100 ans de féminisme envers et contre tous

Photo: Jacques Nadeau

Comment relater la lutte des femmes pour l'égalité sans sombrer dans l'ouvrage réservé aux initiées? En en faisant une histoire pour sa petite-fille, a tranché l'historienne Micheline Dumont, dans un livre récemment publié. Une occasion, en ce 8 mars, de rappeler tout ce que les jeunes générations ignorent ou ont oublié.

Le mot féminisme désignait à l'origine une maladie dont étaient atteints certains hommes portant des attributs féminins: absence de barbe ou seins développés. C'est Alexandre Dumas fils qui, le premier, a utilisé le terme pour ridiculiser les militantes qui luttaient pour les droits des femmes en France, à la fin du XIXe siècle. Aujourd'hui, le mot «féminisme» a encore pour plusieurs des résonances inquiétantes, et les jeunes femmes sont peu nombreuses à s'en réclamer.

«Dans la situation présente, il y a peut-être les trois quarts des femmes qui ne veulent rien savoir du féminisme», constate l'historienne Micheline Dumont, qui vient de publier le livre Le Féminisme québécois raconté à Camille, aux Éditions du Remue-ménage. Pourtant, Micheline Dumont considère que le mouvement féministe se porte bien et qu'il est toujours nécessaire, alors que le gouvernement fédéral présentait récemment un projet de loi ouvrant la porte à la recriminalisation de l'avortement en personnifiant le foetus dans les cas d'assassinats de femmes enceintes.

Dans son livre, la professeure d'université, aujourd'hui à la retraite, a voulu raconter l'histoire de la lutte des femmes québécoises à sa petite-fille de 16 ans, Camille. Au fil de l'histoire, on mesure vite le chemin parcouru. Au début du siècle dernier, par exemple, une femme mariée ne peut recevoir son propre salaire, il doit être versé à son mari. Les femmes n'ont pas le droit de fréquenter les institutions scolaires d'ordre supérieur. À la fin du XIXe siècle, quand un couple se sépare, les enfants sont remis au père, en vertu de la loi. Selon ce qu'on appelle la loi du «double standard», un mari a le droit de demander la séparation de corps quand sa femme commet l'adultère, alors qu'une épouse n'a le droit de le faire que si son mari entretient sa concubine sous le toit conjugal.

«La majorité des jeunes femmes qui sont au cégep ne savent pas ces choses-là. Je ne leur fais pas de reproches. Ce sont des choses qu'on ne sait pas à moins d'avoir eu une mère [ou une grand-mère!] féministe», dit Micheline Dumont. La jeune Camille, à qui le livre est dédié, y a vu quant à elle l'occasion d'apprécier la société dans laquelle elle vit. «Je suis très contente de vivre à mon époque, disait-elle cet automne à la Gazette des femmes. Ce n'est pas parfait, on n'a pas encore l'égalité salariale dans tous les domaines mais, franchement, il y a eu de grandes améliorations. Si j'avais vécu il y a 100 ans, je serais chez moi en train de faire du ménage avec ma mère!»

La longue marche

C'est donc une longue marche que les féministes québécoises ont entreprise au tournant du dernier siècle, pour exercer une autonomie bien méritée. Au Canada, c'est par l'intermédiaire de Lady Aberdeen, épouse de Lord Aberdeen, gouverneur-général du Canada, que le Conseil national des femmes du Canada voit le jour en 1893, ouvrant la voie au début du féminisme canadien.

Au Québec, l'avènement du féminisme est plus lent encore. Il faut vaincre l'extrême frilosité du clergé à l'idée d'un mouvement d'émancipation des femmes, qui prendra d'abord le nom de «féminisme chrétien». Les autorités religieuses de Montréal s'opposent farouchement à l'adhésion d'associations québécoises au Conseil national des femmes du Canada.

Au Conseil, les femmes canadiennes discutent «d'âge du consentement, de la prostitution, des maris qui abandonnent leur femme, de l'autorité maternelle qu'on souhaite égale à l'autorité paternelle». Pendant ce temps, les femmes du Québec «travaillent toujours sous étroite surveillance. L'évêque ne tolère même pas qu'au congrès de 1911 [de la Fédération nationale Saint-Jean Baptiste, qui regroupe des féministes canadiennes-françaises autour de Marie Gérin-Lajoie], on publie le texte qui rapporte le travail des soeurs de la Miséricorde auprès des filles-mères!», écrit Micheline Dumont.

Parmi les ténors de l'antiféminisme, Micheline Dumont place au premier chef Henri Bourassa, fondateur du Devoir. «Pour lui, écrit-elle, il est clair que le féminisme est une menace pour la famille et la civilisation canadienne-française. Dans son esprit, c'est une erreur protestante, aussi dangereuse que le socialisme.» Fait à rappeler, les femmes québécoises ont obtenu le droit de vote au niveau fédéral bien avant de pouvoir voter au niveau provincial grâce à la bataille menée notamment par Thérèse Casgrain.

