Retour au bercail - Du Labrador à Dakar

Des étudiants de l’Université de Dakar
Photo: Agence France-Presse (photo) Des étudiants de l’Université de Dakar

On parle beaucoup de ces femmes et de ces hommes du Sud qui émigrent vers le Nord, mais très peu de celles et ceux qui un jour choisissent de rentrer au bercail pour contribuer au développement de leur pays d'origine. Notre collaboratrice s'est rendue dans quatre pays du Sud à la rencontre de personnes qui, ayant vécu au Québec, ont décidé de revenir au pays natal, fortes des apprentissages qu'elles ont faits ici. Voici la dernière tranche d'une série publiée depuis samedi.

«Mon retour au Sénégal fut douloureux. J'ai souffert d'un vrai choc culturel en retrouvant mon pays!» Recrutée comme professeure à l'école de journalisme de l'Université de Dakar, Eugénie Aw rentre dans son pays natal après 14 années passées au Québec, de 1988 à 2002, dont un séjour prolongé comme étudiante à l'Université du Québec à Montréal.

«Ici à Dakar, c'était le mandarinat et le machisme universitaire. Je débarquais femme, formée ailleurs, j'avais mâché le modèle de l'UQAM avec sa culture d'égalité entre professeurs et étudiants, entre hommes et femmes, son esprit de cogestion, sa parole libre, ses syllabus rigoureux. Mes collègues sénégalais me trouvaient casse-pieds.» Au moins peut-elle faire dans ses salles de classe ce qu'elle croit bon. «Ce sont mes étudiants qui m'ont sauvée. Ils étaient ma bouffée d'oxygène.»

Comme en parenté

1980: Eugénie, journaliste au quotidien dakarois L'Afrique nouvelle, participe à la conférence internationale des femmes de Copenhague. Et là, elle a une sorte de révélation. Elle est fascinée par les Québécoises, «leur manière directe de dire, leur façon d'être». Elle se sent avec elles comme en parenté. Fascinée aussi par ce qu'on lui raconte de l'histoire du Québec. «Tiens, ça nous ressemble!» Elle y voit la même quête d'identité, le même attachement à une spécificité culturelle.

1988: elle obtient une bourse d'excellence de la Francophonie qui lui permet d'aller faire une maîtrise en communication à l'UQAM. «Si vous m'aviez dit que j'allais passer 14 ans de ma vie au Québec, je ne vous aurais pas crue!»

«Je ne voulais pas coller à la communauté sénégalaise à Montréal», ajoute-t-elle. Elle habite d'abord un petit sous-sol à Outremont, puis emménage dans Rosemont. «Tout s'est bien passé. Je me suis sentie tout de suite intégrée.»

Eugénie Aw n'a jamais voulu devenir citoyenne canadienne, non. «Je trouvais que la meilleure façon d'aimer le Québec, c'était de conserver mon altérité, de rester l'Autre. Et d'incarner le fait que, même Autre, je me sens acceptée parmi vous.»

Son mémoire à l'UQAM portera sur la parole africaine, en particulier la parole des femmes africaines, avec, en écho, celle des femmes québécoises. Eugénie Aw fera le tour des groupes de femmes du Québec, écumant tout ce qui existait d'organisations féministes et quadrillant le territoire québécois de l'Outaouais jusqu'au Labrador.

Pétulante, un brin provocatrice, elle a déjà affirmé que les femmes africaines font face à deux principaux dangers: les femmes occidentales qui les maternent et les hommes africains qui les oppriment. Et patatras! «Oui, reconnaît-elle en souriant, j'ai dû être agressive parfois avec mes amies, mes collègues, avec les femmes québécoises qui m'accueillaient. Il y a tant de préjugés et d'idées préconçues sur les Africains et les Africaines!»

«Je le dis de manière affectueuse, poursuit-elle, parce que j'ai littéralement adoré mes années au Québec et toutes ces femmes québécoises qui m'ont appris tant de choses. [...] Mais je reproche aux femmes occidentales leur vision simpliste de la femme africaine, à leurs yeux avant tout une victime, ce qui est une autre manière de ne pas la reconnaître. Comme s'il n'y avait qu'une seule femme en Afrique, pareille du sud au nord et d'ouest en est. Vous nous voyez comme un grand bloc noir informe.»

Et puis Eugénie Aw déplore cette façon sans nuances qu'ont les féministes des pays riches de dire aux femmes africaines: Voilà ce qu'il faut faire! «On n'a pas besoin d'être maternées!»

Le choc rwandais

Qu'est-ce qui l'incite à rentrer au bercail? Cela se passe en 1994, quand le monde apprend, stupéfait et coupable, le génocide rwandais qui a fait un million de morts en l'espace de quatre mois. Eugénie est sous le choc, elle pleure la mort de collègues rwandais, elle se dit que la même chose pourrait se produire ailleurs en Afrique. «Ces événements restaient pris comme un sanglot dans ma gorge.» Elle a envie de s'impliquer, de faire quelque chose. «Ma position à Montréal devenait intenable, je devais retourner en Afrique pour apporter ma petite pierre.»

À 57 ans, Eugénie Aw est aujourd'hui doyenne de l'école de journalisme de l'Université de Dakar, première femme à occuper une telle fonction dans une institution universitaire au Sénégal. Elle m'accueille dans son bureau, où la décoration se résume à sa toge de fonction, un peu défraîchie, qui languit sur un cintre. Eugénie Aw a d'autres chats à fouetter, attelée à former une génération de journalistes sénégalais et africains respectueux «des lois universelles du journalisme», dit-elle, et sensibles aux réalités de leur continent.

