Sésame, entrouvre-toi!

Sesame Street figure en bonne place au panthéon de la culture populaire mondiale.
Photo: Agence France-Presse (photo) Sesame Street figure en bonne place au panthéon de la culture populaire mondiale.

La mère de toutes les émissions éducatives pour les enfants d'âge préscolaire a l'âge d'être grand-mère. Une belle occasion de revenir sur le rapport des enfants aux images en général, et à la télé en particulier.

Grover le gentil monstre filiforme, Elmo le bébé pelucheux, les inséparables Ernie et Bert, Molly la postière, le vampire mathématicien Count von Count, le délicieux Cookie Monster, sans oublier Big Bird évidemment, un oiseau jaune serein de huit pieds qui a son étoile sur le Hollywood Walk of Fame. La faune de l'émission Sesame Street, apparue sur le réseau américain PBS il y a tout juste quatre décennies, adoptée ou adaptée depuis dans 125 pays, figure en bonne place au panthéon de la culture populaire mondiale.

Des millions et des millions d'enfants continuent d'ânonner ses comptines et de répéter ses consignes, avec l'approbation des parents les plus protecteurs. Sesame Street, appuyée par une armada de psychologues et de pédagogues, demeure estampillée qualité pur jus première pression. La bonne maman a aussi fait beaucoup, beaucoup de petits.

«Sesame Street, c'est une maternelle», juge Estelle Lebel, professeure au département d'information et de communication de l'Université Laval, spécialiste de la télévision et des images. «D'ailleurs, l'émission a beaucoup été utilisée dans les écoles. Il y a 40 ans, elle a ébranlé un monde où dominaient encore les théories sur les effets néfastes des images, l'idée de l'influence directe de la télévision comparée à une seringue hypodermique. Sesame Street a montré que la télévision était d'abord un outil d'apprentissage et de divertissement.»

Son succès instantané et persistant — un peu moins ces dernières années quand même — s'appuie sur des concepts simples mais brillants, répétés depuis ad nauseam: des éléments visuels criards, de l'action et du mouvement, de l'humour, une musique entraînante, des invités de marque, une distribution multiethnique. À ce propos, le plateau du réseau PBS a reçu la première dame des États-Unis pour un cadeau de soi à soi qui sera en ondes le mardi 10 novembre, jour exact l'anniversaire. «Le monde commence enfin à ressembler à ce que l'émission de PBS voulait qu'il devienne», écrivait cette semaine le New York Times en soulignant la synchronicité du 40e et de l'élection de Barack Obama, premier président afro-américain.

Michelle Obama a fait la promotion d'une saine alimentation, un thème de plus en plus abordé dans l'émission vu l'épidémie d'obésité qui frappe les États-Unis. Cookie Monster gobe maintenant des fruits et des légumes. Le monde a vraiment beaucoup changé depuis les maigres et délirantes sixties.

La version sud-africaine compte une marionnette sidéenne. Un temps, il a existé une version israélo-palestinienne, aujourd'hui scindée en deux. Sesame Street est devenue 1, rue Sésame en France, Big Bird a muté en Tocatta et Oscar the Grouch (le ronchon) a été rebaptisé Mordicus, tout simplement.

Au secours, Big Bird!

Peu importe son appellation contrôlée, la noble production a fait face à une concurrence croissante et féroce d'émissions dites pédagogiques. Passe-Partout, produite par le ministère de l'Éducation du Québec, a été diffusée de 1977 à 1998.

Les producteurs ont même constamment fait reculer l'âge du public cible. Sesame Street s'adressait aux jeunes de plus de trois ans. Les Teletubbies ont brisé la barrière tabou en visant les bambins aux couches. Les enfants comme les bébés sont devenus des segments d'un marché de surconsommateurs, y compris de produits culturels. Les sections des librairies et des clubs vidéo destinées aux plus jeunes gonflent sans cesse. Il existe même des chaînes spécialisées ne diffusant que du contenu pour les «bébés Einstein». Au secours, Big Bird!

