Que restera-t-il des décennies Bouchard?

Lucien Bouchard, figure dominante de la politique québécoise des années 1990
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Lucien Bouchard, figure dominante de la politique québécoise des années 1990

Les frères Lucien et Gérard Bouchard ont été très présents — et déterminants — au cours des 20 dernières années au Québec. Pourrait-on dire qu'après la décennie Lucien (les années 1990) ce fut la décennie Gérard (2000)? Nous avons posé la question à Joseph-Yvon Thériault, sociologue à l'Université du Québec à Montréal et chroniqueur à l'émission Ouvert le samedi, à Radio-Canada. Modeste tentative — inspirée vaguement de Plutarque — d'écrire l'histoire par le truchement de «vies parallèles».

Que pensez-vous de cette idée d'une décennie Gérard (2000) qui aurait succédé à une décennie Lucien (les années 1990)?

En tout cas, chacune de ces tranches de 10 ans a été marquée par la figure de l'un des deux frères. Lucien démissionne du gouvernement Mulroney au tout début des années 1990, fonde le Bloc québécois, se révèle, avec Jacques Parizeau, la figure marquante de la campagne référendaire de 1995, occupe pendant cinq ans le poste de premier ministre pour finalement démissionner au début des années 2000, sur l'aveu de son échec à convaincre les Québécois d'adhérer au projet souverainiste. Gérard, même s'il était déjà un historien reconnu et respecté du milieu universitaire, s'est surtout fait connaître à la fin des années 1990 par ses ouvrages à portée plus identitaire sur le Québec, notamment La Nation québécoise au futur et au passé, paru en 1999. Au début de la décennie 2000, il s'impose comme le nouvel historien qui expliquera aux Québécois et au reste du monde l'«américanité» de la société québécoise, c'est-à-dire son caractère de société du Nouveau Monde, «moderne», «pluraliste», «ouverte sur le monde». C'est à ce titre qu'il sera appelé à la fin de la décennie à coprésider avec Charles Taylor la commission sur les accommodements raisonnables, commission qui prendra la forme d'une sorte de psychanalyse de nos angoisses identitaires.

À la démission de Lucien, Serge Cantin déplore les «cinq ans de bouchardisme». Y a-t-il une telle chose que le «bouchardisme»?

Oui et non. D'une part, il est vrai que les deux frères seront montrés du doigt par les souverainistes «purs et durs» comme les responsables des hésitations de l'option. Le premier pour son manque apparent de conviction souverainiste et son intermède fédéraliste; le second pour une ouverture idéologique qui finalement culmine dans un multiculturalisme qui n'est pas très éloigné de celui que l'on associe au trudeauisme. Il y a ici un point commun: Lucien quitte la politique en insistant sur l'affaire Michaud, c'est-à-dire le fait, selon lui, qu'un nationalisme «fermé» est un frein au projet souverainiste. Plus récemment, Gérard se sentira lâché par son camp lorsque les milieux souverainistes critiqueront le contenu du rapport Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables. Bouchardisme? Au-delà de l'essoufflement de l'option, je ne crois toutefois pas qu'il y ait une doctrine commune que partageraient les frères et qui traverserait les deux décennies.


On pourrait même dire qu'ils ont leurs différences importantes.

Oui. Chacun incarne une voie distincte du Québec de l'après-Révolution tranquille. Lucien s'inscrit dans une continuité du Québec français, voire du Canada français. Il avait applaudi au beau risque de René Lévesque et participé au gouvernement de Mulroney. Nationaliste convaincu, ses convictions souverainistes sont plus modérées. On peut penser qu'il accepterait, comme la plupart des Québécois, un renouvellement autonomiste du Canada. Son souverainisme fut largement exacerbé par l'échec de Meech. Sa démission au début de l'an 2000 semble sonner le glas d'un tel pragmatisme politique. La quasi-victoire au référendum apparaît après coup comme le chant du cygne de la continuité souverainiste. Au reste, le conservatisme modéré qu'il a pratiqué comme premier ministre a provoqué une prise de distance de certains milieux de gauche par rapport au Parti québécois. Pensons à la création de Québec solidaire.


Quant à Gérard?

Il incarne plutôt le volet «rupture» de la Révolution tranquille. Autrement dit, il est plus souverainiste que nationaliste. Pour lui, le Québec est une société «neuve» qui doit se méfier de son passé canadien-français, de ses angoisses identitaires. Lui-même (comme sa décennie) est moins en phase que son frère (et la décennie 1990) avec la tradition et le sentiment populaires québécois.

