Le squelette d'Alexis le Trotteur court toujours

Après avoir connu bien des péripéties plutôt que le repos consenti d'ordinaire aux morts, la dépouille du légendaire Alexis le Trotteur, décédé en 1924, sera en principe remise en terre au début de novembre à Clermont, dans son pays de Charlevoix.

Exhumés en 1966 de façon douteuse pour les fins d'une recherche abracadabrante, les restes d'Alexis le Trotteur — peut-être mélangés à d'autres ossements — ont été tour à tour transportés dans une voiture, étalés dans une université, remisés dans un garde-robe, puis collés sur une planche de bois avant d'être exposés dans un centre commercial, au Musée du Saguenay, puis au Musée de la pulperie. Ces ossements, détenus sans motif valable, constituent néanmoins, depuis plus de trente ans, un des points centraux de la promotion muséale au Saguenay.

En 2006, un article du Devoir relance le débat sur la possession de ces restes humains et met en cause le bien-fondé de leur exploitation. À la suite de cet article, les ossements ont été réclamés par la municipalité de Clermont, un lieu où Alexis le Trotteur a habité. Le maire de l'endroit, Jean-Pierre Gagnon, se dit confiant d'obtenir bientôt les restes du célèbre personnage et d'être alors en mesure de procéder à une nouvelle inhumation religieuse.

Mais pour quel motif devrait-on enterrer Le Trotteur à Clermont, alors que c'est plutôt à La Malbaie que son corps fut enseveli en 1924?

Serge Gauthier, membre de la Société d'histoire de Charlevoix, s'est beaucoup intéressé aux péripéties entourant la dépouille du personnage légendaire: « Le maire de La Malbaie, là où était enterré Alexis le Trotteur, n'était pas intéressé par ce dossier, pas plus que la lointaine descendance locale d'Alexis le Trotteur. Le maire de Clermont a par contre montré beaucoup d'intérêt. »

Les os du tourisme?

Il y a 84 ans, lorsque ce Forrest Gump québécois est mis en terre après avoir été heurté par un train au chantier du barrage d'Isle-Maligne, la municipalité de Clermont n'existe pas. Clermont doit fêter son 75e anniversaire l'an prochain. En attendant, la population subit les mises à pied et les brusques changements de cap de l'usine locale d'Abitibi-Consolidated.

Le maire de Clermont ignorait qu'Alexis le Trotteur avait vécu dans les environs de son hôtel de ville, jusqu'à ce que la Société d'histoire, pilotée par Serge Gauthier, ne l'en informe. Il s'est alors empressé de faire des démarches auprès du Musée de la pulperie au Saguenay, afin de récupérer les ossements du plus célèbre de ses concitoyens. L'occasion lui semblait bonne de rendre hommage au Trotteur en lui offrant une nouvelle sépulture. Ses intentions ne s'arrêtent tout de même pas là.

« Je croirais que quelqu'un qui va venir dans Charlevoix va s'arrêter chez nous pour voir sa tombe, explique le maire en entrevue. On veut aussi faire une sculpture l'an prochain pour rendre hommage à cette légende. Loin de moi l'idée qu'Alexis le Trotteur va remplacer cent emplois à 60 000 $ par année à l'usine, mais ça rend une ville plus vivante. » Le maire Gagnon attend toute même la confirmation des transferts de la dépouille du Trotteur à sa municipalité avant de confirmer la date de la mise en terre.

Le directeur général du Musée de la pulperie, Jacques Fortin, n'a pu être joint hier à son bureau. Comme il cumule aussi des fonctions d'élu à titre de président de l'arrondissement de Chicoutimi, il était hier, selon sa secrétaire au bureau d'arrondissement, « en campagne électorale, à faire du porte-à-porte » plutôt qu'au musée. Il n'a pu être joint via son cellulaire.

Le coloré maire de Saguenay, Jean Tremblay, affirme pour sa part tout ignorer du sort prochain fait au squelette d'Alexis Lapointe, même si Jacques Fortin est membre de son équipe politique. Sur un ton péremptoire, le maire Jean Tremblay s'est contenté de soutenir que les affaires politiques de sa ville ne regardaient absolument pas Le Devoir. « Ce n'est pas des affaires du Devoir de savoir si un conseiller occupe un deuxième emploi dans une ville où vous ne vivez même pas! »

Un homme de légende

Alexis Lapointe, alias le Trotteur, est le fils d'une famille nombreuse de paysans. Né en 1860, il ne reçoit guère d'éducation, travaille comme ses frères en pauvreté dès son jeune âge et connaît, en conséquence, trente-six métiers et trente-six misères. Dans la région de Charlevoix, on le sait capable de produire des fours à pain en argile, qu'il ameublit au préalable avec ses pieds. Les prouesses physiques de ce simple d'esprit sont tenues pour aussi formidables qu'elles sont inutiles.