«Une chaîne de télé pour les bébés, mais c'est complètement aberrant, dit la professeure. Comprenez-moi bien: on peut commencer à regarder la télé avec son poupon dans les bras. Je ne suis pas pour la censure et je suis pour l'éducation. Seulement, la chaîne spécialisée est trop souvent utilisée comme gardienne. C'est ça qui n'a pas de bon sens.»

La Société canadienne de pédiatrie s'apprête à modifier officiellement sa position vieille d'une décennie pour recommander de ne pas exposer les petits de moins de deux ans aux écrans. Un maximum de deux heures par jour sera toujours accordé aux autres. L'American Academy of Pediatrics défend cette position depuis 1999.

La professeure Lebel, qui répète que tout est dans l'accompagnement, y voit un «message populiste», probablement inefficace. «De toute façon, ce message est impossible à appliquer puisque les tout-petits aiment la télévision et en redemandent», dit celle qui en a fait l'expérience concrète avec sa propre jeune enfant, maintenant âgée de trois ans.

Surveiller sans punir

N'empêche, même le gros bon sens a du mal à se faire entendre. Mme Lebel déplore l'absence d'éducation aux médias dans les écoles du Québec comme de spécialistes au ministère de l'Éducation. Elle souligne que le Réseau Éducation-Médias, fondé en 1996 pour aider les parents et les enfants, est déménagé de Montréal à Toronto. Elle-même demeure la seule professeure d'images dans son université, et une des rares au Québec.

Avec des collègues, elle vient de faire paraître le guide «éducatif et préventif» Mon enfant devant l'écran pour aider les accompagnateurs des enfants de 8 à 12 ans. Cette publication suit une vaste enquête sur les rapports qu'ont les familles québécoises avec la télévision. «Les enfants des familles défavorisés écoutent beaucoup de télévision et ils sont laissés à eux-mêmes, résume la spécialiste. Dans les milieux favorisés, il y a une importante supervision des parents pour contrôler les horaires et les contenus.»

Prudence et surveillance, donc. Le gros bon sens le commande, la spécialiste aussi, puisque l'enfant est une éponge capable d'absorber n'importe quoi, ou presque, toutes les images, quelles qu'elles soient, publicitaires ou télévisuelles, bédéesques ou cinématographiques.

«L'image est un outil d'apprentissage, dit une dernière fois la professeure Lebel. Elle peut procurer de grands plaisirs, mais elle peut aussi blesser. [...] Tout dépend donc de l'interface "parents", entre la télévision et les enfants. Tous les enfants ne sont donc pas égaux devant Sesame Street ou une autre émission, même la mieux intentionnée. C'est comme l'école. Tous les enfants ne sont pas égaux devant l'école. Là encore, leur place dépend très fortement de l'interface familiale.»

Pas besoin de mesurer huit pieds pour comprendre ça. Happy Birthay quand même, Big Bird!
3 commentaires
  • Jerome Letnu - Inscrit 7 novembre 2009 10 h 18

    40 ans, l'age d'être grand-mère ?

    Une remarque qui témoigne de la valeur qu'accorde son auteur aux études et à la planification familiale: deux génrations de suite faisant des enfants à 18 ans, ça commence à ressembler à la famille Bougon !

  • Zach Gebello - Inscrit 7 novembre 2009 12 h 46

    R. I. P.

    Le Sesame Street des premières années était libre et spontané, d'une créativité débordante. On s'efforçait de mettre cette créativité au service de l'apprentissage des notions de base.

    Aujourd'hui, depuis que les "pédagogues" ont infiltré par la force et les lois le milieu. By by la créativité, on fait de la rééucation aux personnages pour les mettre au service d'une propagande idéologique.

    Cookie Monster qui avait défaut de ne pas contrôler son désir pour les biscuits (mauvaise santé), est maintenant obsédé par les bons aliments.

    Le personnage perd tout son sens. Il n'est plus un monstre. N'a plus de défaut.

    Dieu merci les enfants abandonnent la télé !

  • Roland Berger - Inscrit 8 novembre 2009 15 h 39

    Quel bel hommage...

    Quel bel hommage aux Oraliens et à son créateur, Laurent Lachance.
    Roland Berger
    St. Thomas, Ontario