Les amis de mes amis de mes amis...

Photo: Les éditions Little, Brown & Co

L'obésité est socialement contagieuse. Si l'ami de votre ami prend du poids, vous avez plus de chances d'engraisser vous aussi. Le risque s'accroît de 37 % entre conjoints, de 40 % entre frères et soeurs et de 57 % avec un ami.

Le bonheur aussi se propage. Tellement, en fait, qu'une connaissance joyeuse peut vous rendre plus heureux qu'une soudaine hausse de salaire. De même, il y a de bonnes chances que votre futur conjoint soit l'ami d'une amie et que vous votiez à peu près du même bord que tous ceux que vous fréquentez.

Tous ces liens plus ou moins cachés, plus ou moins évidents, sont expliqués en long et en large dans le livre Connected (aux éditions Little, Brown & Co) des professeurs politiques Nicholas A. Christakis (Université Harvard) et James H. Fowler (Université de la Californie). La paire a mis des années à peaufiner cet essai qui se propose de révolutionner les sciences sociales autour du «surprenant pouvoir des réseaux sociaux qui façonnent nos vies», comme le dit le sous-titre.

«Au XVIIIe siècle, avec des penseurs comme Adam Smith, la perspective sur la société était davantage centrée sur l'individu, dit au Devoir le professeur Fowler, joint par un réseau cellulaire il y a quelques jours. Au XIXe siècle, des théoriciens comme Marx et Durkeim ont mis l'accent sur le groupe, jusqu'à éliminer l'action individuelle de l'équation sociale. Au XXe siècle, de nouveaux outils analytiques ont remis les pendules en marche vers la perspective strictement individualiste, en oubliant les liens entre ces individus. Notre idée, c'est précisément de mettre l'accent sur la manière dont les individus sont reliés entre eux. Nous montrons comment les liens, les relations et les interconnexions influencent les comportements.»

La science des réseaux («network science», dans le texte) prend du galon depuis une bonne décennie. Résolument interdisciplinaire, elle utilise beaucoup les mathématiques, l'informatique, les réseaux réels et virtuels. Connected est le premier ouvrage de ce champ disciplinaire à trouver une large audience, notamment à travers le site connectedthebook.com.

En plus, les deux complices savent présenter leurs thèses très agréablement, dans un style pétillant bourré d'humour, jamais jargonneux. On dirait du journalisme, en mieux. Connected est encensé depuis sa parution au début de l'automne. Les productions universitaires se divisent en trois groupes, rappelait récemment le New York Times: d'abord, les études de pointe souvent incompréhensibles à partir du bas de la tour d'ivoire (du genre: «La notion de Aufhebung chez les jeunes hégéliens»); ensuite, les recherches concluant à des évidences (du genre: «Les femmes sont plus attirées par les beaux hommes»); puis, les travaux originaux qui peuvent à la limite changer notre manière de voir le monde. Connected est naturellement placé dans cette rare et très utile dernière catégorie.

Trois degrés de séparation

«Nous proposons une nouvelle manière de voir, reprend le professeur Fowler. Nous participons à la construction de la base de ce qui sera probablement la sociologie du XXe siècle. Gallilée a révolutionné l'astronomie avec le télescope. Le microscope a révolutionné la biologie. Les outils de la science des réseaux va complètement renverser notre perspective sur le monde.»

Au plus simple, une fois décantée, la découverte fondamentale de ces pionniers de notre temps repose sur l'idée des «trois degrés de séparation». Pour ces sociologues de l'ère numérique, la condition humaine repose essentiellement sur un réseau de base d'environ 150 personnes profondément interconnectées entre elles par cette idée des amis des amis des amis. Une fois passé ce cercle des trois niveaux, l'influence s'estompe.

«C'est aussi une manière simple de présenter des rapports très complexes, dit le savant. Cette image permet de dire simplement: "il faut considérer l'effet d'une personne sur une personne sur une personne". Par exemple, quand il s'agit de convaincre une population de se faire vacciner, comme il faut le faire en ce moment. Les relations s'avèrent alors déterminantes.»