Selon Serge Gauthier, c'est le folkloriste Marius Barbeau (1883-1969) qui contribue à amplifier la légende du Trotteur, jusqu'à laisser entendre qu'il « courait le mille sur la piste ou sur la glace en deux minutes et trente secondes ». C'est aussi apparemment après la mort d'Alexis qu'on invente la légende de ses courses contre des locomotives...

Avec le temps, ce curieux homme à la tête légère se prend de plus en plus pour un quadrupède galopeur. Il court devant les carrioles, mâche des herbes, hennit volontiers et s'acquiert ainsi une forte réputation d'imbécile heureux dont on rigole volontiers. Une bande dessinée publiée dans Video-Presse au cours des années 1970 a parachevé la légende, qui était déjà grande lorsque, en novembre 1966, un étudiant de l'Université d'Ottawa, Jean-Claude Larouche, avait entrepris de déterrer les restes d'Alexis Lapointe dit Le Trotteur.

Larouche revendique, comme couverture à son activité improvisée de fossoyeur, un statut de « chercheur » universitaire alors qu'il n'est qu'un simple étudiant de premier cycle en éducation physique. Il se présente au cimetière catholique de La Malbaie avec une pelle ronde, sans équipement digne d'un chercheur sérieux. Avec l'aide de son frère, il creuse là où il estime pouvoir trouver les restes du Trotteur. Pour faire aboutir plus rapidement ses recherches « scientifiques », il revient avec un tracteur, écarte les restes d'autres corps et emballe dans un carton les ossements recueillis.

Sur des bases scientifiques loufoques, il espère expliquer la légende du coureur par l'examen de ses seuls os. Un livre plein d'approximations — selon les recherches historiques conduites par Serge Gauthier — naîtra de cette macabre entreprise. Publié d'abord aux Éditions du Jour, l'ouvrage sera repris au catalogue de la maison d'édition fondée plus tard par Jean-Claude Larouche, les Éditions JCL.

Dans une entrevue donnée au Devoir en 2006 au sujet du Trotteur, Jean-Claude Larouche affirmait volontiers, depuis son bureau d'éditeur, n'avoir « jamais eu l'autorisation de le sortir de terre ». Serge Gauthier explique en entrevue avoir obtenu pour sa part des informations qui confirment bien que ce que Jean-Claude Larouche disait alors au Devoir était juste: « Il n'avait pas d'autorisation. »

De la muséologie et des restes humains

En 1975, alors qu'il conserve depuis 1966 ces restes humains chez lui, Larouche finit par confier les os à la Société d'histoire du Saguenay. Il remet les restes du Trotteur à Russel Bouchard, alors conservateur de l'établissement, désormais connu sous une identité féminine.

« Je m'en souviens comme si c'était hier, explique Bouchard dans une lettre publique; les os blanchis et poreux étaient fixés avec une colle jaunâtre sur une planche de contre-plaqué pas très sainte qui formait le fond d'une sorte de sarcophage de très mauvais goût, vitré à son sommet et pas très ragoûtant à voir; l'ensemble nous rappelant qu'il n'était pas bon d'être reconnu phénomène hors du commun. » C'est tout de même ainsi que le public a pu voir jusqu'à tout récemment les os du malheureux, présenté comme une des pièces majeures du musée.
1 commentaire
  • Jean-Marie Tremblay - Abonné 17 octobre 2009 19 h 01

    À cavalier cavalier et demi

    Je suis insultée du texte de Jean-François Nadeau qui traite du traitement infligé au squelette d'Alexis le Trotteur. D'abord c'est de bonne foi qu'il a été déterré et Monsieur et non pas Larouche a étudié son squelette pour trouver les raisons de son incroyable vitesse. M. Larouche est ici un éditeur important. Les faits sont coupés au couteau, ssns nuances et que vient faire un commentaire sur la sexualité de Russel Aurore Bouchard un historien de grande classe. J'ai l'impression que ce monsieur Nadeau devrait venir visiter le musée de la Pulperie pour voir qu'un des attraits principaux du musée est la maison d'Arthur Villeneuve et que c'est surtout les gens de la région et des aînés qui ont connu Alexis qui ont plaisir à le voir.

    C'est vrai qu'il partira bientôt de notre musée mais son talent nous laissera un beau souvenir.

    Cela fait quelquefois que Le Devoir manque de jugement dans ses propos, il ne faudrait pas changer de style, les nuances c'est important. Le devoir n'est pas un petit journal jaune comme on disait autrefois.

    Merci, Diane Brunet, guide-animatrice au musée de La Pulperie. Chicoutimi, ville de Saguenay.