Plus revendicatrices

Les Québécoises, pourtant, se rattraperont bien plus tard. Au début des années 1960, alors que les femmes défendent le droit à la contraception et à l'avortement, les Québécoises se révèlent plus revendicatrices que les autres Canadiennes, «leurs idées sont parfois plus radicales». Alors qu'elles se sentent exclues du mouvement syndical et du mouvement politique de libération du Québec, les féministes québécoises fondent leurs propres associations parallèles: le Front de libération des femmes du Québec par exemple. Encore aujourd'hui, Micheline Dumont rapporte que certaines Québécoises se sentent exclues de certains mouvements alternatifs comme celui de l'altermondialisation parce qu'elles revendiquent que des thèmes comme le viol ou la fécondité y soient traités en priorité.

Si elle s'inquiète du mouvement masculiniste, qui est, dit-elle, essentiellement dirigé contre le mouvement féministe, Micheline Dumont croit cependant que de plus en plus d'hommes adhèrent aux objectifs des luttes féministes.

Autres temps, autres moeurs. Alors que les femmes du siècle dernier ont chèrement gagné le fait de pouvoir montrer leurs jambes en public, celles d'aujourd'hui se battent contre l'hypersexualisation des jeunes femmes. «Je crois qu'il s'agit plutôt d'une hypersexualisation de la société», commente Micheline Dumont.

Aujourd'hui comme hier pourtant, les féministes ne favorisent pas toutes les mêmes solutions aux différents problèmes subis par les femmes. «Les féministes ne sont pas unanimes dans quatre débats: la pornographie, la prostitution, l'hypersexualisation des jeunes filles et le port du voile par les musulmanes», explique Micheline Dumont.

Et pour ce qui est du féminisme radical, l'historienne ne le renie plus désormais: «C'est un féminisme qui va à la racine des problèmes. Cela ne veut pas dire qu'il est exagéré ou extrême.»
18 commentaires
  • jacques noel - Inscrit 7 mars 2009 08 h 52

    Le Québec est entré dans le power femelles

    C'est arrivé la semaine passée. L'événement est si gros que personne ne l'a vu. Pourtant, le Québec est entré dans l'ère du Power femelles de Lise Payette.

    Qui est chef de l'Opposition et du PQ? Pauline
    Qui est chef de l'ADQ? Sylvie
    Qui est chef de QS? Françoise
    Ajoutez la moitié des ministères détenus par des femmes et les 4 postes d'anchorwomen, de Céline à Sophie et de Pascale à Julie, et le Québec vit maintenant à l'ère du Power Femelles. C'est là qu'on va voir si Lise Payette avait raison, si le monde va être meilleur parce que dirigé par des femmes si humaines, si compréhensives, si intelligentes, si honnêtes.

    Parlez-en à Mam Tibo? 700,000 piasses de Grand Marnier
    Mam Jean? 80,000 piasses de jet pour aller en France
    Mam Courchesne? le CH joualisant dans les écoles du Québec
    Mam Boulet? la limo à 150 à l'heure mais les photos-radars pour le ti-peuple
    Mam Forget? la saccoche percée, un 2 ou 3 milliards de déficit caché, et une grosse caisse à -40 milliards
    Et que dire que Madame Galipeau qui ne connaissait pas la chanson du siècle au Québec?

    Les femmes en politique sont justes l'égale des hommes: aussi nounounes en moyenne. Comme Mam Payette et sa Yvette...

  • Gilles Bousquet - Inscrit 7 mars 2009 08 h 55

    Plus heureuses, vraiment ?

    Il serait intéressant de comparer le bonheur des femmes de 2009 avec celles de, disons, 1909. Est-ce que le féminisme a fait que le bonheur leur est tombé dessus depuis l'équité salariale, le droit de vote et le choix de faire n'importe quoi ? Elles ont plus de libertés et son moins dépendantes mais, plus heureuses ?

    Un principe chinois, le Yin et le Yang enseigne que pour chaque nouvelle affaire positive, il y en a une négative qui arrive, ce qui serait la justice immanente...genre.

    Fait que, est-ce que la ministre de l'éducation est plus heureuse que la mère à la maison ? Dur à dire.

  • Jacques Goulet - Inscrit 7 mars 2009 10 h 47

    La norme masculine envahit dorénavant la pensée féministe

    La norme masculine envahit dorénavant la pensée féministe

    Je vous remercie Micheline Dumont. Vous nous offrez un beau cadeau pour la Journée internationale des femmes. Je vais en acheter plusieurs exemplaires pour les offrir à ma fille et à mes amies!