Les interconnections par Internet ne modifient pas fondamentalement la donne. «Les nouveaux réseaux sociaux sont mêmes et autres, résume le professeur. Ils sont plus étendus, évidemment, mais au total, dans un réseau de 500 amis sur Facebook, chacun n'en connaît vraiment que quelques-uns. En gros, les mêmes règles, celles de la vraie vie, s'appliquent donc dans le monde virtuel.»

L'étude sur la contagion de l'obésité a suralimenté la machine à commentaires dès sa première parution dans le très sérieux New England Journal of Medecine. Les deux fouineurs ont compulsé des données de 1948 à nos jours pour construire des arborescences rapprochant 12 067 Américains par quelque 50 000 liens plus ou moins forts. Leurs découvertes ont prouvé que les maigres et les gros se fréquentent, mais aussi que les fréquentations influencent graduellement la taille des différentes personnes interreliées. D'où cette idée de la «contagion» qui a été critiquée par d'autres chercheurs.

«J'ai encore plus été étonné de constater que la distance physique ne changeait rien à l'effet, dit le professeur. Je croyais que les gens engraissaient ensemble, pour ainsi dire. Or nos données montrent que, si votre ami installé à mille kilomètres engraisse, vous avez des chances d'engraisser vous aussi. En somme, l'influence ne repose pas sur la fréquence mais sur la richesse des liens.»

La force des réseaux

Bref, dis-moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es. Seulement, si on répète «qui se ressemble s'assemble», on dit aussi que «les contraires s'attirent». Chacun connaît un gentil beauf maigre marié à une grosse mégère frustrée (et vice versa). Alors, lequel des clichés dit vrai?

«Nous parlons de moyenne, corrige le politologue. Dans nos recherches en cours, nous nous intéressons à ce qui se cache derrière ces moyennes, par exemple pour comprendre subtilement si certains individus ne se définissent pas effectivement contre leur groupe d'appartenance.»

L'obsession réticulaire pourrait aussi tout simplement présenter à la mode übertechnique ce que les anciens appelaient norme, convention, voire idéologie ou esprit du temps, pourquoi pas. «La vieille manière envisageait des idées flottantes d'un groupe finissant par infecter ses membres, commente alors M. Fowler. Nous allons plus loin en identifiant comment la norme se transporte d'une personne à une autre, à une autre. Nos études toutes récentes sur l'obésité montrent par exemple comment se transmettent les normes alimentaires à l'intérieur d'un réseau, quels aliments sont prisés, quelles manières de les apprêter se transmettent ou encore comment un groupe se met à l'exercice physique, par exemple.»

Reste que la norme importe, qu'elle soit portée par un grand ou un petit groupe, par Internet ou de visu. Finalement, la science des réseaux n'introduit-elle pas par la fenêtre le déterminisme social mis promptement à la porte?

«Il ne faut pas seulement se rappeler que cent ou mille personnes m'influencent, réplique alors le professeur Fowler, docteur ès réseaux. Il faut aussi se rappeler que moi-même j'ai de l'influence sur ces cent ou mille personnes. Cette prise de conscience encourage l'altruisme: en étant moi-même plus heureux, en me maintenant en santé, je sais que je vais encourager les autres autour de moi à m'imiter.»
11 commentaires
  • Nasboum - Abonné 12 décembre 2009 08 h 18

    pourquoi fait-on tous la même chose?

    Vous piquez ma curiosité avec cet article et je vais tenter de trouver leur livre. Mais votre texte pose d'autres questions, à savoir l'attitude des individus face aux industries qui forment, qu'on le veuille ou non, nos goûts et influencent nos achats si on est tous de plus en plus gros, et on l'est, c'est parce que l'on mange de plus en plus de la même façon, que l'on vive au Canada, en Inde ou en Algérie. Les réseaux sociaux ou virtuels n'existaient pas vraiment il y a 10 ans mais celà n'a pas empêché nos kilos de s'ammonceler et nos pratiques culturelles et sociales de s'appauvrir. Comme cette uniformisation des pratiques culturelles et sociales est maintenant endémique dans nos sociétés, on va finir par se ressembler tous, pour le meilleur et pour le pire.

