Priorité à l'enquête criminelle

Une enquête publique, estiment certains groupes, pourrait tenter d’analyser les causes des événements qui ont secoué Montréal-Nord.
Photo: Pascal Ratthé Une enquête publique, estiment certains groupes, pourrait tenter d’analyser les causes des événements qui ont secoué Montréal-Nord.

À ceux qui réclament une enquête publique sur la mort de Freddy Villanueva, le ministre de la Sécurité publique, Jacques Dupuis, a rétorqué hier qu'il attendrait la conclusion de l'enquête de la Sûreté du Québec (SQ) avant de prendre une décision à ce sujet. Le Centre de recherche-action sur les relations raciales (CRARR) a joint sa voix à celles déjà nombreuses souhaitant qu'une commission «indépendante et crédible» fasse la lumière sur l'opération policière qui a mal tourné samedi soir, à Montréal-Nord.

L'organisme a mis en doute le sérieux d'une enquête «d'un service de police sur un autre service de police.» «Une enquête administrative se contente uniquement de dire comment ça s'est passé et de rapporter les faits», a soutenu Me René Saint-Léger, avocat du CRARR. «Mais [les enquêteurs] ont-ils le temps de faire la recherche et l'analyse et de se pencher sur la dimension raciale de l'incident?», s'est-il interrogé.

Jacques Dupuis estime toutefois qu'il faut connaître les circonstances du décès du jeune Freddy Villanueva avant d'envisager la tenue d'une enquête publique. «J'ai demandé au directeur de la Sûreté du Québec de renseigner la population régulièrement sur le déroulement de cette enquête, pour que la population sache ce qui se passe. J'ai aussi demandé au directeur de la SQ de contacter les familles concernées, au premier chef, bien sûr, la famille Villanueva, [...] pour que ces gens-là ne soient pas tenus dans la noirceur», a indiqué le ministre en entrevue à LCN hier.

Priorité à l'enquête criminelle

L'enquête policière, qui a été confiée à la SQ dans le cadre d'une politique ministérielle, devrait durer de huit à dix semaines. À terme, un rapport sera remis au procureur qui devra décider si des accusations seront portées dans ce dossier. Le ministre Dupuis pourrait alors de son côté ordonner la tenue d'une enquête publique s'il le juge approprié.

Assurant que les conclusions du rapport de l'enquête criminelle seront rendues publiques, la SQ n'écarte pas non plus la possibilité qu'au fil de l'enquête, certains détails soient divulgués. «On ne peut pas révéler l'évolution de l'enquête pour ne pas contaminer les autres témoignages», a indiqué François Doré, porte-parole de la SQ. Il a dit s'engager à une «communication régulière» sans pouvoir «établir le rythme» de cette communication.

Au cabinet de M. Dupuis, on précise par ailleurs qu'il n'est pas question de permettre à des civils de mener une enquête conjointe avec les policiers de la SQ, comme le suggérait lundi le criminologue André Normandeau. Les policiers de la SQ, formés à ce type d'enquête criminelle, sont les mieux placés pour faire ce travail, a-t-on fait valoir. Pour les mêmes raisons, la possibilité de confier l'enquête à un comité indépendant a été écartée par le ministre.

La mort de Freddy Villanueva, tombé sous les balles d'un policier samedi soir dans un parc de Montréal-Nord, et les émeutes du lendemain ont forcé le ministre à écourter ses vacances à l'étranger pour revenir d'urgence au pays lundi soir. Au cours de la journée d'hier, M. Dupuis s'est entretenu par téléphone avec le maire Gérald Tremblay ainsi qu'avec Yvan Delorme, directeur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), et Claude Dauphin, responsable de la sécurité publique au comité exécutif de la Ville.

Une enquête impartiale

Devant l'incrédulité de certains à l'égard des services de police, François Doré, de la SQ, a insisté sur le fait que leur mission serait «intègre, rigoureuse et impartiale». «Considérant l'ensemble des événements, il y a des gens qui ne partagent pas ce sentiment de confiance envers les policiers», a reconnu M. Doré. Il s'est néanmoins dit satisfait des discussions que les membres du service des enquêtes des crimes contre la personne ont eues avec les familles des trois jeunes directement impliqués dans l'incident de samedi soir. «Avec la rencontre des familles, on a franchi une première étape», a-t-il souligné, assurant que la liaison avec les familles des personnes impliquées serait permanente. «On sent la confiance des gens», a-t-il ajouté.

Le beau-frère de Denis Méas, l'une des victimes, dit conserver une certaine crainte face au déroulement de l'enquête même s'il a apprécié la rencontre avec le service de police. «Si on est rassurés? Oui et non. On nous a bien expliqué les différentes étapes, mais c'est sûr qu'on garde une certaine crainte», a affirmé le jeune homme, qui a admis d'emblée qu'il n'avait pas toujours eu confiance en la police. «Mais c'est plus positif que négatif», a-t-il conclu.

Les membres du CRARR ont quant à eux insisté pour élargir la portée de l'enquête afin que, ultimement, les familles impliquées aient «le sentiment que justice a été faite». «Une enquête publique va aller chercher les motifs, faire l'analyse des modes d'interpellation des policiers, a soutenu Iacky-Éric Salvant, avocat pour le CRARR. Dans quelles circonstances ont-ils ordre de tirer? Quand ils se sentent menacés ou quand un individu a une arme à feu ou un couteau?»

