Le paradis des géants

Des plaisanciers prennent part à une excursion organisée par Croisières AML. Sous leurs yeux ébahis, une baleine à bosse glisse lentement à la surface de l’eau.
Photo: Des plaisanciers prennent part à une excursion organisée par Croisières AML. Sous leurs yeux ébahis, une baleine à bosse glisse lentement à la surface de l’eau.

L'estuaire du Saint-Laurent est reconnu comme un des meilleurs endroits au monde pour observer des cétacés. Pas moins de 13 espèces y reviennent chaque année, pour le plus grand bonheur des croisiéristes, qui ont développé une industrie florissante autour de ces géants aussi fascinants que mystérieux

Jean-Roger Otis a passé toute sa vie sur le fleuve Saint-Laurent, grandissant au sein d'une famille qui pratiquait la pêche et la chasse à la baleine de génération en génération, le long de la Côte-Nord. Mais un jour, son père est sorti en mer avec à son bord des touristes qui souhaitaient simplement observer des baleines, une idée pour le moins inusitée dans les années 1950. L'embryon de ce qui allait devenir une industrie était né.

«On amenait souvent des gens pêcher, mais quand ils voyaient des baleines, ils étaient vraiment fascinés. Pour nous, c'était plutôt comme un troupeau de vaches qu'on voyait souvent. Mais on a compris le potentiel et on a commencé à arrondir nos fins de mois avec ça», explique M. Otis, toujours propriétaire d'Otis Excursions, l'entreprise née de cette idée et qui offre des croisières en Zodiac aux touristes à partir de Tadoussac. Les randonnées s'effectuaient alors à bord des mêmes baleinières à rame utilisées pour aller à la chasse aux bélugas. «Les bateaux utilisaient les mêmes techniques que pour la chasse. Ils fonçaient sur les animaux», se souvient-il.

«Comme on sortait de plus en plus régulièrement sur le fleuve pendant l'été avec des gens des hôtels ou des clubs privés, on a tassé petit à petit la pêche pour faire juste des sorties aux baleines», poursuit-il. Sa famille a même été sollicitée par le cinéaste Pierre Perrault pour divers tournages, dont celui de Pour la suite du monde. Lui-même a commencé à conduire son propre bateau au cours des années 1970. Il en coûtait environ deux dollars pour aller à la rencontre des cétacés, «qui ont toujours été au rendez-vous».

Le virage commercial

La petite entreprise familiale a toutefois dû affronter la concurrence. «Au début des années 80, se souvient M. Otis, les grosses compagnies sont débarquées et ont dit: "On prend la place."» Si la Société zoologique de Montréal offrait déjà à ses membres des croisières d'observation dans l'estuaire en 1971, le virage vers une «industrie touristique» s'est fait au tournant de la décennie suivante, quelques années à peine après l'interdiction formelle de chasser les cétacés dans les eaux canadiennes. C'est ainsi qu'en 1983, huit bateaux ont amené quelque 20 000 visiteurs observer des baleines.

À l'instar de ce qu'on voit maintenant dans plusieurs pays (voir autre texte en page A 1), l'engouement pour ces mammifères a stimulé une croissance continuelle de l'industrie, au fur et à mesure que l'écotourisme gagnait en popularité. Si bien qu'aujourd'hui, selon le président de l'Association des bateliers de Tadoussac, le croisiériste Édouard Hamel, de 200 000 à 300 000 personnes embarquent chaque année sur les bateaux des croisiéristes, uniquement dans le secteur du parc marin du Saguenay-Saint-Laurent. Pour l'ensemble du Québec, on avoisine les 500 000. Sans compter ceux qui font de l'observation depuis la terre ferme, à l'un des 12 sites situés le long de la «route des Baleines». Même que certaines sont des vedettes locales. La plus connue? Sans doute Capitaine Crochet, un rorqual femelle commun observé depuis 15 ans et qui revient régulièrement en compagnie d'un baleineau. Ou encore Tic-tac-toe, une baleine à bosse reconnue pour avoir déjà soulevé un Zodiac avec sa tête.

Et la croissance du secteur ne semble pas connaître de limites, selon la directrice du tourisme de Tadoussac, Marie-Josée Guérin. «En 15 ans, je n'ai pas encore vu le plafonnement. C'est presque incroyable! On se dit que tout le monde est allé aux baleines, mais non. Les gens reviennent. Ils sont venus quand ils étaient jeunes et ils reviennent avec leur famille.» Un sondage mené en 2003 par la chaire de tourisme de l'UQAM indiquait d'ailleurs que les touristes manifestent un intérêt très fort pour ce type de croisière, qu'ils aient ou non déjà eu l'occasion d'y prendre part. Les grossistes en voyages, conscients de cet engouement, offrent d'ailleurs pour ainsi dire systématiquement ce produit.

Attirer le monde

Même si la popularité du «produit baleines» est en constante progression, particulièrement depuis une décennie, M. Hamel insiste sur la fragilité du secteur, où oeuvrent plus d'une vingtaine d'entreprises. Surtout quand les caprices de la météo viennent nuire à la courte saison, comme ç'a été le cas en 2008. Un scénario qui semble se répéter cette année. Sans compter les difficultés d'attirer la clientèle internationale (voir autre texte en page A 1).

Même si l'activité bénéficie d'une place de choix dans la promotion touristique, les croisiéristes fonctionnent à peine à 30 ou 35 % de leur capacité d'accueil annuelle, selon M. Hamel. Il faut dire que la période d'exploitation est relativement courte. Elle démarre lentement en juin, prend son plein essor de la mi-juillet à la fin d'août et s'étiole progressivement dès le début de septembre. Pour survivre, AML a décidé d'acquérir ses concurrents. On a d'ailleurs assisté à une consolidation du secteur autour de quelques gros joueurs au cours des dernières années. Ceux-ci ont les reins assez solides pour affronter les périodes de disette, tandis que les petites entreprises peinent à se maintenir à flots. C'est le cas de la pionnière Otis Excursions. «Je suis le seul de la famille qui a continué, admet M. Otis. La concurrence est assez grande.»

Surtout que Croisières AML et le Groupe Dufour peuvent offrir de généreuses commissions aux boutiques, gîtes et auberges qui vendent leurs billets, ce qui nuirait aux affaires du pionnier des excursions. «J'espère que les gens de Tadoussac comprendront l'importance d'aider les entreprises locales, peut-il seulement souhaiter. Parce que Otis ne peut pas se permettre de donner des commissions aussi importantes que les grandes entreprises.»

Le Devoir a d'ailleurs pu constater que certains habitants de Tadoussac, quoique reconnaissants de la manne d'emplois qu'amènent les AML et Dufour, n'en sont pas moins attristés de voir une entreprise locale comme Otis se démener pour demeurer en vie. «C'est ironique, résumait ainsi un capitaine de bateau qui a préféré taire son nom. Plusieurs des espèces de baleines qu'on va voir tous les jours sont menacées de disparition, mais les petites entreprises familiales comme Otis se retrouvent dans la même situation!»