L'entrevue - L'histoire, antidote au fatalisme

L'historien Éric Bédard, de la Télé-Université de l'UQAM
Photo: Jacques Grenier Le Devoir L'historien Éric Bédard, de la Télé-Université de l'UQAM

Se plonger dans l'histoire politique québécoise du XIXe siècle a conduit Éric Bédard à relativiser nos malheurs. Et à critiquer les élites d'aujourd'hui qui « semblent prendre plaisir à désespérer de nous-mêmes ».

Québec — « Il est bien morose, le Québec, ces temps-ci », admet l'historien Éric Bédard, de sa voix grave. Problèmes démographiques, impasse dans les finances publiques, français à la dérive, école déconstruite par dix ans de socio-constructivisme, panne des projets fédéralistes et souverainiste, etc. « L'Actualité de l'an 2076 pourra probablement annoncer la disparition de la société québécoise », a même prophétisé le cinéaste Jacques Godbout, il y a trois ans.

Paradoxe, c'est aux éditions du Boréal — dont Jacques Godbout est un des patrons — que paraît aujourd'hui une sorte d'antidote à ce fatalisme: Les Réformistes, une génération canadienne-française au milieu du XIXe siècle, signé Éric Bédard. En se plongeant dans le parcours des Louis-Hippolyte LaFontaine, Étienne Parent, Pierre Joseph-Olivier Chauveau, François-Xavier Garneau et compagnie, l'historien de la Télé-Université de l'UQAM en est venu à « relativiser nos malheurs », soutient-il.

Prenons le journaliste Étienne Parent qui, en 1839, finit par écrire, dans un accès de découragement, qu'il faut abandonner l'espoir de voir notre « nationalité » prospérer sur ce continent, ajoutant ensuite que « l'assimilation, sous le nouvel état des choses [l'Union des deux Canadas], se fera graduellement et sans secousse, et sera d'autant plus prompte qu'on la laissera à son cours naturel ». Le pauvre, malgré son opposition aux Rébellions, venait d'être emprisonné dans le Vieux-Québec pendant près de quatre mois pour « menées séditieuses », puisqu'il avait été un des chefs du Parti patriote à Québec. Dans son cachot humide, il avait en partie perdu l'ouïe. « Cette phrase, on la lui reprochera longtemps, mais il faut savoir que jamais il ne renouera avec ce fatalisme », plaide Éric Bédard. Au contraire, par la suite, Parent prononce plusieurs grandes conférences sur l'importance de l'industrie pour les Canadiens français et sur l'éducation. Le politologue Gérard Bergeron a même déjà dit qu'il avait écrit le « premier rapport Parent »!



Élites désabusées

Contrastons le « moment de faiblesse » de Parent avec l'attitude des élites d'aujourd'hui, propose Bédard. Que voit-on? « Une bonne partie d'entre elles semblent prendre plaisir à désespérer de nous-mêmes », déplore-t-il. Des noms en particulier? Bédard, qui a ses entrées dans le monde politique (il fut président des jeunes du Parti québécois au moment du référendum de 1995), refuse net d'en donner. Mais au fil de la conversation, on comprend qu'il a en tête, par exemple, l'ancien ministre Joseph Facal (dont Bédard est pourtant proche) et l'ex-premier ministre Lucien Bouchard.

« Nos élites ont tendance à accuser le peuple, constamment: "Les Québécois ne sont pas assez ci, ils sont trop ça. Il n'y a rien à faire avec notre société". Bien, je m'excuse! Les Réformistes, eux, ont vécu à une période, au XIXe siècle, beaucoup plus noire que la nôtre, beaucoup plus difficile. Et ils sont passés à travers. »

Par exemple, l'école actuelle, en 2009, pose d'énormes défis, note Bédard. (Il en sait quelque chose, lui qui a mis sur pied un Collectif pour une éducation de qualité pour combattre le « renouveau pédagogique ».) « Mais à l'époque des réformistes, les problèmes étaient bien plus grands: il n'y en avait même pas, d'école! »



Syndrome « post-rébellions »

Qui sont les réformistes canadiens-français du XIXe siècle? Notre société oublieuse les connaît surtout... par la topographie: ce sont des noms de rues, de parcs, de circonscriptions, de bibliothèques, etc. (LaFontaine, Cartier, Chauveau, Garneau, etc.). Un groupe d'hommes politiques et un historien (Garneau) qui tenta de recoller les pots cassés, après l'échec des Rébellions de 1837-1838. Ils ont donc en commun « avec ma génération », écrit Éric Bédard, 40 ans, de vivre « des lendemains troubles de grandes espérances », d'avoir à composer avec une situation qui suit un échec.

Sur le plan idéologique, les réformistes occupent le centre de l'échiquier: à leur gauche se trouvent les « rouges » de l'Institut canadien, inspirés par Papineau revenu d'exil en 1845 en prônant l'annexion aux États-Unis. À droite, « les ultramontains groupés autour de Mgr Bourget, qui pestent contre les "erreurs de la modernité" et plaident en faveur d'une suprématie du spirituel sur le temporel. » Les réformistes rejetteront ces deux extrêmes; ces deux annexions: aux États-Unis d'un côté; à la Rome de Pie IX, de l'autre.

Les réformistes vont fonder les premières écoles normales, l'Université Laval, feront la promotion de l'industrie, fonderont le premier ministère de l'Instruction publique. « Malgré l'incertitude sur l'avenir de la nationalité, ils vont essayer de faire quelque chose, ils ne vont pas baisser les bras. Ils ne vont pas se réfugier dans les petits conforts de la vie privée en disant que "ce peuple est tellement inintéressant". Ils vont faire leur possible, dans les circonstances. »

Dans le passé, des historiens ont dépeint la génération réformiste comme des bourgeois défendant simplement les intérêts de leur classe dominante. Bédard rétorque: « ?¶tre d'une classe sociale ou [...] appartenir à une génération ou à un sexe ne détermine pas la pensée et les idées d'un individu ou d'un groupe, même s'il ne faut évidemment pas balayer de telles dimensions du revers de la main. »

A-t-il fait oeuvre de réhabilitation? Ce n'était pas là son but. Mais nulle surprise de découvrir, sous la plume de ce critique du grand récit de la Révolution tranquille (selon lequel tout ce qui a précédé 1960 fut une totale grande noirceur), toute la richesse des débats du XIXe siècle. Bédard prétend toutefois avoir du mal à trouver un personnage dans la formidable galerie qu'il présente pour qui il aurait eu un coup de coeur. Tout au plus dit-il avoir développé une certaine affection pour certains d'entre eux (Chauveau en particulier), qu'il a appris à connaître dans leurs archives.

Ah, les archives: il soutient s'être plongé dans ces vieux documents sans idée préconçue, prêt à être surpris par ce qu'il allait découvrir. Il a voulu raconter, « narrer l'histoire », comme les historiens le faisaient avant que cette discipline ne devienne un « sous-produit des sciences sociales et, plus récemment, des études littéraires », où les théories hermétiques en vogue « éloignent le public curieux à l'égard du passé »... et éloignent les chercheurs des fonds d'archives. Bédard lui-même confie avoir développé sa passion pour l'histoire en lisant des chroniques et des biographies, « des genres qu'on regarde de haut à l'université. Je crois que c'est une erreur ».