La police des gènes traque des agriculteurs du Saguenay-Lac-Saint-Jean

Le canola, certes, mais aussi le maïs et d’autres denrées, sont produits à partie d’OGM partout dans le monde.
Photo: Le canola, certes, mais aussi le maïs et d’autres denrées, sont produits à partie d’OGM partout dans le monde.

C'est une première québécoise qui a été remarquée. En début de semaine, la multinationale américaine Monsanto a annoncé en grande pompe avoir mis la main au collet de trois agriculteurs du Saguenay-Lac-Saint-Jean qui, selon elle, ont planté du canola génétiquement modifié sans avoir payé les redevances afférentes.

Premier cas du genre au Québec, l'affaire s'est soldée par une entente entre les producteurs, qui ont reconnu leur culpabilité, et Monsanto qui, dès lors, va collecter d'importantes amendes. Mais le dossier n'est pas clos pour autant.

En traquant des producteurs puis en les traînant devant la justice, Monsanto rouvre du coup, pour plusieurs observateurs de la scène agricole, le délicat débat sur la souveraineté alimentaire. Pis, le géant de la biotechnologie met également en exergue l'asservissement des campagnes par les siens, mais aussi la prolifération des plantes transgéniques dans les champs, et ce, parfois avec la complicité des agriculteurs qui, face aux organismes génétiquement modifiés (OGM), se révèlent finalement être les artisans de leur propre malheur.

«Il est possible de dénoncer le geste de Monsanto, lance l'avocat Michel Bélanger, président de l'organisme Nature Québec. Cette entreprise a décidé de jouer une partie de bras de fer avec les agriculteurs, y compris dans les pays en voie de développement, pour faire respecter ses brevets, coûte que coûte. C'est son droit de le faire. Et devant de telles poursuites, la faute vient donc peut-être de celui qui a signé le contrat au départ», c'est-à-dire le producteur agricole.

Depuis l'avènement des OGM au milieu des années 90, ce type de plantes s'est répandu un peu partout sur la planète sur la base d'un contrat commercial entre le fabricant de semences et l'agriculteurs, contrat qui a passablement bouleversé les fondements du monde agricole. Dans les grandes lignes, le premier procure des graines modifiées génétiquement pour résister à un herbicide — une caractéristique qui améliore la plupart du temps le rendement des récoltes — et le deuxième s'engage à les mettre en terre en payant une redevance annuelle pour l'utilisation de cet organisme vivant désormais breveté.

De plus, l'agriculteur accepte de piler sur un principe agricole séculaire: les contrats touchant les OGM interdisent en effet d'utiliser une partie de sa récolte pour produire des graines pour la récolte de l'année suivante, comme dans le bon vieux temps. Chaque année des nouvelles semences doivent être achetées, sous peine de poursuites et d'amendes.

Des semences imposées

Monsanto n'a pas donné de détails sur les trois cas de fraude qu'elle a détectés au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Mais il semble que les fautifs, qui avaient acheté du canola transgénique à cette multinationale par le passé, aient remis en champ des semences acquises un an plus tôt, en violation avec l'entente contractuelle les unissant à Monsanto. Autre scénario possible: les semences auraient été achetées dans l'ouest canadien, mais les producteurs auraient «oublié» de le déclarer à la multinationale avant de les mettre en champ au Québec.

En début de semaine, le représentant du syndicat de planteurs de canola de la région, William Van Tassel, n'a pas voulu condamner Monsanto, prétextant que tout le monde devait respecter les règles du jeu. Même si ces règles sont sévères et coûteuses, les producteur de cette plante ne peuvent désormais plus vraiment s'y soustraire.

C'est qu'en une décennie le canola transgénique est devenu incontournable partout au Canada, où la version conventionnelle de cet oléagineux est doucement en train de disparaître. Sur les 18 000 hectares en culture au Québec cette année, 100 % appartiennent à la famille des OGM, commente François Belzile, professeur au département de phytologie de l'Université Laval. La raison? «Les mauvaises herbes contre lesquelles il faut lutter dans la culture du canola sont très proches de la famille du canola. Cela complique les choses. Or, comme la plante transgénique résiste à l'herbicide, la lutte devient plus efficace et les gains de productivité sont importants.»

La récolte de dollars

Cette logique biologique a donné des ailes au canola, délaissé pendant des années au Québec car trop compliqué à «élever». Entre 2001 et aujourd'hui, les surfaces cultivées ont augmenté de 260 %, principalement dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean où le climat est propice à cette plante. Monsanto, premier pourvoyeur de cet OGM, récolte environ 6 $ par hectare mis en champ, à titre de redevance, en plus des profits tirés de la vente des semences.

En omettant d'acquitter cette facture, les fautifs, traqués par la police des gènes de Monsanto — qu'on dit de plus en plus active au Québec —, ont finalement réalisé «des économies de bout de chandelle», reconnaît Denis Couture, ex-président de la Fédération des producteurs de cultures commerciales qui fait pousser maïs et soya, parfois transgéniques, à Sainte-Geneviève-de-Batiscan. «Mais c'est parfois une question de survie quand on est sur le point de mettre la clef dans la porte de sa ferme.»

D'ailleurs, le phénomène ne l'étonne pas. La mathématique de la production agricole ne serait en effet plus vraiment favorable aux producteurs par les temps qui courent. Ces dernières années, ils ont vu leurs coûts de production grimper en raison de l'augmentation du prix des semences, du pétrole, de la machinerie, des taxes... Ainsi, si un hectare de canola permet bon an mal an de générer entre 800 et 1000 $, à peine 50 à 100 $ vont rester dans les poches de l'agriculteur qui n'a pas d'autre porte de sortie: «Pour profiter de l'assurance récolte [en cas de perte, par exemple], ils sont obligés de prendre des semences dites certifiées, dont les OGM font partie», dit M. Couture.

Cette obligation légale encourage donc l'usage des transgènes, mais aussi, selon lui, la multiplication des cas de fraude qui, dans la conjoncture actuelle, risquent à l'avenir de se répandre un peu partout au Québec. «Il y a sûrement un mouvement en ce sens, et Monsanto, avec ce coup de filet, cherche visiblement à l'arrêter très rapidement», conclut l'agriculteur.
1 commentaire
  • Jacques Morissette - Abonné 21 décembre 2008 22 h 20

    Pourquoi ne pas boycotter Monsanto

    Pourquoi ne pas boycotter les fermiers qui sèment du transgéniques. Ainsi, les fermiers reviendraient peut-être à plus de sagesse. Monsanto, les semences dites certifiées, comment les agriculteurs en viennent-ils à p^lier devant pareille bêtise humaine?

    JM (Montréal)