«Nous les formons pour qu'ils puissent donner une voix aux sans-voix. [...] Parce que les pouvoirs pensent encore ici, poursuit-elle, que les médias existent pour relayer leur parole.» Elle exige que les étudiants sortent de leur classe, aillent voir de leurs yeux le réel. Des étudiants qui, depuis 2007, sont d'abord des étudiantes. «Les filles sont devenues majoritaires dans nos classes.»

Son école doit composer avec un budget maigrelet et les dons d'équipements qui lui proviennent d'un peu partout, de Radio-Canada notamment. Studios d'enregistrement, salles de montage pour la radio et la télévision, ateliers de graphisme, les étudiants planchent avec des outils parfois un peu dépassés. Eugénie parle en souriant de son «musée des antiquités».

Une autre image de l'Afrique

Elle essaie, par la parole mais peut-être encore davantage par la force de son exemple, d'insuffler aux étudiants une autre image de l'Afrique et d'eux-mêmes. «La misère et la pauvreté ne sont pas une fatalité de l'homme noir. Non. C'est vrai qu'il y a eu la colonisation. Mais c'est d'abord devenu, je crois, un problème de perception de nous-mêmes, dit-elle. Les Noirs ont encore pour modèles des Blancs.» Elle se réjouit du fait que l'Afrique du Sud soit en train de devenir une inspiration pour le continent. Enfin un gagnant parmi nous!, pense-t-elle. C'est dans cette perspective d'ailleurs qu'elle croit plus que jamais aux partenariats entre pays du Sud.

«Je — elle insiste sur le je — suis responsable de mon destin. C'est un travail qu'il faut faire sur soi, jour après jour. Cela prendra des générations. Mais l'Afrique ne changera pas si nous n'acceptons pas d'aller dans cette voie.» Cette lucidité et cette liberté de parole lui viennent en bonne partie, reconnaît-elle, de sa vie québécoise. «C'est un peu mon héritage du Québec.» Une certaine façon de dire ce que les autres ne veulent pas nécessairement entendre.

Eugénie assume qui elle est et le choix qu'elle a fait de rentrer au bercail. «J'ai accepté profondément de vivre ici.» Mais parfois elle rêve de s'envoler à nouveau. Quand le réel devient trop lourd. Le réel, pour Eugénie, c'est la pollution de Dakar, à couper au couteau, c'est la facture de téléphone que l'université ne peut plus payer, c'est son salaire qui n'a pas été versé ce mois-ci.

Et quand elle s'ennuie du Québec et qu'elle a une grande bouffée de nostalgie, alors elle se perd en songe dans les vastes paysages de Tadoussac, dont elle garde un poignant souvenir. «Et je me mets Crés-moé, crés-moé pas, quèqu'part en Alaska, y a un phoque qui s'ennuie en maudit...»

***

Monique Durand s'est rendue au Sénégal avec le soutien de l'ACDI et des organismes Développement et Paix, Droits et Démocratie et Oxfam-Québec.
5 commentaires
  • jacques noel - Inscrit 30 décembre 2008 08 h 08

    14 ans au Québec

    Et qu'est-ce qu'elle a fait à part étudier????

    De quoi a-t-elle vécu? 14 ans de bourses?

  • mungerp@videotron.ca - Inscrite 30 décembre 2008 09 h 04

    Cette autre, une québécoise, qui revient au Québec après 13 ans

    Je connais le Sénégal par petits séjours de travail. Juste assez pour savoir qu'il y a des différences irréductibles entre ici et là. Une sénégalaise passe 14 ans au Québec, je ressens une fierté pour elle. Mais il y a aussi celles et ceux qui, de bonne foi, tentent d'aider vraiment et qui, désillusionnés, abandonnent, voyant que leurs bons sentiments se retournent contre eux. Et cette autre femme du Québec, qui aurait vécu 13 ans dans la capitale en tenant un genre de restaurant. Elle serait de retour ici. Je parle au conditionnel, ne la connaissant pas autrement que par la parole de coopérants canadiens et de sénégalais. Mais elle aurait autant à dire que Mme Eugénie Aw, dont le prénom laisse entendre qu'elle appartient à une minorité chrétienne. Si cela s'avérait, elle jouit d'une éducation relativement protectrice sur le statut des femmes. Si peu, oui, mais réel.

  • Dubreuil Jean-Robert - Inscrit 30 décembre 2008 12 h 22

    Oser le retour des pays Occidentaux

    Que ce choix assumé puisse entrainer d'autres retours aussi féconds.

  • - Inscrite 30 décembre 2008 13 h 32

    CV de Eugénie ROKHAYA AW-NDIAYE

    D'après son CV détaillé, cette boursière d'excellence de la Francophonie n'a pas chômé tout au long de sa vie. J'aimerais bien que le mien soit aussi prestigieux...

    Extrait:
    1991-1992 Chargée de cours à l'UQAM
    1988-1992 Organisation Développement et Paix (Montréal),

    http://www.msha.fr/cemic/grem/cv/aw.htm

  • Brun Bernard - Inscrit 30 décembre 2008 16 h 36

    Études.

    Tout le monde paye ses études, tout le monde les rembourse. Ça a toujours été une tradition de faire quelques études à l'étranger. J'ai un ami polonais qui a fait ses études ici et il vit marié en Pologne. Il est canadien comme moi et rembourse ses études tout comme moi. M Noël est un vrai démagogue comme l'histoire en connait.