L'entrevue - Le privilège de survivre

La neuropsychologue Brenda Milner dans son bureau
Photo: Jacques Nadeau La neuropsychologue Brenda Milner dans son bureau

Elle a reçu une vingtaine de doctorats honorifiques, une dizaine de reconnaissances nationales et internationales, et, en juin dernier, a été nommée grande officière de l'Ordre du Québec. Pour certains, Brenda Milner est à la neuropsychologie ce qu'était Pasteur à la bactériologie. À 91 ans, la chercheuse à l'Institut neurologique de l'Université McGill est surtout une mémoire vivante. Entretien.

Le minuscule bureau faiblement éclairé de Brenda Milner est un joli désordre de livres empilés et de documents dans lequel la chercheuse semble se retrouver sans peine. Au milieu, assise sur une chaise qui lui semble inconfortable, la neuropsychologue qui a atteint l'âge vénérable de 91 ans répond avec une grande générosité aux questions de la journaliste, sans jamais perdre le fil. «J'ai la chance d'être en bonne santé. Ma mère est morte à 95 ans et elle a eu une vie beaucoup plus difficile que la mienne», raconte la chercheuse dans un français impeccable joliment teinté de son accent anglophone chantant.

Menue et frêle, vêtue d'une jupe et d'un joli cardigan vert, Brenda Milner a l'élégance et la grâce d'une reine anglaise, la douceur et l'amabilité de ce peuple auquel elle appartient, elle qui a vu le jour à Manchester en 1918. «C'est curieux, je voyage de plus en plus pour recevoir des prix, mais je suis aussi invitée à parler de l'histoire de la neuropsychologie, qui correspond à celle de ma vie ici au Québec», explique-t-elle. À l'automne dernier, elle était à New York pour donner une conférence sur son champ de recherche devant un auditoire bondé de jeunes et de moins jeunes. «L'Internet, c'est magnifique dans la largeur, on peut y trouver beaucoup de choses, mais peu dans la profondeur du passé. Les nouveaux ne savent pas vraiment ce qui se passait avant, et c'est pour ça qu'on m'invite. Je suis la protagoniste de cette histoire. C'est un privilège de survivre.»

Son père était critique musical et pianiste, sa mère était une jeune cantatrice, élève de son père. Ils n'ont eu qu'un seul enfant, Brenda, qui n'avait, insiste-t-elle, aucun penchant pour la musique. «Je n'ai pas d'oreille et j'aimais beaucoup trop les mathématiques», souligne Mme Milner. Elle est donc entrée en sciences à Cambridge, malgré un talent certain pour les langues, notamment l'italien, qu'elle a appris pour pouvoir lire Dante, et le français, qu'elle a découvert en lisant Flaubert et Stendhal et qui n'avait rien à voir avec celui que l'on parlait au Québec à son arrivée en 1944. «Je parlais comme un livre», dit-elle en riant, les yeux plissés.

Coup du destin — et de la reine d'Angleterre qui envoyait au Canada des chercheurs à la demande de Mackenzie King — Brenda Milner a débarqué à Montréal en 1944. La Seconde Guerre mondiale faisait rage, et son mari, l'ingénieur Peter Milner, et elle devaient travailler au service de la Royal Air Force dans un laboratoire de recherche chargé de développer des radars. Ensemble, ils avaient été envoyés pour un an au Canada, vers une destination qui leur était tout à fait inconnue, son mari ayant été invité à développer un programme de recherche atomique. Un an qui a fini par durer toute une vie. «On a embarqué sur un bateau à Glasgow et on devait zigzaguer entre les sous-marins. Une fois à Boston, on ne savait pas où on allait être emmenés, tout était secret. J'ai été ravie de découvrir que c'était Montréal, une ville francophone», raconte celle qui dit adorer le Québec. Alors qu'elle était à la recherche active d'un emploi, c'est à l'Université de Montréal qu'on lui a finalement donné sa chance. Elle y a enseigné le comportement animal et la psychologie expérimentale.

