Audiotopie - Montréal plein les oreilles, pour mieux voir la ville

E?dith Normandeau, une des membres fondateurs d’Audiotopie
Photo: Jacques Nadeau E?dith Normandeau, une des membres fondateurs d’Audiotopie

La voix est douce, le ciel est bleu et l'invitation impossible à décliner: « Rendez-vous au coin des rues Sainte-Catherine et Saint-Alexandre », au centre-ville de Montréal.

Depuis quelques minutes, la comédienne Julie LeBreton — la délicate Marie-Helène de François en série — susurre à l'oreille du piéton la marche à suivre: « Levez les yeux vers le ciel », « regardez les détails sur le mobilier urbain », « les coquillages verts sur les bas-reliefs », « la pomme de pin sur le lampadaire noir ». Et tout à coup, sous les yeux du badaud, un coin de rue ordinaire, avec son commerce de chaussure bas de gamme et sa pharmacie aux couleurs criardes, s'illumine.

« Avec un peu d'imagination, on se croirait à la mer », ajoute l'artiste alors qu'au loin, dans les écouteurs, le bruit d'un petit vent sur une plage se fait entendre.

L'effet est amusant. Il a aussi été savamment calculé par l'équipe d'Audiotopie, une coopérative nouveau genre, qui, depuis janvier 2008, s'est donné une mission de taille: changer le monde — et l'environnement urbain par la même occasion — en passant par l'oreille du citoyen pour remettre en question le réel. Et ce, par l'entremise d'une série d'audioguides engagés à écouter et à vivre en marchant ou pédalant dans la ville.

« Nous espérons que le message va ainsi mieux passer », lance Édith Normandeau, un des membres fondateurs de ce groupe de créateurs de fichiers sonores numériques, fichiers qui cherchent à redéfinir les contours de la militance. « En entrant dans l'oreille des gens, on atteint directement la conscience, c'est vrai. Mais, en même temps, notre but n'est pas de donner des réponses toutes faites sur des enjeux sociaux, urbains, environnementaux, mais plutôt d'amener les gens à se poser des questions simplement en modifiant, pendant un moment, leur environnement sonore et en modifiant leur perception des choses. »

En 15 minutes, et sept plages sonores à télécharger sur le site de la coopérative (audiotopie.org) — « on n'aimait pas l'idée d'avoir l'étiquette d'entreprise », précise-t-elle —, l'objectif a été atteint en septembre dernier avec le lancement d'un audioguide spécialement conçu pour la journée internationale « En ville sans ma voiture ». Le parcours, commenté et dirigé par celle qui a incarné Julie dans le Québec-Montréal de Ricardo Trogi, visait à stimuler la réflexion, par les pieds et le tympan, sur un environnement urbain où la voiture serait un peu moins reine.

La surconsommation, la vitesse, la responsabilité sociale et l'humain étaient au coeur de cette production. Près de 500 personnes l'ont installée dans la bibliothèque de leur lecteur de MP3.

« Nous ne questionnons pas assez nos environnements », lance la jeune architecte paysagiste qui se présente également comme « écologue sonore ». Le Devoir l'a rencontré la semaine dernière dans le Montréal commercial. Pour une simple promenade à pied. « On se laisse bercer par le ronron de la ville et on finit par en perdre le sens, mais aussi par ne plus trop savoir quelle place nous y occupons. »

La critique n'est pas nouvelle. Elle s'articule aussi, outre la production sur la ville « dévéhiculisée », dans une série d'autres audioguides portant sur notre rapport à la lumière en milieu urbain — la chose se vit sur un vélo tandem à la brunante — ou encore sur la poésie des couloirs du Montréal souterrain, au départ du métro Square-Victoria. « C'est un endroit à réhabiliter auprès des Montréalais », selon elle.

En exploitant la technologie, désormais démocratisée, de la baladodiffusion, Audiotopie espère d'ailleurs arriver à ses fins, pour la ville intérieure, certes, mais aussi pour ses autres sujets de prédilection — l'aménagement du territoire, la circulation, le bâti, le paysage — en enfermant dans des fichiers numériques pour large diffusion la ville, les humains, les textures, les voix, les musiques. Avec un souci clair: « Même si nous transmettons des messages subtils, nous ne voulons pas être trop didactiques et trop politiques, dit Mme Normandeau. Ce qui nous intéresse, c'est de mettre l'accent sur les espaces urbains qui fonctionnent bien, pour donner le goût aux gens de les reproduire ailleurs dans la ville, et non pas de mettre en lumière les lieux désagréables. Notre démarche est engagée, oui, mais elle se veut aussi artistique. »

La stratégie, dans un monde où les donneurs de leçons sont légion, pourrait être porteuse, selon Audiotopie qui, en évoquant dans ses productions sonores la nécessaire recherche du « piéton qui sommeille en nous », du contemplateur de lumières changeantes ou encore de l'arpenteur de galeries protégées, espère au final, stimuler un regard différent sur la ville par « l'exposition à d'autres ambiances ».

Ces ambiances, la coopérative, qui travaille actuellement sur l'assemblage d'un autre audioguide revendicateur pour appréhender l'environnement urbain dans la peau d'une personne handicapée, en rêve d'ailleurs chaque jour de nouvelles pour le Montréal de demain. « On pourrait travailler le végétal de manière plus intelligente, expose Mme Normandeau, pour créer des espaces agréables à vivre. On pourrait aussi arrêter de ramasser la neige des rues en hiver et l'utiliser pour façonner de nouveaux espaces éphémères. »

Et avant d'en jouir, c'est certainement dans des parcours audioguidés que le groupe devrait dans un avenir proche en parler, avec voix d'acteurs dans le vent, bande sonore texturée et une proposition bien de notre temps: « Pour rêver sa ville, pourquoi ne pas écouter l'espace urbain comme une composition musicale », conclut Mme Normandeau.