La première danse

Une danseuse de la compagnie new-yorkaise Gina Gibney Dance (à gauche) lors d’une séance de formation à Montréal
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Une danseuse de la compagnie new-yorkaise Gina Gibney Dance (à gauche) lors d’une séance de formation à Montréal

«Imaginez un lieu où vous vous sentez bien... Explorer les différentes textures des choses qui vous environnent... Écoutez ce que votre corps veut faire, laissez venir le mouvement plutôt que de le penser, choisissez-en un qui vous réconforte et restez-y... Maintenant, partagez-le verbalement ou physiquement avec votre groupe.»

Le paisible exercice de visualisation en mouvement, étendu sur une vingtaine de minutes, ne relève ni d'un cours de yoga, ni d'une séance des AA, ni d'une consultation psychologique de groupe. Il est dirigé par Mari Lopez, danseuse professionnelle de la compagnie new-yorkaise Gina Gibney Dance (GGD), qui transmet à trois danseuses montréalaises une expertise unique de soutien aux victimes de violence conjugale.

Emballée par l'action communautaire de la chorégraphe new-yorkaise Gina Gibney, rencontrée au cours d'un stage en 2005, l'avocate Amélie Dionne-Charest a voulu transplanter l'expérience au Québec.

J'ai trouvé que c'était une excellente idée d'allier l'art au communautaire, de montrer en quoi l'art pouvait être thérapeutique pour des gens qui ont souffert d'un traumatisme.

La fille du premier ministre a ainsi mis dans le coup la compagnie Montréal Danse, l'Agora de la danse et l'organisme La Dauphinelle, qui héberge depuis 27 ans des femmes en détresse, avec ou sans enfants, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve.

«C'est une rencontre atypique [entre la danse et le milieu communautaire], à ma connaissance, cette rencontre est une première au Québec», indique Sabrina Lemeltier, directrice de La Dauphinelle, qui offre déjà des ateliers de peinture et de photographie à ses résidentes depuis deux ans. Après la semaine de formation en cours, une douzaine d'ateliers s'échelonneront sur six mois de janvier à juin 2010, par blocs de quatre semaines. Financé par différents partenaires, par la Ville et le privé, le projet «La danse contre la violence» s'étendra sur trois ans.

Parce qu'elle tisse un lien indicible entre le corps et le psychique, la danse s'avère toute désignée pour aider ces êtres brisés. Les sévices passent souvent par le corps, qui leur renvoie une image négative d'elles-mêmes. La guérison doit donc passer aussi par le corps.

«Le mouvement implique une prise de décision et beaucoup de femmes se font voler leur liberté de choisir, elles doivent réapprendre», explique Beth Yam de l'organisme new-yorkais Sanctuary for Families, avec lequel la GGD a mis sur pied le Domestic Violence Project en 2000.

Ces ateliers oeuvrent en marge de la thérapie proprement dite, mais ils peuvent avoir un effet thérapeutique et reconstruire l'estime de soi de ces femmes de manière proactive et concrète. Même si le but n'est pas d'y apprendre à danser, il s'agira souvent pour elles de la première danse, comme une renaissance à elles-mêmes à travers le mouvement libre de leur corps.

«Elles sont en détresse psychologique et physique; quand elles arrivent, c'est le bout du chemin, elles sont brisées et souvent ne font plus confiance à l'être humain», décrit Mme Lemeltier en refusant toutefois de les «victimiser», fascinée «par leur capacité de rebondir». «[Les ateliers], c'est une façon de se réapproprier son corps de manière positive, mais aussi une ouverture à la culture, qui peut exclure ces femmes et enfants dont la priorité est de se loger et se nourrir.»

Les clientes de La Dauphinelle, pour la plupart mères d'une famille nombreuse, âgées dans la trentaine et souvent nées hors du pays, avaient déjà participé à des ateliers de yoga, plutôt axés sur la relaxation. Mais la venue des danseuses Maryse, Éléonore et Rachel, de Montréal Danse, ouvre de nouvelles perspectives qui les font entrer en relation les unes avec les autres. «Le yoga, c'est moi et mon corps; là, c'est le groupe: moi, les autres et l'espace, les interactions et le mouvement.» L'échange inclut les danseuses. «On apprend beaucoup de l'expérience de ces femmes», confie Mari Lopez.

L'engagement social est au coeur des oeuvres de Gina Gibney, dont la compagnie toute féminine travaille aussi auprès des jeunes et des victimes du sida. Elle viendra présenter sa dernière création, View Partially Obstructed, en février à l'Agora de la danse, qui versera tous les profits de la première représentation à La Dauphinelle.

«La danse a tellement à offrir à tout le monde, confie Gina Gibney. C'est ma mission depuis longtemps de la rendre accessible aux gens d'une manière qui soit significative et puissante pour eux. C'est aussi une façon pour les danseurs de se sentir impliqués dans le changement social.»

En effet, qui, mieux que les danseurs, peut aider à exprimer physiquement l'indicible qui se braque contre les mots, caché dans les replis du corps et de l'esprit?