Le souverainisme de Boisclair, qui marque une partie de la décennie 2000, est très typique de ce nationalisme qui ne s'avoue plus et qui a «l'histoire en trop»: le Québec se veut moderne, ouvert, pluriel, écologiste, progressiste. Mais la population ne suit pas. La crise des accommodements raisonnables et celle, plus récente, sur le cours Éthique et culture religieuse apparaissent comme une sorte de retour du refoulé. La commission que Gérard Bouchard coprésida a tenté d'expliquer aux Québécois francophones qu'ils sont dans l'erreur, que l'avenir ne saurait être que celui de l'ouverture au pluralisme.


Peut-on dire que Gérard est contraint de repenser l'identité du Québec après l'échec de Lucien?

Non. Lucien fut un chef charismatique immensément populaire. La légitimité de Gérard est celle d'un historien chercheur. Mais tous deux furent incompris par les leurs. En cela ils sont deux figures tragiques qui représentent d'ailleurs les deux dernières décennies identitaires au Québec. Ils sont à l'image du Québec des élites francophones, majoritairement acquises au projet souverainiste et qui constatent que le peuple ne suit pas. S'il y a un bouchardisme, au fond, il est dans cette difficulté d'une adéquation entre le mouvement souverainiste d'une part et, d'autre part, ses leaders et concepteurs. Le «nous» de Pauline Marois est une tentative de refaire une certaine unité, de renouer avec la continuité québécoise d'un Lucien, tout en restant moderne et pluraliste à la Gérard. Pour le moment, rien n'indique que l'époque est ouverte à de telles nuances dans le discours.


Parlons d'«américanité du Québec», concept que Gérard a popularisé. Vous étiez sur le plateau de l'émission Chasseurs d'idées à Télé-Québec en 2001 — j'y étais moi-même recherchiste — quelques jours après le 11-Septembre, pour débattre avec Gérard Bouchard de ses théories sur le sujet [pour revoir l'émission: telequebec.tv/sites/idees/archive.asp]. Rétrospectivement, ne croyez-vous pas que les attentats ont contribué à saper les bases de cette théorie?

Assurément, l'Amérique de l'après-11-Septembre, c'est l'Amérique de Bush. Il devenait très difficile d'affirmer que nous partagions avec cette Amérique une culture commune. Les positions pacifistes des Québécois, la défense du système de santé, comme celle des acquis sociaux de l'État providence du modèle québécois, ont comme servi d'éteignoir aux recherches sur l'américanité. Presque plus personne n'utilise l'expression. Quoique la chose réapparaisse sous les vocables de «sociétés neuves», de «cosmopolitisme», de «pluralisme», ensemble de phénomènes que la théorie de l'américanité jugeait inhérents à l'identité québécoise parce que c'était une «société d'Amérique». Bref le 11-Septembre, jusqu'à l'élection d'Obama, du moins, a interdit à plusieurs intellectuels de se servir de l'Amérique états-unienne comme référence. Mais ils ont conservé le contenu en le plaçant dans une modernité sans visage.


La décennie 2000 se termine par un effort du gouvernement Charest pour créer des ponts avec la France, l'Europe. Jean Charest répète à tout vent que nous sommes les plus «europhiles» des Nord-Américains. Est-ce un mouvement de balancier par rapport aux «années Gérard», ivres d'«américanité»?

Un retour du balancier ou encore un sain réalisme que l'engouement américain de l'américanité nous avait conduits à abandonner. Entendons-nous bien, nous ne sommes pas plus européens qu'américains, nous sommes québécois. Quoique notre «détour européen» par la langue française soit ce qui nous particularise en Amérique. Il serait absurde d'y voir, comme a semblé le dire Gérard Bouchard à une époque, une aliénation par rapport à notre appartenance continentale. Que cela s'étende à des relations commerciales privilégiées, on ne peut que l'applaudir.

S'il y a une preuve de cela, une preuve que notre identité passe par la francophonie et le détour européen, c'est bien le récent prix Médicis remporté par Dany Laferrière. Celui-ci a été un grand auteur de l'américanité. (Dany Laferrière, «Comment je suis devenu un écrivain américain», Le Devoir, 31 mars et 2 avril 2001). Son identité, disait-il, était continentale; entre Petit-Goâve, Montréal, Miami. Il s'établit à Miami, écrit pour un public anglais. Mais l'Amérique états-unienne n'a pas voulu de lui. L'Empire l'a boudé, comme il boude régulièrement notre différence. N'est pas Américain qui veut. C'est finalement l'Europe, la France, la francophonie, qui a reconnu l'âme haïtienne et le génie québécois dans cet errant qui aimait tant se dire américain.

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Joseph-Yvon Thériault est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en mondialisation citoyenneté et démocratie à l'UQAM. Il a publié, entre autres ouvrages, Critique de l'américanité, mémoire et démocratie au Québec (Québec Amérique) en 2002.

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