâles pur sucre et en même temps atypiques à souhait.

«J'observe moins le problème de l'homme mou à la télévision québécoise — un problème qui dérangeait des gens, je le comprends — qu'une persistance des stéréotypes, dit encore la professeure Brun. J'ai adoré Minuit, le soir parce que ses personnages masculins étaient complexes, en débat avec leur identité masculine, leur rapport aux femmes et à l'homosexualité aussi, combattant pour survivre dans un monde compliqué. Pour moi, la réflexion doit se faire autour de cet exemple. Il faut d'abord reconnaître que l'identité masculine, comme la féminine, est construite. Il faut ensuite observer la diversité des façons d'être un homme ou une femme. Il faut finalement demander aux médias de présenter un éventail de modèles masculins et féminins.»


Touché!

La pommade fait évidemment plaisir à Claude Legault, coauteur de Minuit, le soir, qui incarnait en plus Marc Forest, le personnage principal de la série, un gars habité par de vilains et complexes démons implantés en lui par une très douloureuse enfance. «Quand on a commencé à écrire cette série, on n'avait aucune idée de ce qu'on allait écrire, confie le comédien-scénariste. On pensait écrire une comédie dramatique. On a dérapé dans une écriture beaucoup plus noire. C'est l'inconscient qui a écrit pour le conscient.»

Claude Legault incarne un des mâles types québécois, le «bad boy» beau, drôle et sensible. On le verra dans pas moins de cinq films en 2010. Il écrit une nouvelle série autour de deux patrouilleurs policiers, baptisée pour l'instant Deux boeufs.

«Je n'ai pas nécessairement un talent pour écrire des rôles de femmes, quoique je pense avoir réussi avec Fanny dans Minuit, le soir et avec la série Dans une galaxie près de chez vous. Mais il a fallu travailler plus fort avec mes coauteurs. J'aime me projeter dans mes personnages et mon crayon s'en va plus naturellement du côté masculin. Dans chacun de mes personnages, il y a un peu de moi, de mes bibittes, de mes problèmes.»

Un peu de sa société et de son monde aussi. Il positionne alors sa propre création dans le contexte plus large des mutations sociales, des rapports hommes-femmes surtout. «La révolution féministe a eu beaucoup d'impacts positifs, dit-il. Elle a sorti les filles d'un recoin injuste et inconfortable. Elle a encouragé les hommes à s'ouvrir davantage. Évidemment, c'est déstabilisant. Dans Minuit, le soir, il y avait des hommes un peu "fourrés". C'est correct, mais ce n'est pas la faute des femmes. C'est la vie contemporaine qui est comme ça, compliquée, épuisante, pour tout le monde, hommes ou femmes.»


Héros et antihéros

La durée des téléséries permet aux auteurs d'étoffer leurs personnages avec patience, parfois pour renverser leurs traits de personnalité d'un bout à l'autre de la production, en explorant partout. Qu'y a-t-il de commun au total entre Jack Bauer (24), Don Draper (Mad Men), Gregory House (House), Ben Linus (Lost), Tony Soprano (The Sopranos) et Jimmy McNulty (The Wire). Ou entre Carlos Fréchette (Les Invincibles), Simon (Carl) Laplante (Aveux), Hugo Nadeau (Annie et ses hommes) et Éric (Tout sur moi)?

Daniel Thibeault, qui coécrit Mirador, une des nouveautés de la rentrée hivernale à Radio-Canada, a voulu en rajouter un de plus, un héros positif, engagé, tourmenté, avec son personnage de Philippe Racine. «Il y a eu beaucoup de antihéros à la télé ces dernières années, explique le coscénariste. À la télé américaine, cette tendance a commencé avec The Sopranos et a donné le personnage de Vic Mackey dans The Shield. C'est parfaitement tripant de voir les caves des Invincibles évoluer. Mais nous, on voulait aller ailleurs, précisément.»

M. Thibeault refuse d'agiter «grossièrement» le déterminisme social, par exemple pour lier la surprésence de cet antihéros à la décennie de la guerre et du terrorisme. «Je me méfie toujours des explications qui dépassent le cadre de l'imagination individuelle», dit-il, tout en poursuivant la réflexion sur les archétypes et les clichés concernant les hommes et les femmes. «Dans Mirador, nous nous sommes même donné le droit de présenter des caricatures, le baveux ou la pitoune par exemple, avec l'idée de les démonter en les complexifiant au fil de la série. Je viens du milieu de l'humour et, pour réussir une blague, il faut établir un constat évident et le déconstruire. Nous avons voulu écrire Mirador de cette façon, en complexifiant nos personnages avec le temps.»
1 commentaire
  • Léonce Naud - Inscrit 18 janvier 2010 04 h 00

    Bibittes

    "J'ai beaucoup de bibittes", dit le cadavre.