Vidéo Femmes a 30 ans - Une caméra à soi

Les femmes sont depuis quelques décennies partout présentes dans l'industrie du cinéma, et plus seulement devant la caméra pour concrétiser les fantasmes des réalisateurs. Si les progrès semblent remarquables, ces réussites cachent encore des luttes à finir, des mentalités à transformer, bref, une place à prendre — et à conserver — au soleil du septième art.

Preuve tout de même que la réalité cinématographique a bien changé: il n'y a pas que le Conseil du statut de la femme qui célèbre son 30e anniversaire. À Québec, Vidéo Femmes souffle également ses 30 bougies et selon sa directrice, Martine Beaurivage, pas question de s'arrêter en si bon chemin: «Un organisme comme le nôtre demeure essentiel pour donner la parole aux femmes, pour les soutenir dans leurs projets. Même si sur le plan technique les femmes ont acquis beaucoup d'expérience, une compétence équivalente à celle des hommes, leurs préoccupations sont différentes, tout comme leur manière de traiter certains sujets.»

Fondé en 1973 par Helen Doyle, Nicole Giguère et Hélène Roy sous le nom de La femme et le film et devenu Vidéo Femmes en 1979, ce centre de production où se mélangent préoccupations artistiques et sociales reflète également l'évolution de la présence et du regard des femmes dans l'univers cinématographique. C'est du moins ce que constate Katia Grenier, adjointe aux communications de l'organisme: «Il y a 30 ans, dans la mouvance des courants sociaux très forts, la prise de parole était davantage collective. Les femmes ne s'exprimaient pas au "je" mais au "nous". Maintenant, elle assument leur parole personnelle.»

Cette prise de parole à travers le cinéma ne se fait pas sans embûches et si les réalisatrices ne veulent pas revenir au temps des grandes pionnières, comme Anne Claire Poirier à l'ONF par exemple, certaines d'entre elles questionnent la véritable mesure des avancées féministes. C'est le cas de Marquise Lepage qui, en 1995, signait Le Jardin oublié, un portrait étonnant de la réalisatrice française Alice Guy-Blaché dont le premier film fut tourné en 1896, soit un an après ceux des frères Lumière. Lepage se demande encore pourquoi une telle femme à la feuille de route si impressionnante (700 films tournés en France et aux États-Unis, productrice à la Gaumont de 1896 à 1907, une carrière s'échelonnant sur près de 25 ans) ne figure peu ou pas du tout dans les nombreux ouvrages sur l'histoire du cinéma.

La réponse est complexe mais Marquise Lepage constate l'injustice de cette absence, non seulement pour l'assurance et l'imaginaire des femmes réalisatrices, mais pour tout le cinéma: «Quand j'ai commencé à faire ce film, c'est comme si je découvrais l'existence d'une aïeule dont on m'avait caché l'existence. Ça donnait une plus grande légitimité à mon travail. Entre les Lumière et les autres pionniers du cinéma, elle a sa place. D'ailleurs, plusieurs de ses idées ont été reprises, avec plus de succès, par d'autres cinéastes masculins, comme les Marx Brothers. Alice Guy-Blaché a ouvert des portes de manière extraordinaire, à une époque où les femmes n'avaient pas le droit de vote ou celui d'obtenir un compte de banque.»

Morte en 1968, Alice Guy-Blaché serait assurément étonnée de voir les changements de mentalités et la présence plus grande des femmes dans certains postes stratégiques, comme cinéaste bien sûr mais aussi scénariste et productrice. Mais Marquise Lepage s'empresserait sans doute de lui montrer l'autre côté de la médaille. «On ne voudrait pas revenir à l'époque de nos grands-mères, souligne-t-elle, mais c'est dommage de constater que 108 ans après l'invention du cinéma, 30 ans après la création du Conseil du statut de la femme, la position des femmes dans l'industrie cinématographique n'a pas changé de manière spectaculaire. L'existence des festivals de films de femmes prouve que nos oeuvres ne sont pas aussi bien valorisées, financées et diffusées que celles des hommes.»

Ce constat, Mireille Dansereau le partage entièrement, elle qui fut aussi à sa manière une pionnière, réalisant en 1972 La Vie rêvée, le premier long métrage québécois de fiction réalisé par une femme dans l'industrie privée. On pourra d'ailleurs le revoir, dans une toute nouvelle copie, à la Cinémathèque québécoise, qui souligne l'anniversaire du Conseil en présentant, les 24 et 25 mai prochains, plusieurs oeuvres de Dansereau dont L'Arrache-coeur (1979), Les Seins dans la tête (1994) et son adaptation du roman de Marie-Claire Blais, Un sourd dans la ville (1987), mettant en vedette Béatrice Picard, Angèle Coutu et un tout jeune Guillaume Lemay-Thivierge.

Rejoindre les femmes

La réalisatrice considère — et ce, depuis ses débuts — que «si elle a quelque chose à apporter au cinéma, c'est d'abord en tant que femme». Et d'un film à l'autre, elle cherche à les rejoindre, à les toucher, car elle trouve préoccupant que «l'imaginaire ou la spécificité des femmes ne soit pas plus présent qu'à l'époque du tournage de La Vie rêvée». Elle s'amuse encore aujourd'hui du choc causé par ce film qui explorait les rêves et les fantasmes des femmes: «Le fait de ne pas voir de personnages masculins importants a causé un véritable choc.»

Depuis ce premier long métrage, qui fait encore l'objet de nombreuses analyses dans les départements de «woman's studies» d'universités anglo-saxonnes, Mireille Dansereau poursuit sa carrière avec détermination, mais aussi une lassitude qu'elle ne camoufle pas: «Mes projets de longs métrages ont eu beaucoup de difficultés à être acceptés car on jugeait que les sujets n'étaient pas "prioritaires". Pourtant, devant certains films, je me demande où est la véritable priorité.» Faut-il y voir la présence de préjugés tenaces vis-à-vis des projets soumis par les femmes? La cinéaste croit que oui, continuant à se bagarrer pour imposer ses scénarios de longs métrages de fiction, résolue à tourner à tout prix même s'il lui faudra le faire parfois «comme une débutante, avec un petit budget, une petite équipe».

Bien plus qu'une vision féministe, Mireille Dansereau pose un regard critique qui dépasse largement la réalité des femmes et leur difficulté à faire leur place dans le milieu cinématographique. «En ce moment, précise-t-elle, il y a une véritable obsession sur la relève et très peu d'intérêt pour la continuité. Beaucoup souhaitent trouver le prochain petit génie alors que le cinéma, au-delà de la technique, c'est un art complexe, long à maîtriser. Et surtout, il faut avoir quelque chose à dire!»

Peu importe qu'elles soient généreusement soutenues par les institutions ou ne comptant que sur leurs maigres ressources, les réalisatrices sont bien déterminées à continuer de prendre la parole, à saisir, pour elles-mêmes mais aussi pour les autres, une caméra qui n'est pas réservée qu'à un seul sexe. Une caméra à soi.