Un milliard de coûts inutiles pour Hydro-Québec

À la veille du dépôt — avec six mois de retard — du plan stratégique d'Hydro-Québec, petits et grands consommateurs d'électricité au Québec s'inquiètent des importants surplus d'énergie avec lesquels la société d'État doit désormais composer. En raison de la chute de la demande en électricité partout en Amérique du Nord, ces surplus sont évalués à près d'un milliard de dollars pour la seule année 2010 et risquent d'être aux frais de la clientèle d'ici, craignent-ils.

«L'impact de ces surplus est pernicieux, a indiqué hier au Devoir Luc Boulanger, directeur de l'Association québécoise des consommateurs industriels d'électricité (AQCIE). Ce sont des blocs d'énergie qu'Hydro-Québec a acquis, à tierces parties, et à un coût supérieur au coût moyen d'approvisionnement en électricité provenant de sa division production. Or, dans l'état actuel du marché, il ne va pas être facile de placer cette énergie, à un prix intéressant, sur d'autres marchés, et nous allons donc, collectivement, être pris avec.»

Début juillet, Hydro-Québec a d'ailleurs tenté de limiter les dégâts en se présentant devant la Régie de l'énergie pour demander une suspension temporaire des activités de production d'électricité de la centrale au gaz naturel de Bécancour, et ce, afin «de diminuer le niveau des surplus de l'année 2010», écrit la société d'État dans sa demande en cours.

La Régie n'a pas encore rendu sa décision. Au total, la production de 4,3 térawattheures (TWh) pourrait être épargnée. Pour cette soustraction, Hydro-Québec s'engagerait toutefois à verser à TransCanada Energy (TCE), propriétaire de la centrale, près de 250 millions de dollars, dont 157 millions en dédommagement, a révélé Le Soleil il y a quelques jours. La multinationale possède un contrat d'approvisionnement ferme avec Hydro-Québec sur une période de 20 ans. Depuis son ouverture, en 2007, l'unité de production électrique de Bécancour n'a pas encore été mise en marche pour alimenter le réseau québécois.

C'est que la demande en énergie est loin d'avoir suivi les courbes de prévision établies dans les dernières années, reconnaît aujourd'hui la société d'État. Pour 2009, Hydro-Québec prévoit par exemple un recul de la demande équivalant à 6,9 TWh, soit un peu moins qu'en 2010, où elle va devoir composer avec une baisse plus importante de 8,7 TWh. Ses prévisions ont d'ailleurs été revues à la baisse jusqu'en 2018, et ce, en raison de «besoins en électricité [qui] ont considérablement diminué [sous l'effet] d'un contexte économique défavorable, lequel affecte particulièrement les entreprises des secteurs des pâtes et papiers et de l'aluminium», explique Hydro-Québec dans le document soumis à la Régie.

«C'est une révision importante, sur une période de temps très courte [la dernière mesure des besoins en électricité remonte à novembre 2008], a indiqué hier l'analyste en matière d'énergie à l'Union des consommateurs, Jean-François Blain. De mémoire d'analyste, je n'ai jamais vu ça.»

Selon lui, les surplus d'approvisionnement d'énergie d'Hydro-Québec «ne sont pas une surprise». «Ils sont attribuables à l'arrêt de production ou aux fermetures d'usines dans le secteur industriel», dit-il, mais également «à l'obligation, par le législateur, faite à la division distribution d'Hydro-Québec de faire des acquisitions d'énergie, à de tierces parties, à long terme. Mais quand la demande baisse, cela devient un système vicié, sur lequel il va falloir rapidement se pencher.»

Selon les documents déposés devant la Régie par la société d'État, ses surplus d'approvisionnements s'établissent à 11,3 TWh pour l'année prochaine. Le chiffre inclut les volumes d'énergie différés par le passé. De ce volume important, Hydro-Québec souhaite désormais soustraire les 4,3 TWh de la centrale de Bécancour. «Notre contrat avec TCE nous permet de payer pour la non-livraison d'électricité», a commenté Guy l'Italien, porte-parole d'Hydro-Québec. «Cette option nous coûte, dans le contexte actuel, moins cher que si nous décidions de prendre possession de l'électricité pour la revendre sur le marché.» La Société n'a pas été en mesure hier d'indiquer si des clauses similaires étaient présentes dans ses contrats d'approvisionnement avec d'autres de ses fournisseurs.

N'empêche, pour Jean-François Blain, ces surplus énergétiques viennent avec des coûts d'acquisition inutiles, coûts assumés collectivement, «pour de l'électricité que nous n'avons pas besoin de consommer», dit-il. «Si l'on se base sur le coût moyen de production de 9,6 ¢ le kilowattheure (KWh), cela représente une facture totale de 1,08 milliard de dollars pour 2010. C'est important.» L'an prochain, Hydro-Québec devrait déclarer des revenus de 12 ou 13 milliards de dollars.

«Il va falloir gérer ces surplus», lance Luc Boulanger qui reconnaît que la tâche n'est certainement pas facile par les temps qui courent. Car voilà, sur les marchés limitrophes, la demande en électricité est également à la baisse alors que la concurrence entre des marchands de watts, aux prises avec des surplus, s'accentue, et au final, les prix baissent. «On a donc le choix entre suspendre l'approvisionnement, lorsque c'est possible, reporter l'approvisionnement ou bien le vendre, à perte», poursuit le directeur de l'AQCIE.

«De façon chronique, Hydro-Québec a surévalué la demande en électricité dans les dernières années, indique Jean-François Blain, et ça coûte une fortune aux clients québécois.» Quant à l'avenir des surplus énergétiques, il pourrait malheureusement être assuré, selon lui, par la mise en service de nouvelles centrales hydroélectriques dans les prochaines années (L'Eastmain-1-A-Sarcelle-Rupert et La Romaine sont du nombre), mais aussi par la production d'énergie provenant des nouveaux parcs éoliens.

Pour Hydro-Québec toutefois, ces surplus sont circonstanciels mais sont aussi la conséquence d'une époque économique tourmentée. «Il faut voir ça comme une marge de manoeuvre, résume Guy l'Italien. Au prochain boom économique, nous allons être contents de l'avoir dans notre jeu.»
1 commentaire
  • Francois GAGNON - Inscrit 25 mars 2010 05 h 36

    Un projet de 31 mini-centrales encore plus inutile et irresponsable !

    Avec ce projet d’achat au Nouveau-Brunswick qui tombe à l’eau et qui semble-t-il visait entre autres à écouler des surplus d’électricité d’HQ, cela devient un autre argument pour que les 31 projets de mini-centrales ne voient pas le jour et du coup que nous sauvions une partie significative d'un riche patrimoine !

    Je vous invites à lire ces articles et leurs commentaires sur Le Devoir.com et qui sont complémentaires au mien ci-dessus :

    http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-s

    http://www.ledevoir.com/politique/quebec/285368/le