Peu de détails sur l'incident

Pourquoi la police a-t-elle interpellé un jeune qui jouait aux dés avec ses amis? Que s'est-il passé? Qui a tiré et pourquoi? Depuis l'altercation entre jeunes et policiers qui s'est soldée par la mort du jeune Freddy Villanueva, la confusion règne. Hier, la SQ ne s'est montrée guère bavarde sur le sujet. Prudente, elle s'est contentée de rappeler les faits. Deux policiers en patrouille, une homme et une femme, se sont retrouvés derrière l'aréna Henri-Bourassa, devant un groupe de personnes qui jouaient aux dés. Dany Villanueva a été interpellé et une altercation s'en est suivie, au cours de laquelle quatre coups de feu ont été tirés par le policier masculin. Freddy Villanueva est mort tandis que deux autres jeunes ont été blessés.

Jusqu'ici, la SQ a indiqué avoir rencontré une trentaine de témoins, dont les membres de la famille de la victime. Une dizaine d'autres témoins seraient encore à voir, dont les deux policiers impliqués dans l'incident. Aucune accusation n'a été portée jusqu'à présent.
6 commentaires
  • Jacques Morissette - Abonné 13 août 2008 04 h 00

    Ce que les pouvoirs en place et la majorité ne savent pas...

    C'est que de plus en plus de gens touchés par ce genre d'évènement sont de moins en moins crédule. La musique qu'on leur joue passe de plus en plus difficilement. Ils veulent que les choses se fassent d'une façon transparente. Ils en ont ras le bol de constater que parfois les dés sont pipés.

    Apparemment, le maire Tremblay semble prendre la situation très au sérieux. S'il est sincère, c'est vraiment la façon dont il faut ausculter ce dossier. Et, de ce point de vue, je me dois de le félicité dans sa démarche.

    Il y a des gens intelligents dans toutes les couches de la société. Nos politiciens devraient se le tenir pour dit. Il est là le préjugé de nos politiciens de penser que les gens ordinaires sont vraiment... ordinaires. C'est un préjugé de politiciens.

    Jacques

  • Eric Allard - Inscrit 13 août 2008 07 h 16

    De l'huile sur le feu

    Depuis quand une enquête menée par la SQ serait-elle moins crédible qu'une enquête menée par des civils? Je crois personnellement que le CRARR ajoute de l'huile sur le feu. Avant de démêler les causes sociales des événements, il faus tout d'abord vérifier si il y a eu une erreur criminelle de la part de policier impliqués, ou si la situation nécessitait réellement l'utilisatiion d'une arme a feu.

    De plus, le CRARR n'est pas aussi rapide a jeter le blâme sur les manifestants qui ont allumé des feux aux voitures et commerces, gestes qui sont, eux, clairement criminels.

    Ce n'est pas en maintenant une attitude de discrédit envers les corps policiers que le CRARR aide au débat, bien au contraire. Que les chercheurs se contentent de faire de la recherche, et que les spécialistes menent les enquêtes qui doivent soit mener a des poursuites criminelles ou a la conclusion que les événements étaient justifiés.

    Eric

  • Pierre-Yves Pau - Inscrit 13 août 2008 07 h 27

    Deux point importants

    1) Une juriste de l'Université de Montréal a émis l'opinion que le policier auteur du coup de feu avait respecté les règles d'engagement en la matière, et il me semble que cet avis est frappé au coin du bon sens: une policière était physiquement sous l'emprise de l'un des protagoniste, et il aurait suffit qu'il s'empare de son arme pour créer une situation potentiellement catastrophique. Le policier qui a tiré n'avait donc possiblement pas d'autre choix. Il faudrait plutôt se demander s'il est approprié d'assigner à des missions de ce genre des policières (ou même des policiers) qui n'ont pas la force physique ou l'entraînement nécessaire pour désamorcer ce genre d'empoignade sans avoir à faire usage d'une arme.

    2) It`s the economy, stupid: un plusse-meilleur-du-monde modèle québécois qui, comme tout les modèles économiques corporatistes et interventionnistes, fabrique des exclus sans espoir d'insertion sociale, c'est un vivier à malfrats. Les gens ont besoin d'espoir, plus que de BS.

  • jacques noel - Inscrit 13 août 2008 08 h 23

    4 jours pour préparer une défense!!

    Lorsque la police arrête un présumé assassin, elle ne lui laisse pas 4 jours, avec une batterie d'avocats, pour préparer sa défense.

  • GJacques - Abonné 13 août 2008 11 h 11

    Une enquête approfondie et un résultat rapide, un paradox...

    On veut une enquête transparente, sociologique, psychologique, criminelle, approfondie et clair, mais on voudrait le résultat hier. Les policiers ont besoin de temps pour faire une telle enquête et n'ont surtout pas besoin de détectives de salon ou pseudo-spécialistes pour les pousser dans le dos. Certaines personnes disent que la police enquêtée par la police va cacher des vérités importantes parce qu'elles se protègent entres elles. Nous avons vu les résultats lorsqu'un sociologue et un philosophe font enquête ensembles. Des mois, des millions et le résultat était prévu longtemps avant le début de l'enquête. Les policiers-enquêteurs sont des spécialistes dans la cueillette d'informations et des faits qui amèneront à un résultat concret de ce malheureux événement. Maintenant cela ne veut pas nécessairement dire que tout le monde sera satisfait des résultats. Et encore une fois on blâmera quelqu'un d'autres pour ne pas avoir obtenu les résultats escomptés.