Professionnellement, c'était une époque d'effervescence pour elle. Brenda Milner a commencé son doctorat en psychophysiologie à l'Université McGill aux côtés du professeur Donald Hebb, de qui elle avait dévoré l'ouvrage The Organization of Behaviour. Avec lui, elle avait obtenu du Dr Wilder Penfield le privilège de pouvoir mener des recherches cliniques, avec des patients atteints d'épilepsie à qui on enlevait une partie du cerveau. «Il n'y avait pas du tout d'images du cerveau d'un individu vivant. Il y avait des rayons X, on voyait la structure des ventricules et la forme du crâne, mais on ne voyait rien en détail», rappelle-t-elle.

La chercheuse, qui a grandement contribué à cartographier le cerveau, s'était ainsi intéressée aux spécificités des deux hémisphères, mais également aux effets qu'avait eus l'opération chez certains patients, notamment l'amnésie. Ses travaux l'ont menée à démontrer l'importance de l'hippocampe pour la mémorisation des faits nouveaux. D'autres études comparatives entre l'homme et le singe lui font faire d'importances découvertes sur les lobes frontaux. «J'ai eu du mal à publier cette étude, car tout le monde disait que j'exagérais. Mais ça a eu une énorme influence et aujourd'hui, tout le monde parle de la fonction exécutive au lobe frontal», note la professeure de psychologie à l'Institut neurologique de Montréal.

Habitée d'une profonde soif de savoir, Brenda Milner poursuivra ses recherches auprès d'un patient qu'elle suivra sur trente ans nommé H.M., frappé d'une profonde amnésie antérograde à la suite d'une intervention chirurgicale au cerveau dans l'espoir de guérir son épilepsie. La neuropsychologue remarque qu'il peut acquérir des aptitudes sensorimotrices même si lui-même ne se rappelle pas avoir fait ces apprentissages. «D'une fois à l'autre, il ne me reconnaissait pas. Mais je voyais bien qu'il s'améliorait toujours. Il était surpris. Mais moi, j'étais très excitée. C'est un moment que je n'oublierai jamais», raconte la chercheuse avec émotion.

Nothing succeeds like success

Depuis les trente dernières années, Brenda Milner récolte les éloges de ses découvertes qui ont contribué à créer le champ de la psychologie cognitive. Membre de la Société royale du Canada et de celle de Londres et de l'American Academy of Arts and Sciences, elle est lauréate des prestigieux prix Penfield et Gairdner et a reçu quelque 20 doctorats honorifiques. Sacrée Grande officière en juin dernier, elle se dit fière d'avoir été admise une première fois au sein de l'Ordre du Québec par René Lévesque en 1985. «Je suis très reconnaissante. Les prix, ça vient avec l'âge. On dit en anglais "Nothing succeeds like success". Mais il y a beaucoup de gens brillants qui sont décédés jeunes et qui n'ont pas eu ma chance», dit-elle avec humilité.

Autant de gratitude et de couronnement ne la font pourtant pas s'asseoir sur ses lauriers. Brenda Milner a à peine ralenti le rythme. Entre deux avions, elle continue d'aller à son laboratoire tous les jours à pied, sauf les week-ends qu'elle passe en ville à lire, à voir des films — au cinéma parce qu'elle n'a pas la télévision chez elle — et... à parler au téléphone. «Je continue de travailler parce que je trouve très stimulant le contact avec les jeunes. Je n'ai rien contre les groupes de personnes âgées qui vont en Floride en groupe, mais ça me semble moins naturel. Il faut se mêler à tous les âges», a-t-elle insisté. C'est d'ailleurs une partie du secret de son air de jeunesse, qu'elle s'est fait demander des milliers de fois. Rester active et bien manger, certes — elle mange des légumes à tous les repas... même au déjeuner!

Toutefois, c'est son insatiable curiosité qui semble toujours faire briller dans ses yeux rieurs la petite flamme inextinguible du savoir. «Je veux rester au fait des développements de mon champ. Comment se tenir au courant si on reste à part?», soutient Mme Milner. «Il y a quelque chose de plus profond. L'idée que le monde nous oublie. Je sais que ça va tous nous arriver, mais j'aimerais retarder ce moment», poursuit sagement la grande dame qui sait sans doute mieux que quiconque que la mémoire, même collective, est une faculté qui oublie.