Les objets de 2009 - La cravate

Vincent Lacroix
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Vincent Lacroix

Du bateau de Tony Accurso, où le copinage est de mise, à la seringue pointue du vaccin qui immunise, du vélo Bixi jusqu'au nez rouge dans l'espace, sans oublier la cravate des criminels, l'année qui s'achève fut marquée par des objets petits et grands qu'on n'oubliera pas de sitôt. Premier texte d'une série qui se poursuit jusqu'à jeudi.

C'est un raz-de-marée. Depuis 2004, année de sa première apparition, l'expression «criminels à cravate» est apparue 125 fois dans les médias québécois... dont 111 fois en 2009. Alors que l'Europe francophone préfère généralement «escrocs» ou «criminels en col blanc», le Québec — ou ses médias — a conclu que seul cet étrange accessoire de mode masculine peut désormais incarner la fraude. Car, dans Google, «criminal» et «necktie» mènent droit à une histoire d'étranglement survenue le mois dernier près de Milwaukee.

Pourquoi la cravate est-elle soudainement devenue si populaire? Mystère. Car, en plus, elle est même venue, dans l'imaginaire de certains, à symboliser ces extorqueurs professionnels de Wall Street, ces «bandits à cravate», qui se bourrent les poches à coups de primes de fin d'année. Et qui ont réussi à convaincre le Trésor américain que leur entreprise — comme Goldman Sachs et autres du même acabit — a besoin d'aide gouvernementale pour traverser la crise.

«La cravate, j'ai vu apparaître ça avec surprise», dit Stéphane Rousseau, titulaire de la Chaire en droit des affaires et du commerce international à l'Université de Montréal. L'observation le fait sourire. «L'expression "col blanc" semblait pourtant bien établie et suffisante. Est-ce que la cravate vise à montrer que ce sont des gens avec un niveau de respectabilité encore plus élevé? Je m'interroge.»

Il faut dire que les occasions de s'en servir, cette année, ont été nombreuses. Entre la réduction de peine de Vincent Lacroix et l'affaire Earl Jones, il y a eu la fraude de 8 milliards $US de l'Américain Allen Stanford, la chaîne de Ponzi de 400 millions dans l'Ouest canadien, la Cour suprême des États-Unis qui accepte d'étudier l'appel de Conrad Black, les 150 ans de prison dont a écopé Bernard Madoff pour son petit manège de 18 milliards $US...

En guise de prévention, entre-temps, Québec a amendé le Code de procédure pénale pour permettre aux juges d'imposer des peines de prison consécutives. Le gouvernement veut éviter des cas comme celui de Vincent Lacroix, dont la peine initiale de 12 ans a été réduite cet été au maximum prévu par la loi québécoise, soit cinq ans moins un jour. Cela suffira-t-il à dissuader qui que ce soit? C'est ce que tout le monde espère.

«Cette année, ç'a un peu été la fin de l'innocence, si ce n'était pas déjà le cas pour les investisseurs», dit Stéphane Rousseau. «Les fraudes mises en lumière cette année ont fait ressortir quelque chose qu'on savait probablement déjà dans les milieux spécialisés: la fraude s'articule souvent autour d'une relation de confiance et de proximité.»

Le cas de l'année: Earl Jones

C'est exactement le cas d'Earl Jones, ébruité en juillet. Bien qu'il ne fût pas inscrit auprès des autorités réglementaires, M. Jones, qui opérait beaucoup sur les terrains de golf du Montréal anglophone, gérait des successions testamentaires. Ses clients étaient des personnes endeuillées qui, un jour, avaient reçu de l'argent en héritage et cherchaient à le faire fructifier. M. Jones pouvait donc s'occuper de leurs finances et leur envoyait, le 1er de chaque mois, les revenus générés par leurs placements.

Un jour, les envois de chèque ont tardé. Puis, ils ont cessé carrément. Et les investisseurs, qui avaient toujours apprécié leur charmant conseiller, ont compris qu'ils s'étaient fait avoir. Il semble maintenant que la petite business d'Earl Jones, depuis une vingtaine d'années, était en fait une chaîne de Ponzi de 75 millions: pour envoyer des chèques à ses clients, il puisait dans l'épargne de ses nouveaux investisseurs.

Cette relation de proximité que M. Jones avait réussi à développer dans les cercles du West Island, notamment au club de golf Royal Montréal de l'Île-Bizard, a provoqué chez les victimes un désir de vengeance difficile à contenir. Lorsque M. Jones s'est volatilisé en juillet, une victime interviewée par The Gazette a prédit ce qui l'attendait: «S'il revient à Montréal, il va se faire démembrer de la tête aux pieds.»

M. Jones est depuis sorti de son trou. Lorsqu'il doit se déplacer, il le fait avec des gardes de sécurité.

Aux yeux de Me Serge Létourneau, qui pilote le recours collectif des victimes de Norbourg avec deux autres avocats, la multiplicité des cas de fraude a fait en sorte que l'érosion de la confiance à l'égard des conseillers financiers s'est accélérée plus que jamais. «On pourrait parler d'annus horribilis», dit Me Létourneau, qui reprend les mots utilisés par la reine Élisabeth II en 1992 pour décrire l'année qu'elle venait de passer. «Lorsqu'ils prêtent confiance aux professionnels, les gens peuvent devenir vulnérables...»

Les primes

La confiance envers les conseillers financiers n'est pas la seule à avoir écopé. La confiance envers les grands établissements financiers, dont la cupidité sans fond a plongé la planète dans la pire crise financière des 80 dernières années, a elle aussi piqué du nez. Partout, on se demande s'il faut circonscrire les salaires pour prévenir un nouveau dérapage.

L'indignation a maintenant gagné les plus hauts échelons de la politique américaine. En juillet, Andrew Cuomo, procureur de New York, a publié un rapport accablant sur les primes dans les grandes firmes de Wall Street. Selon lui, 212 employés de la banque d'affaires Goldman Sachs ont reçu une prime supérieure à 3 millions en 2008, au moment même où le château de cartes s'effondrait. Au total, la firme a versé des primes de 4,8 milliards, dont la moitié en argent comptant.

Le 13 décembre, ce fut au tour du président Obama. Il s'était déjà exprimé sur le sujet, notamment pour plafonner la rémunération, mais voilà qu'il en rajoutait. Après avoir reçu l'aide des contribuables, a-t-il dit, Wall Street doit se retrousser les manches et fournir un effort en augmentant le nombre de prêts et en acceptant un resserrement de la réglementation.

Pour décrire ce qui l'irrite, Obama s'est rabattu sur la référence féline, loin de nos cravates. Car ceux qui refusent de participer à la reconstruction de l'économie, a-t-il dit, ne sont rien d'autre que des «fat cat bankers who don't get it».

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