    De nos jours, de plus en plus de femmes accèdent à l'autonomie professionnelle, à l'indépendance économique, au savoir universitaire. Peut-on parler d'émancipation de la femme? Au contraire, la norme masculine envahit dorénavant la pensée des femmes elles-mêmes.

    La société occidentale met encore beaucoup trop l'accent sur l'identité personnelle, fondée sur les mythes masculins. Le périple du héros, du cinéma à la littérature en passant par la télévision et les jeux électroniques, fait recette. Le principe masculin nourri d'hommes d'honneur, de chevaliers, de magiciens, de seigneurs des anneaux et de guerriers reprend de la vigueur alors que l'itinéraire spirituel de la femme, tel que proposé par Maureen Murdock dans son livre LE PARCOURS DE L'HÉROÏNE, se trouve banalisé ou occulté.

    Le mouvement féministe qui a débuté en tant que démarche politique, économique et sociale s'oriente aussi vers une spiritualité féminine, à la recherche entre autres, de la Grande Déesse-Mère. Au Québec, on a jeté à l'eau, pratiquement toute spiritualité. C'est dommage. Il serait peut-être utile de suivre l'exemple de nos soeurs anglo-saxonnes. Ces femmes inspirées commencent à ébranler les murailles érigées par les religions patriarcales, centrées sur une divinité masculine. Pour la première fois en deux mille ans, le concept d'une divinité féminine, la Grande Déesse, pivot de la création, trouve une réponse favorable auprès de femmes et d'hommes de bonne volonté.

    Et des femmes pratiquant d'autres religions que le catholicisme remettent en question le but que les religions traditionnelles visent en maintenant les femmes dans un rôle subalterne. De nos jours, dans la religion anglicane, on ordonne maintenant des femmes prêtres - doit-on dire des prêtresses?-, et les théologiennes juives font une relecture de la Torah, en y incluant une perspective féministe en récrivant l'histoire de Sarah!

    Le féminisme occidental se glorifie de ses avancées. Je le trouve aveugle. Micheline Dumont parle d'hypersexualisation de la société. Je crois que ce sont les femmes qui en sont les premières victimes. Notre culture actuelle avilit la sexualité et même la maternité. Le corps des femmes fait encore partie du domaine public. Qu'on pense à la fureur manifestée par certains contre l'avortement, à la prohibition de l'allaitement en public, à la pornographie galopante, à l'accroissement de la fabrication de jeunes Lolitas par le biais de la publicité, à la mise au rancart de femmes mûres (40 ans!)

    Il semble encore y avoir un énorme conflit entre les pouvoirs et les privilèges de l'homme et de la femme.

    Le terrain sur lequel oeuvre le masculin est le lieu de la matière et de la machine, par contraste avec le milieu vivant. L'homme impose un monde de métal, de technique, d'abstraction et de logique. De plus, il établit le moule des idées et ordonne les règles. L'impérialisme masculin se manifeste encore trop souvent par des guerres, par l'avancée intempestive de la technologie, par de la violence. Crimes, guerres, famines, viols, voilà le lot quotidien d'une grande partie de l'humanité. Nous avons besoin du féminisme, nous devons être combattantes et solidaires des femmes d'autres cultures.

    Les femmes ont encore un long chemin à parcourir. Au-delà des revendications politiques et sociales, elles doivent, avant de poursuivre leur quête héroïque, tourner leur regard vers l'intérieur afin d'y puiser l'ingrédient indispensable à leur cheminement : l'estime de soi qui est encore bien fragile chez les adolescentes et de nombreuses femmes adultes.

    Construire l'estime de soi est la tâche essentielle de la femme moderne. Cet engagement envers soi-même, selon Gloria Steinem, constitue une « révolution intérieure ».

    Les femmes de toutes les nations doivent reprendre les incantations magiques
    à l'endroit où l'histoire les a jetées au feu!

    Lorraine Couture
    Gatineau

  • Margot Désilets - Abonnée 7 mars 2009 10 h 59

    Plus heureuses, vraiment ? et Le Québec est entré dans le power femelles

    Étonnant que le Devoir laisse paraître des articles aussi béotiens qui ignorent les raisons profondes de la lutte des femmes. Et aussi méprisant. Encore à ce jour. Aujourd'hui je m'attendais à être sollicitée pour signer une pétition contre les représentants de l'Église qui ont condamné l'avortement que la fillette de 9 ans a subi, enceinte de jumeaux, parce que violée par son beau-père.

  • Brun Bernard - Inscrit 7 mars 2009 11 h 12

    Les femmes...

    ...plus les ethnies, le congrés juif et la reine-nègre gouverneure générale, un coup dur pour certain, n'est-ce pas M Noël?