Prix Georges-Émile-Lapalme - Le mot juste

Monique C. Cormier
Photo: Rémy Boily Monique C. Cormier

Si nous vivons aujourd'hui en français, la pression de l'anglais reste constante, et il incombe à chaque Québécois de faire vivre cet héritage. La récipiendaire du prix Georges-Émile-Lapalme veut «nommer le monde».

L'attrait de la langue française, Monique C. Cormier y a succombé toute petite. «J'ai toujours été intéressée par les mots, depuis que j'ai commencé à lire, confie la récipiendaire en 2009 du prix Georges-Émile-Lapalme, accordé à une personne ayant contribué de façon exceptionnelle à la qualité et au rayonnement de la langue française au Québec. La langue, c'est une identité, un matériau, on joue avec elle, on travaille, on pleure, on est heureux avec la langue. C'est un élément très vivant, qui permet d'exprimer sa pensée. Ça m'a toujours passionnée.»

Honorée. Monique C. Cormier avoue même être très honorée de faire partie de la lignée des Pierre Bourgault, Jean-Claude Corbeil et autres Jacques Languirand, pour ne citer que quelques-uns des grands défenseurs de la langue française à avoir reçu ce prix Georges-Émile-Lapalme. Pourtant, la vice-doyenne aux affaires professorales de la faculté des arts et des sciences de l'Université de Montréal n'en est pas à son premier honneur: elle a, entre autres, été élue à la Société royale du Canada, en 2007, la plus haute distinction qu'un universitaire puisse recevoir au pays. «Mais le prix Georges-Émile-Lapalme est remis par le Québec, c'est une reconnaissance de l'État, précise-t-elle. J'en ai moi-même présidé le jury au début des années 2000. À l'époque, je ne pensais jamais le recevoir un jour.»

Sa carrière est toutefois exemplaire. En tant que professeure de traduction et de terminologie depuis plus de 25 ans, elle a contribué à la formation d'un grand nombre de ces langagiers, sur qui repose, depuis l'adoption de la Charte de la langue française en 1977, le fardeau de nommer en français une grande partie de la réalité québécoise. «Avant l'entrée en vigueur de cette loi, on utilisait souvent des termes anglais au travail, rappelle Monique C. Cormier. Le vocabulaire technique, scientifique, commercial ou administratif existait en français, mais n'était pas toujours employé ici. Il a fallu l'implanter. Dans d'autres cas, les Français utilisaient le mot anglais tel quel. Le rôle des langagiers était alors de proposer des solutions de rechange.» Parmi elles, le courriel et la baladodiffusion, termes couramment utilisés de ce côté-ci de l'Atlantique, alors que les Français envoient allègrement des mails en «podcastant» leurs émissions radiophoniques préférées. «Nous, nous n'avons pas d'autre choix que d'être créatifs, insiste la terminologue. Je ne pense pas que le français soit menacé au Québec, mais nous devons faire preuve de vigilance quotidiennement. Il faut prendre des initiatives pour propulser cet héritage dans l'avenir. Mais je suis optimiste: nous vivons aujourd'hui en français.»

Perméabilité

Un français très perméable à l'anglais, cependant, certaines expressions courantes étant des traductions littérales de la langue de Shakespeare, alors même qu'elles existent dans la langue de Molière. Ainsi, «on prend une marche» au Québec, quand «on se promène» en France, «on prend une chance» à Montréal, quand «on court le risque» à Paris.

«Il y a une perméabilité entre nos systèmes linguistiques du fait du très grand contact, admet Monique C. Cormier. C'est ce qui donne au français québécois son très grand dynamisme. Il doit constamment être prêt à nommer le monde. En même temps, c'est vrai que, parfois, ça déteint un peu trop, les gens utilisent des calques. Ce n'est pas souhaitable.» Cela ne signifie pas pour autant que les Québécois devraient parler exactement comme à Paris.

«Il n'y a qu'une seule langue française, partagée par un certain nombre de locuteurs de différents pays. Mais la langue, c'est notre identité, notre culture, c'est avec elle qu'on se définit, qu'on apprend, qu'on vit. Il est logique qu'elle s'adapte à la réalité de chaque groupe partout sur la planète. L'important, c'est que tous les francophones continuent à se comprendre.»

Démocratisation

Une seule langue compilée dans les dictionnaires, la grande passion de Monique C. Cormier, son domaine de recherche. Une passion qu'elle partage avec le grand public tous les deux à trois ans en organisant la Journée québécoise des dictionnaires. Un événement festif ouvert à tous ceux qui s'intéressent aux mots. L'objectif: permettre un transfert des connaissances à l'ensemble de la société. Et parler de l'histoire de ces ouvrages, de ceux qui existaient au Québec à l'époque de la Nouvelle-France, les démythifier, expliquer comment ils s'élaborent, comment ils sont le reflet d'une société à une époque donnée.

Autre initiative, le concours J'ajoute un québécisme: depuis l'an dernier, les citoyens peuvent proposer, aux éditeurs des principaux dictionnaires de la langue française, des mots utilisés au Québec. C'est ainsi que «guidoune», «hameçonnage», «motton», «sparage», «cossin», «courrieller», «éditique» et «orthopédagogue» ont fait leur apparition dans les éditions 2010 de l'un des trois grands, Larousse, Robert ou Multidictionnaire. «C'est la démocratisation de la langue, estime Monique C. Cormier. Ce sont des locuteurs qui proposent aux lexicographes de faire entrer dans les dictionnaires des mots qu'ils utilisent. Ils contribuent ainsi à la description de la langue.»

Le prix Georges-Émile-Lapalme vient donc récompenser cette année une universitaire hors pair, une conférencière appelée à discourir tout autour de la planète, une professeure ayant formé la relève, quelque quatre-vingts étudiants aux cycles supérieurs, dont sept occupent aujourd'hui un poste de chercheur ou de professeur dans une université canadienne. Mais, surtout, une citoyenne québécoise amoureuse de sa langue et pas avare de son temps et de son énergie pour l'affermir, stimuler sa vitalité, favoriser sa qualité et son rayonnement.

Aussi, l'un des engagements dont elle est le plus fier est la recommandation de mettre en place une politique linguistique en faveur du français dans toutes les universités québécoises, recommandation que le gouvernement a fait sienne en 2002, en l'intégrant à la Charte de la langue française. Et, aujourd'hui, tous ces établissements s'en sont dotés. «C'est important, parce que les universités ont dû se demander quelle place elles voulaient donner au français par rapport aux autres langues, estime-t-elle. Chaque université a défini sa politique linguistique en fonction de sa réalité.»

Engagement couronné de succès, donc, et maintenant Monique C. Cormier peut se consacrer à ses prochains objectifs: la préparation pour 2010 du 78e Congrès de l'Association francophone pour le savoir (Acfas), dont elle préside le comité scientifique, puis l'organisation de la 4e Journée québécoise des dictionnaires, prévue en 2011.

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Collaboratrice du Devoir