  • Jacques Morissette - Abonné 12 décembre 2009 13 h 33

    L'être humain: Nature ou essentiellement culture?

    Le sujet de votre texte est intéressant, mais les questions qu'on y pose le sont moins. L'être humain est-il nature ou essentiellement culture? Je pense qu'il est les deux à la fois, mais d'abord et avant tout nature. Alors que dans le livre dot vous parlez, l'être humain semble surtout forgé par sa culture. Comme s'il n'était qu'une enveloppe qu'on remplie avec un contenu à mesure qu'on avance en âge.

    Que faites-vous des humeurs, des sentiments, de la raison dans l'évolution de chacun d'entre nous? Toutes sortes d'événements peuvent nous faire changer de cap dans la vie. Dans la façon dont les choses semblent aborder dans ce livre, c'est comme si nous étions des navires sans gouvernail qui avançons au gré des courants. À moins que nous ne soyons que des robots programmés à ingurgiter passivement toutes les potions qu'on nous donne?

  • François Beaulé - Abonné 12 décembre 2009 15 h 53

    Une autre conception de l'homme

    Cette «science des réseaux» dont vous rendez compte nous rappelle que l'homme n'est pas qu'un individu, il est membre d'un (ou de plusieurs) groupe qui le détermine en partie. Cette réalité a d'autres conséquences que la recherche du bonheur ou le maintien d'un poids santé.

    Dans la mesure où l'individu est intégré à la société et en a conscience, il sera capable de désirer le bien commun. La mentalité dominante encourage plutôt l'individu à développer un projet individuel axé sur la production et la consommation. La dimension économique est dominante dans la recherche d'intégration de l'individu à la société. Voilà pourquoi nous vivons dans une société matérialiste et d'hyperconsommation. Pour en sortir, il faudrait que d'autres institutions (autres qu'économiques) favorisent l'intégration sociale. Je pense au développement d'un socialisme idéaliste qui est très différent du socialisme économique que Marx a proposé.

  • Maurice Monette - Inscrit 12 décembre 2009 16 h 27

    Jusqu'à un certain point, c'est normal car....

    ...nous sommes des esprits ou âmes qui avons à transcender des Épreuves de Maturation et nous avons déjà performés(es) ensemble à d'autres Époques, qui se sont parfois bien soldées, d'autres qui ont finies en "queue-de-poisson" et d'autres encore où ce fut simplement catastrophique. C'est ce qu'on appellent les Chemins d'Évolution que chaque entité ré-incarné(e) choisit. Ce qui lui permet de multiplier les occasions de se faire des amis(es).

    Mais, de nos jours, avec tous les moyens d'entrer en interaction, il est plus facile de se regrouper par clan et en s'imbriquant les uns(es) les autres comme internet permet de le faire, on devient facilement dépendants(es). La "Toile d'Amis(es)" peut devenir très importante, en fonction du degré de Maturité que chaque personne a réussi à acquérir. Cette Maturité permet de ne pas devenir dépendant de ses amis(es) car, pour vraiment acquérir notre Maturité, c'est une affaire personnelle. Donc, je perçois un certain danger dans cette socialisation amicale à outrance qui pourrait bien n'être une fausse tentative pour se sécuriser et oublier ses reponsabilités face l'adversité de la Vie de tous les jours.

    Peut-être que je suis "vieux jeu" mais, me semble que juste de mentionner l'observation qui a été faite d'un tel phénomène, devrait permettre d'éviter de "tomber" dans ce genre d'uniformisation qui est contraire à l'Évolution que nous sommes toutes et tous venus(es) tenter de transcender en affirmant sa personnalité propre.

    Maurice Monette
    Biologiste # 939